Biographie de Colbert, Daniel Dessert

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JEAN-BAPTISTE COLBERT (1661-1683)

Sommaire

1- De Mazarin à Louis XIV

Contrairement à la légende historiographique, Jean-Baptiste Colbert n’est pas issu de petits boutiquiers, une espèce de ‘self-made-man’ avant la lettre. Son éducation puis son ascension sociale sont symptomatiques de l’utilisation de la parentèle et des liens qu’elle a pu tisser avec des personnes ou des groupes influents pour fructifier dans les affaires, acquérir offices et charges, s’allier avec la noblesse. [1] Pour son entrée dans les affaires, son père Nicolas Colbert lui achète un office de commissaire ordinaire des guerres. Il profite de l’influence de son cousin Saint-Pouange, collaborateur du secrétaire d’état Sublet des Noyers et de son successeur.

Colbert, après avoir ‘fait ses classes’, c’est-à-dire acquis l’expérience nécessaire à son évolution personnelle, l’apprentissage du métier de financier et des normes, des codes de ce milieu, finit par s’établir et par épouser Marie Charron, jeune fille de 18 ans –lui a 29 ans- qui lui apporte une fort belle dot ainsi que de nouveaux alliés, élargissant le cercle de ses relations. [2] Ce mariage illustre bien le rôle de l’endogamie qui régnait à cette époque dans Ce milieu social. [3]

Pendant la Fronde, Colbert sait se rendre indispensable, guidé par son parent Le Tellier, proche de Mazarin. Il suit les armées lors de la première reconquête en 1649-1650 et l’année suivante pendant l’exil du Cardinal, il passe à son service, remettant de l’ordre dans ses finances malmenées par sa période d’exil. Mieux même, après que Mazarin eut vaincu la Fronde au début de l’année 1653, Colbert devient le principal artisan de la colossale fortune qu’on découvrira à la mort du Cardinal. « Mazarin peut compter sur le zèle dévastateur d’un factotum qui conjugue cynisme et efficacité » écrit Dessert. (pages 94-95) Effectivement, après l’agonie et la mort du Cardinal en 1661, Colbert est sur la sellette et il va tout faire pour se dédouaner, "savonner la planche" de son principal concurrent Nicolas Fouquet. Déjà deux ans auparavant, il avait transmis un mémoire secret dénonçant Fouquet au Cardinal. Dans son credo politique datant de 1663 et intitulé « Mémoire sur les affaires de finances de France pour servir à l’histoire », Colbert prêche pour la prééminence de la finance. Les États les plus forts sont ceux qui parviennent à mobiliser le mieux leurs capacités financières. Il écorche au passage les surintendants des finances précédents qu’il considère comme incompétents ou corrompus. [4] Ses mémoires tombent trop bien, en plein procès Fouquet au moment où le ministère public se trouve en difficultés.

Dans ce duel sans mercis entre "la couleuvre" (Colbert) et "l’écureuil" (Fouquet), le premier flatte l’égo du roi, lui propose de créer et de présider le Conseil des finances. Il profite de cette période de paix pour amputer les rentes et les offices, allégeant ainsi les charges du Trésor. Pour apurer les comptes fortement dégradés par les guerres précédentes et la Fronde, toujours sur les conseils de Colbert, le roi installe une Chambre de justice qui va éplucher les comptes de tous les bénéficiaires des marchés de l’état et prononcer des amendes dépassant parfois le million de livres. De quoi renflouer les caisses. La Chambre est sous la haute main de Colbert qui en profite pour ruiner l’influence de gens importants qui pourraient le gêner. [5]

2- Népotisme et affairisme

La stratégie de Colbert vis-à-vis du roi est simple : il lui attribue la paternité des décisions et le mérite mais garde la maîtrise des opérations. Avec l’édit de juillet 1665 mettant fin à la Chambre de justice, Colbert accapare toute l’administration financière. Il est contrôleur général des finances en décembre 1665, secrétaire d’état à la maison du roi en 1669, Grand maître, surintendant général des mines en août 1970 puis comme consécration ministre d’état. [6] Il réussit si bien à se rendre indispensable au roi qu’on peut le considérer comme un Premier ministre qui connaît de toutes les affaires du royaume.

