Homo Syntheticus/Chapitre 02 (La menace)

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://hodo.free.fr/Romans/Homo_syntheticus/

Auteurs de l'œuvre originale : Serge Jadot

Licences : N/A

— Bonjour Commandant! Vous êtes bien matinal aujourd'hui! Un nouvel arrivage?

Nic se retourna, mais avait déjà reconnu la voix.

— Comment Ytzhak, vous ne les avez pas accueillis? Vous ne leur avez pas montré vos merveilles, vos orchidées?

— Commandant, continua-t-il sur le même ton de la plaisanterie, mes merveilles, il vaut mieux qu'ils ne s'y habituent pas trop vite : il n'y a que ça ici. D'ailleurs qu'auraient-ils pu voir la nuit avec quelques lumignons? Et puis, ne valait-il pas mieux qu'ils soient reçus par le Père Fondateur.

Agnon avait marqué un point. Nic n'aimait pas ce titre que lui avait affublé père Kashavan. Père Fondateur! comme s'il avait créé une nouvelle communauté religieuse! Bien sûr, il avait édicté des règles, mais c'était sa responsabilité de chef de la mission du Livingstone. Et si les demeures de Hôdo, toutes calquées sur le modèle des tentes martiennes, abritaient huit personnes dans des cellules monastiques, cela n'avait rien à voir avec une vie d'ascèse. Il était vrai que la vie sur leur nouvelle planète s'imprégnait d'une sérénité toute monacale.

Et dire que Ytzhak avait même essayé de pousser plus loin : père Salomon! Heureusement que le surnom n'avait pas gagné les faveurs des Hôdons.

Profitant des brèves secondes de silences des jouteurs oratoires, Nana s'interposa :

— pouvons-nous nous retirer, Commandant.

— Bien sûr, bien sûr! répondit Nic qui avait oublié les deux androïdes.

— Alors, bonne journée et au revoir, Messieurs! enchaîna Moka.

Nic sursauta. Ce ton. Elle s'était exprimée comme il l'aurait fait face à un intrus venant l'interrompre dans une conversation, l'en excluant même, et cela sans saluer, sans s'excuser. C'était ses propres réactions avec une différence pourtant énorme. Lui, il se serait peut-être tu, mais son visage aurait trahi, peu ou prou, sa mauvaise humeur. Elle, elle restait impassible.

Il l'observa. Elle regardait partout et nulle part comme à l'accoutumée. Pourtant, un bref instant, il eut l'impression que les deux regards s'étaient croisés.

Et ses pupilles reflétaient quelque chose. Indéfinissable. Du moins pour une machine.

Frans, le cogniticien, avait bien essayé de lui faire accepter que tout mécanisme d'intelligence artificielle inclût celui de l'émotion. Il lui avait dit que cela était indispensable pour motiver, mobiliser les neurones. Il n'y comprenait pas grand-chose en cybernétique, mais il ne voyait là que de mots empruntés à la psychologie pour désigner quelque fonction de contrôle.

Pire, ces machines pouvaient, après une froide analyse, afficher une expression qui n'avait rien de spontané. Cela les rendait encore plus inhumaines aux yeux de Nic. Elles étaient programmées pour séduire, aussi leur palette de sentiments se réduisait au strict nécessaire. Le mécontentement, la colère, le dégoût leur étaient inconnus. Quant aux autres sentiments, tel que le plaisir ou la souffrance, ils manquaient souvent de nuances, parfois même d'à propos.

— Vous paraissez perplexe, Commandant, des soucis? reprit l'administrateur de base de données, devenu le Grand Jardinier de Hôdo.

— Non, ces machines me surprendront toujours.

— Ah! Je pensais plutôt que vous aviez quelques soucis ; vous voir debout de si bonne heure…

— Je n'en sais encore rien, j'attendais Katsutoshi.

A peine Nic eut mis au courant Ytzhak du message sibyllin que lui avait transmis Stanley, que le Japonais sortit de sa demeure.

Les trois hommes se dirigèrent vers les bains, silencieux.

Les bains était un terme bien pompeux. En fait, à Jérusalem, il s'agissait d'énormes réservoirs d'eau, cylindriques, entourés de petites cabines de la taille des bacs de douche récupérées lors du démantèlement du vaisseau qui avait conduit les pionniers. Pour faire ses ablutions, il fallait remplir sa cuve d'à peine dix centimètres d'une eau à température ambiante. Devant le rideau de plastique, porte dérisoire, les vêtements posés par terre indiquaient que l'endroit était occupé, car, le nombre réduit de loges imposait que chacun se lavât quand il pouvait. Heureusement, les horaires stricts de la Terre n'avaient plus aucun sens sur la nouvelle planète.

Le trio se retrouva peu après, réunis dans la grande pièce centrale de la maison des Tomonaga où déjà, Adela, Rûdâba, Condor et Le Ninja s'étaient réunis et s'apprêtaient a prendre le petit déjeuner.

