Bernard Clavel, un homme en colère

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Bernard Clavel, un homme en colère

Bernard Clavel, un homme en colère – Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne – 71 pages, 2003, isbn 2-88888-098-9

Sommaire

1-Le journaliste et le romancier

C’est dans ses articles que Bernard Clavel parle le plus souvent de sa révolte contre les injustices et la folie des hommes. Il y expose ses inquiétudes de citoyen du monde et sa volonté de clamer son indignation, de faire connaître aux lecteurs les enfants brûlés au napalm, les réfugiés du Bengale, ceux qui souffrent de la faim, de dénoncer les profiteurs et les marchands d’armes. De même, il va inlassablement mener la lutte en faveur de la paix et pour la défense écologique de la planète.

Son engagement plonge ses racines dans sa jeunesse, enfant du peuple d’un père boulanger et d’une mère fleuriste. Milieu modeste et chaleureux. Son apprentissage de mitron à Dole sera une expérience terrible. Son échec aux Beaux-Arts de Lyon ensuite, sera aussi une période difficile de ses ‘humanités’. La guerre qui arrive va le happer, l’envoyer dans le sud-ouest à Castres puis le ramener dans un maquis du Jura. Ses tranches de vie de cette époque, il les racontera dans un récit largement autobiographique qui constitue les quatre tomes de La Grande Patience.

Après la guerre en 1946, il s’installe à Vernaison au sud de Lyon et au bord du Rhône, ce fleuve qui sera la matière de son premier roman, fortement autobiographique lui aussi, "Pirates du Rhône". C’est une époque très difficile sur le plan matériel, un temps où il devra choisir entre ses deux passions la peinture et l’écriture. En octobre 1949, il expose à Lyon, à la galerie des Brotteaux, des tableaux et des sculptures sous ce titre évocateur : "Poésie du Rhône". Trente trois œuvres exposées, aux titres révélateurs : Crue du Rhône à Vernaison, Grisaille sur le Rhône ou Rhône et Saône. Il recevra même en 1947 une récompense, le prix de la Première chance.

Les difficultés matérielles, son mariage avec une employée à la préfecture Andrée David et la venue de leurs trois fils vont l’obliger à devenir celui qu’il nomme dans son roman « L’ouvrier de la nuit ». Il recourt à de petits boulots, devient relieur et va travailler pendant neuf ans à la Sécurité Sociale de Lyon. Surtout, il va entrer dans le grand quotidien lyonnais Le Progrès et devenir homme de radio.

Á partir de 1958 et pendant six ans, il animera plusieurs émissions à Radio-Lyon, ce qu’on appelait alors la RTF. D’abord "Aux fenêtres du rêve", émission où il présentera des poètes tels que Prévert ou Baudelaire. La série suivante, "Les lettres de mon pays", se réfère aussi à la littérature en présentant des écrivains, thématique qu’il reprendra ensuite au Progrès dans des articles sur des écrivains qui souvent deviendront des amis comme Jean Reverzy, Marcel Aymé ou Hervé Bazin. Puis ce seront des émissions plus spécifiques, "Châteaux, légendes et troubadours" centrée sur l’illustration de la mémoire collective, "Des métiers et des jours" sur les métiers de l’artisanat.

Pour lui, le théâtre radio est un art comme un autre [1] et il reprendra sous forme de romans certaines de ses pièces radiophoniques. [2] Premier tournant de sa vie littéraire, il signe dans Le Progrès un conte de noël, "Noël de rapin" et reçoit un premier prix littéraire pour sa nouvelle "La cane".

Au début des années soixante, Bernard Clavel rejoint l’équipe d’Henri Perruchot dans la revue "Le jardin des arts", centrée sur la vie artistique lyonnaise. Outre le compte-rendu des expositions, Bernard Clavel s’intéresse surtout à L’École lyonnaise de peinture [3] et défend le patrimoine régional. [4]

2-L’installation dans la région parisienne

En 1964, Bernard Clavel et sa famille s’installent à Chelles dans l’est parisien, constatant dans l’article "Le tort d’être absent", « il est très difficile de vivre de sa plume à Lyon. En » Au début, il est surtout journaliste, collaborant à une vingtaine de revues et de journaux. C’est pourtant à Lyon qu’il va déclencher une polémique à propos de son premier article en novembre 1964 dans la revue Résonances où il dénonce la guerre et ses effets délétères. [5]

Dans ses reportages apparaît derrière le journaliste, l’homme engagé. En effet, s’il poursuit ses enquêtes sur le terroir, de sa Franche-Comté natale au lyonnais, il donne sa propre vision des 24 heures du Mans [6] ou dénonce la marée noire lors d’un reportage en Bretagne dans "Bretagne solitaire et abandonnée.