Il va pousser son fils aîné qui sera marquis de Seignelay, secrétaire d’état à la marine. [7] Il travaillera avec ses cousins Bégon et Colbert de Terron et Desmarets on cousin germain. Quatre de ses fils, dont Ormoy qui déçut beaucoup son père, Charles-Édouard comte de Sceaux, feront une belle carrière militaire. Son dernier fils entrera dans les ordres, sera élu à l’Académie française et finira évêque de Rouen. Par ses trois filles, les ‘colbertides’ s’arrimeront à la plus haute noblesse, les Chevreuse, Beaurilliers et Rechechouart.

Colbert installe sa parentèle aux postes importants. Son neveu Desmarets sera conseiller d’état et intendant des finances à l’âge de 30 ans, son frère Nicolas Garde de la bibliothèque du roi et évêque de Luçon (comme Richelieu), contrôlant l’Aunis et les ports de l’Atlantique. [8] On dirait aujourd’hui que peu à peu il noyaute pour son profit, tous les rouages de l’état. Le système repose non seulement sur sa parentèle mais aussi sur un réseau d’amis et d’affidés à sa dévotion. On assiste ainsi derrière la façade de l’absolutisme, à l’instauration d’un complexe socio-financier protéiforme « engendrant clientélisme et constitution de monopoles ». [9]

Il n’hésite pas à écarter ses rivaux, créant un véritable monopole au Conseil royal des finances où il installe ses deux parents Vincent Hotman et Denis Marin Dès 1661, Colbert avait profité de la restructuration des fermages et des sanctions de la Chambre de justice : Bonneau lié à Richelieu et Girardin lié à Mazarin s’effacent au profit d’hommes liés à Colbert comme Claude Coquille ou Simon Bachelier. (page 219) Il finira par reproduire le même système qu’il reprochait à Fouquet. Dans cette logique, il pérennise les rôles des financiers et des publicains, il sous-traite la perception des taxes comme avant pour ‘les affaires extraordinaires’.

La Marine va devenir la chasse gardée de Colbert, aidé de son fils Seignelay et son cousin Charles Colbert du Terron. Ce denier dirigera le fief de Rochefort avec son neveu Pierre Chertemps de Seuil, un parent Honoré Lucas de Demuyn et Michel Bégon, un parent de madame Colbert. Á Marseille, on trouve aussi bien des alliés comme la famille Arnoul qu’un parent Jean-Baptiste Brodard. Les Berthelot, autre famille alliée, font partie de la haute administration tout en ayant le monopole des poudres : paiement provenant de ressources publiques dont ils font par ailleurs partie. L’État colbertien fonctionne en circuit fermé.

3- Á l’heure des comptes

Si, comme on disait alors, « qu’un homme aux affaires fait toujours les siennes », les plus grands mettaient en avant la gloire du pays et de leur souverain et cette assertion doit beaucoup à Colbert. En bon politique, il construisit peu à peu son personnage sous des apparences d’humilité et de désintéressement. Son attitude transparaît dans ses phrases extraites d’une lettre à Mazarin : « J’ai Grâces à Dieu du bien pour vivre comme un homme de ma condition et peu d’envie d’en avoir davantage. […] Je la supplie très humblement de croire qu’elle ne trouvera jamais que j’ai autre but en la servant, que de satisfaire au zèle et à l’affection que j’ai toujours eue pour elle… » [10] Beau désintéressement en apparence, mais Colbert se fait payer en charges par Mazarin, charges virtuelles qui ne coûtent rien au Cardinal mais deviendront bien réelles quelques années plus tard quand Colbert les revendra. [11]