Économie de chauffage, de réfrigération et d'emballage : les Hôdons ne disposaient plus de cuisine personnelle. Chaque jour, les artisans habilités pour l'alimentation envoyaient leurs coursiers distribuer le ravitaillement prêt à la consommation dans des récipients thermostatiques. Peu à peu, des ingrédients indigènes venaient enrichir les recettes culinaires. Il était temps, car, la naturalisation des végétaux terriens se faisait plus lentement que prévu et les stocks du voyage s'épuisaient. De toute manière, c'était envisagé depuis les prémices du grand voyage, mais, les Hôdons qui voulaient éviter de commettre des erreurs écologiques irréparables, redoublaient de précautions.

Cette coutume nouvelle ne permettait guère plus de recevoir des invités inattendus. Les rations alimentaires étaient calculées en fonction des besoins de chacun. Heureusement, il avait toujours des suppléments lyophilisés de longue conservation. Ainsi Nic et Ytzhak se contentèrent-ils de "ocha" synthétique.

Katsutoshi avait pris le temps de réfléchir à la question de Nic.

— J'estime qu'il pourrait y avoir trois conséquences importantes suite au rachat de la CIES par les Yakusa. La monnaie énergétique, la reprise des vols interplanétaires et la domination des autres mafias.

— La monnaie énergétique, l'Enn? s'étonna Ytzhak. Mais c'est une idée d'écolo révolutionnaire! Pourquoi les Yakusa seraient-ils en faveur d'un système antiéconomique?

— C'est probablement l'image que vos médias donnaient.

— En effet, intervint Rûdâba, le parti majoritaire des israélites est écologique. C'est dans cette action qu'il trouve le moyen de contrer la politique de la nouvelle Mésopotamie. Alors, le gouvernement ciblait ses attaques sur eux, plus dangereux que les révolutionnaires dont vous faisiez partie, afin de cultiver la zizanie entre vous.

Ytzhak dévisagea la persane qui venait de parler d'un thème tabou entre musulmans et juifs. Toute allusion à la disparition d'Israël eût été déplacée sur Terre. Pourtant sur Hôdo, elle pouvait en parler sans haine, sans mépris, sans le moindre sous-entendu perfide et sans qu'Agnon se sente offusqué. Elle évoquait des faits comme une historienne qui ne se sentirait plus concernée par un lointain passé.

La planète transformait profondément les colons.

Rûdâba avait abandonné les armes pour aider Adela et s'occuper principalement de la crèche. Elle avait trouvé un compromis entre la pratique religieuse et l'acclimation à la lourde chaleur humide de Hôdo favorable aux multiples mycoses. Il était vrai qu'Adela l'y aida avec sa manière d'interpréter la symbolique et l'ésotérisme qui se cachait entre les lignes des livres sacrés et surtout, avec son étrange pouvoir de persuasion. Ainsi, l'ancienne guerrière d'Allah, se rasait la tête et ne portait qu'un large carré de toile protégeant la nuque des ardeurs du soleil, ou, pour atténuer la violence des pluies diluviennes, elle roulait en turban, la pièce de tissu comme le lui avait enseigné une sénégalaise. Mais elle ne cachait plus son visage : tous les hôdons appartenaient à la même famille. Une famille dont les seuls points communs qui unissaient les membres, en dehors de leur planète, étaient leurs différences.

— Trois thèses politiques proposaient la monnaie énergétique, repris Katsutoshi, celle que vous connaissez, Ytzhak, mais aussi celle des néo-communiste que Nic pourrait sans aucun doute développer mieux que moi, et enfin, celle des financiers de certaines puissances réclamant un ordre économique non soumis à la suprématie de certains états. Quoiqu'il en soit, les Yakusa voudront maîtriser l'économie terrienne et favoriser leur commerce tout en n'oubliant pas combien notre île a souffert du déséquilibre climatologique. Mais ce faisant, ils envenimeront probablement leurs relations déjà tendues avec le Moyen-Orient.

— Mais quel rapport avec la reprise des vols interplanétaires? s'enquit Nic.

— C'est le Yakusa qui a principalement financé le projet de Livingstone. Rappelez-vous, notre surprise quand nous avons découvert que le sol de cette planète avait déjà été foulé par les androïdes qui utilisaient la tycho-drôme à X2-plasme. Mais cela n'est qu'un plaisir de potentat, une revanche sur l'étroitesse géographique de leur territoire insulaire. Peut-être, aussi, caresse-t-il l'espoir de découvrir de nouveaux marchés dans l'infinité de l'espace. Mais ce n'est qu'une conséquence de la main mise sur la CIES. Le véritable but immédiat étant de contrôler le Réseau.

— Impossible, s'exclama Le Ninja. Le réseau est, dirais-je, anarchiste par définition. Tous ceux qui ont essayé de le détourner pour leur intérêt, ont échoué.

Le Ninja, lui aussi, avait définitivement abandonné sa cagoule depuis que Rûdâba, sa femme avait délaissé le voile. Bien qu'il n'eût plus à se cacher des services d'ordres de la Terre, lui-même devenu l'un des chefs de la sécurité sur Hôdo, il avait continué à se masquer pour marquer sa solidarité conjugale. Il y avait aussi dans cette tenue une volonté de montrer ses origines de SDF combattants.