Puis ce sera la rencontre capitale avec Louis Lecoin, qu’il présente ainsi : « Il porte en lui tant de conviction, tant de foi en l’homme que rien jamais n’arrête son élan. Il revient et tout se métamorphose." Il est à ses côtés dans la bataille pour la reconnaissance de l’objection de conscience et écrit dans son journal "Liberté". Tous deux déclarent "la guerre à la guerre" et refusent qu’elle soit considérée comme une nécessité ou une fatalité. Pour lui, Napoléon est avant tout un génie du mal. [7] Il fustige les marchands de jouets qui vendent pour noël tanks et mitraillettes. [8]

3-Le combat pour la justice

L’année 1968 marque un nouveau tournant avec l’obtention du prix Goncourt, malgré les polémiques qui ont marquées son élection. [9] La notoriété, il s’en détourne, l’utilise pour les causes qui lui sont chères : informer sur les camps de réfugiés bengalis, participe à l’éducation des jeunes. D’autres rencontres vont être déterminantes et orienter le sens de ses combats : Edmond Kaiser et son association "Terre des hommes", [10] Claude Mossé et la lutte contre la faim, la sauvegarde des enfants au Bengale. Il pense que seules la prévention et la non-violence sont à long terme efficaces et se fait pédagogue, allant dans les écoles, écrivant dans "L’École ouverte" : « Lorsque nous écrivons pour nos enfants, c’est la joie qui domine. » [11] Cette joie repose sur le réel des enfants, leur capacité à l’émerveillement, le recours au rêve qui aide à leur formation « pour leur permettre ce construire un monde plus juste et plus humain. »

Et puis subitement en 1971, il quitte la région parisienne pour se réfugier dans son Jura natal à Château-Chalon. En 1975-76, il fera un voyage en URSS où il évoque « cette vastitude » et se demande si « nous autres, gens de l’Ouest, pourrions aller vivre là-bas et demeurer nous-mêmes. » [12]

4-Le déraciné

Á partir de 1977, il va chercher un nouveau port d’attache sans jamais vraiment le trouver. En revanche, il va trouver l’amour, par hasard, lors d’un voyage au Québec. Elle est attachée de presse qui doit prendre en charge un écrivain, il est cet écrivain qui aimerait bien se laisser prendre en charge. Elle est, lit-on dans "Un écrivain en colère", « une mosaïque de beauté et d’intelligence. » Complicité immédiate. Elle va apaiser, pacifier cet ‘homme en colère’ ou plutôt qui doute et se cherche dans cette période de tensions intérieures qu’il traverse. Elle est également écrivaine et leur rencontre est aussi une complicité littéraire.

Lui qui aime le froid, lui qui écrivait : « Le Nord est ma terre d’élection. Elle me hantait depuis mon enfance… », il va être servi. [13] De Côte-des-Neiges à Montréal, de Wesmount aux terribles hivers de Saint-Télesphore, c’est « un Nouveau Monde merveilleux, plus vivant que je n’aurais osé l’imaginer. » [14] Mais décidément, aucune racine ne s’accroche à ses terres d’élection. S’il revient parfois dans ses terroirs familiers à Villers-le-lac dans le Doubs et Courmangoux dans l’Ain ou en Suisse à Morges et Vufflens-le-Château, le plus souvent il sillonne la France s’installant en Provence, dans le Bordelais et en Touraine à Saint-Cyr-sur-Loire, et en Europe, se posant en Tchécoslovaquie, au Portugal, en Irlande à Galway et en Toscane.

Il n’en continue pas moins à défendre ses convictions dans des revues comme "Fémina" ou "Panorama" pour dénoncer l’impact des évolutions sur l’environnement, les modes de vie ou les consciences. [15] Il donne sa vision de l’évolution des mœurs, la qualité de vie ou l’urbanisme. [16]

En 2003, Bernard Clavel fête ses 80 ans, toujours fidèle à lui-même. « Le crâne dégarni maintenant, carrure large et imposante, lunettes à montures d’écailles », toujours en lutte contre l’exclusion, l’injustice, la bêtise, la guerre. Un homme de passion. L’écrivain et le journaliste se rejoignent ainsi à travers son roman "Le Silence des armes", son essai "Le massacre des innocents" ou la préface de son dernier roman "Le temps des malheurs".

Notes et références

  1. Voir Bernard Clavel, "L’audiodrame entre en littérature", Les Nouvelles littéraires, août 1968
  2. Par exemple, "La Retraite aux flambeaux", Albin Michel, 2002
  3. Voir son article paru dans Le jardin des arts en 1964
  4. "Vienne, ville carrefour", Le jardin des arts, 1962
  5. Voir Bernard Clavel, "Un été tricolore", Résonances, 1964
  6. "Seize heures au Mans ou la nuit la plus longue", reportage dans l’Humanité, 1967 puis "Victoire au Mans", Le Livre de poche
  7. Voir "Le diable et le bon dieu", revue Liberté, juin 1968
  8. Voir "Pas de sang sur les mains", revue Liberté, 1968
  9. Sur ce sujet, voir la biographie écrite par Michel Ragon parue chez Séghers
  10. Voir à ce sujet son livre "Le massacre des innocents"
  11. "Écrire pour les enfants", L’École ouverte, février 1974
  12. Voir "Voyage en URSS", juin 1975
  13. Voir son article "Les fous du Nord", Géo magazine, octobre 1984
  14. Voir son article "Femme de ma vie", mars 2003
  15. Voir par exemple, "De la boîte à dormir au génie de la gueule", Fémina, septembre 1981 ou "Le besoin de vedettes", Panorama, 1981
  16. Voir ses articles dans Fémina : "Le tourisme qui tue", mai 1981 ou "Secteurs sauvegardés", mai 1982
  • Voir aussi Bernard Clavel dans la compilation de mes articles  : Books LLC, Wiki Series (Septembre 2011, isbn 1-1593-9740-6 & 978-1159397401)
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