Il précise aussi à Mazarin qu’il le prie « de me gratifier de quelque bénéfice à peu près de cette valeur ». (il est question de 4.000 livres de revenus) Colbert, faisant la chattemite, se plaint de ses conditions d’existence. Or bien sûr, il n’en est rien ; il a acheté plusieurs charges qui lui serviront à acquérir le domaine de Seignelay en Bourgogne, qu’il donnera en apanage à son fils aîné. On a également trouvé la preuve de sa collusion avec Berryer, l’un de ses hommes de paille, un sieur Bossuet qui dit avoir vendu « ses offices à monsieur Colbert sous le nom du sieur Berryer… » On possède une bonne idée de son patrimoine, évalué lors de sa succession : 5.300.3000 livres. Comme le remarque Daniel Dessert, il y manque certains offices, les domaines et dots octroyés à ses enfants, biens considérables faisant monter sa fortune réelle à 9.371.000 livres. Á part les deux cardinaux-ministres, c’est la plus grosse fortune amassée par un grand commis de l’état. Colbert fut « un manipulateur sans scrupules, exploitant la moindre opportunité. [..] Il a profité de l’ignorance du roi quant aux mécanismes financiers et économiques que lui, Colbert, connaissait parfaitement.

Après sa disparition, plusieurs scandales vont mettre en cause une dizaine de ses anciens ‘hommes liges’ qui seront condamnés par la justice. [12] Dans cette société, Colbert a finalement été un bon exemple de clientélisme familial et relationnel, base des lobbies politiques, et a porté ce système à son apogée. La filiation entre lobbies assure la continuité du pouvoir. Le « qui t’as fait comte ? » ne l’emporte jamais sur le « qui t’a fait roi ? Il ne reste finalement au Roi soleil que les apparences du pouvoir… mais il ne faut pas que cela se sache.

Ouvrage de Référence

  • Daniel Dessert, Jean-Baptiste Colbert : le royaume de monsieur Colbert (1661-1683), édition Perrin, 2007, isbn 978-2-262-02367-6

Notes et références

[1] Voir pages 86-87 un exemple de relations familiales
[2] Comme par exemple, l’oncle Guillaume Charron, trésorier général de l’artillerie de France
[3] On peut aussi faire un parallèle avec la situation actuelle et se demander si les choses ont vraiment changé en profondeur
[4] « Les fortunes prodigieuses que les gens d’affaires faisaient par les grandes remises, intérêts et autres voix, et leurs dépenses immenses, aigrissaient les compagnies, aliénaient les esprits des peuples et leur donnaient en toute occasion des mouvements de révolte et de sédition » écrit Colbert lui-même.
[5] Ruine financière aussi comme pour les trésoriers de l’Épargne : on réclame 1.426.000 livres à Bertrand de la Bazinière, 1.156.000 livres à Claude Guénégaud, 1.117. 000 livres à Jeannin de Castille, 1.223.000 livres aux frères Girardin. Les publicains sont particulièrement visés : plus de 3.000.000 de livres à Gruyn du Bouchet, au munitionnaire François Jacquier et presque autant aux frères Monnerot.
[6] Voir détails pages 182 et 185
[7] Il sera ensuite un très jeune ministre d’état en 1689
[8] On pourrait aussi citer son frère Croissy administrant 6 généralités dont celle de Paris (1668-1675), Charles Colbert de Saint-Mars u Colbert Saint-Pouange en Picardie. Voir pages 225 et 266
[9] Colbert a les mains libres depuis que la Chambre de justice a "distribué" aux financiers et publicains quelque 63.000.000 de livres d’amendes, qui ont été aussi écartés de toute fonction publique
[10] Voir Daniel Dessert page 247
[11] Sur l’analyse des trafics d’influence, voir pages 249 et suivantes
[12] Sur les détails de ces affaires, voir pages 283-284

Références bibliographiques

  • JL. Bourgeon, "Colbert avant Colbert", 1973
  • L. Dingli, "Colbert, marquis de Seignelay, le fils flamboyant", 1997
  • J. Villain, "La fortune de Colbert", 1994
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