Condor haussa les épaules.

— Contrôler ne veut pas nécessairement dire "brider", mais tout simplement être au courant de tout, or, tout passe par le réseau, et vous avez pu constater comme les androïdes sont habiles pour y naviguer. Et à qui appartiennent ces machines?

Il n'attendit pas la réponse, car tous la connaissaient : le Yakusa.

— Je présume, continua-t-il, que cela doit permettre de surveiller les autres mafias, et ainsi avorter toute opération qu'il jugerait gênante, est-ce ainsi, Katsutoshi?

— Encore des effusions de sang en perspective, soupira Adela.

Adela aussi avait quitté ses traditions et avait relégué son postiche rasta qui lui donnait l'allure d'une antique égyptienne. Maintenant, ses cheveux courts d'astrakan évoquaient plus les Ptolémées.

Hôdo imposait sa loi. Elle avait accueilli ce millier de colons sans offrir de résistance, car, la faune terrienne la plus évoluée, représentée par des insectes crustacés, ignorait la présence de l'homme. Mais, la flore uniquement cryptogamique dont le champignon était roi, se développait avec ténacité partout où l'homme imprudent lui offrait un gîte à l'abri des courants d'air.

Tout le monde devait s'adapter. Ainsi, Ytzhak, comme ses coreligionnaires, s'était fait confectionner des kippas en dentelles largement ajourées.

— Je dirais en faveur de mes anciens maîtres, qu'ils n'ont pas versé tant de sang que maint et maint politiciens et généraux devenus de grands héros par la suite. Nous nous contentons d'envoyer quelques champions pour décapiter le clan ennemi.

Personne n'osa commenter : Katsutoshi Tomonaga était l'un de ces champions. Et il était vrai que le nombre de victimes du terrorisme dépassaient de loin celui des dernières guerres dites traditionnelles rendant totalement négligeables les règlements de compte entre mafias.

— En résumé, conclut Nic, il faut s'attendre que le Yakusa intervienne dans nos affaires.

— Je pense que c'est, hélas, le message que Stanley voulait nous faire parvenir.

Le regard de Rûdâba se tourna un bref instant vers la Mecque qu'elle savait quelque part vers le sud depuis que Makuta et son équipe d'astronomes avaient localisé le système Sol dans leur ciel.

Ironie de la nature, le soleil des Terriens se cachait au cœur d'une constellation de six étoiles disposées en croix romane. Le berceau de l'humanité, lieu saint invisible, source de sagesse et de folie, pouvait-il réunir en son sein le paradis et l'enfer? Pouvait-il troubler le havre de paix qu'offrait Hôdo?

La persane se leva. Chacun devinait qu'elle allait prier, seule, dans sa cellule. Elle portait, comme Adela, un kimono. Les colons empruntaient facilement leurs traditions, pourtant, ils ne tombaient pas dans l'uniformité, si ce n'était les couleurs pastel, car les colorants faisaient défaut. A l'extrême de cette pudeur vestimentaire, Betty, la vice-commandante, exposait ses seins nus copiant la troublante Diana à peine vêtue d'un paréo. Mais la majorité des femmes portaient une tunique plus ou moins longue comme c'était le cas dans le clan de Nic.

— Qu'Allah nous vienne en aide, lâcha Le Ninja.

— Votre femme vous a converti, s'étonna Ytzhak.

— Non! mon Dieu s'appelle Personne, alors je peux lui donner toutes les étiquettes que vous voulez. Préférez-vous que j'en appelle à Yahvé?

— Je préfère que vous lui laissiez le nom que vous avez choisi : personne. Il ne me semble pas raisonnable de permuter les dieux des religions. En tout cas, personnellement, cela me choque.

— Je comprends et partage votre opinion, Ytzhak, intervint Adela, mais il faut avouer qu'il et plus facile d'appeler quelqu'un à son aide, que personne!

— L'aide de qui? s'indigna Le Ninja. Si Dieu existe, s'il s'occupe de l'humanité, s'il l'écoute et s'il est en notre faveur peut-on être sûr que son aide soit celle que nous attendions? Pour moi, cela fait trop de "si"! Ma destinée, je la prends en main. Je reprendrai les égouts, le maquis si vous préférez, je me battrai et même si je perds dans ma lutte pour Hôdo, je vendrai cher ma peau. Ici, je suis un homme et s'il le faut, je mourrai en citoyen de cette planète, ma planète. Je suis d'ailleurs sûr que tous les bannis de la Terre se joindront à moi le jour venu et nous, peuple de Hôdo, sommes nombreux de connaître les combats de l'ombre. Qu'ils viennent donc ces envahisseurs, ces bourreaux de la Terre, ces rapaces, ces…

La voix de l'ancien SDF s'étrangla, ne sachant quelles injures proférer à l'encontre de cet univers qu'il haïssait.

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