Homo Syntheticus/Chapitre 23 (Visa nº1)

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://hodo.free.fr/Romans/Homo_syntheticus/

Auteurs de l'œuvre originale : Serge Jadot

Licences : N/A

Comme l'avaient promis les deux cogniticiens japonais, un vol amena rapidement Chica au Caire dès que sa double mission chez Son Eminence fut acquittée, puis un véhicule du corps consulaire la conduisit à Héliopolis. Le quartier de la mégapole égyptienne avait été complètement rénové après un violent séisme par un richissime mécène grec. Le site d'approximativement un kilomètre carré fut entouré d'un assemblage de temples reconstitués de l'époque pharaonique, juxtaposés les uns autres. Cette muraille d'inspiration douteuse mélangeait les âges et les styles, formant une enceinte infranchissable à l'exception de deux passages au sud et à l'ouest. A l'intérieur, l'agencement se libérait de la contrainte de vitrine d'égyptologie : jardins arabes, statues helléniques, bâtiment empruntant de l'une et de l'autre civilisation. Seule exception, la chapelle orthodoxe, accolée au temple de Rê.

Sur la fin de sa vie, le mécène appartint à une secte à laquelle il légua la propriété. C'était le lieu sacré de la secte d'Adela.

Nana se présenta à la porte sud. Un garde affublé d'une peau de léopard l'empêcha de rentrer dans les lieux. Elle lui expliqua qu'elle était envoyée par Adela Nefertiti, grande initiée d'Héliopolis, rien n'y fit.

Chica alors montra les bijoux que lui avait offerts sa mère. L'homme parut intrigué, prit son allinone pour appeler quelqu'un. La gynoïde s'empressa d'enregistrer la communication au cas où le garde ne se décidât toujours pas de la laisser voir le Grand Maître. Ce ne fut pas utile, dès qu'il referma l'appareil, il s'excusa de son zèle, et la conduisit dans une pièce réservée aux visiteurs ou elle attendit près d'un quart d'heure.

Enfin l'homme apparu en robe noir moirée de violet. Le voile de même tissu, accrochée à la toque et descendant jusqu'à mi-poitrine tout comme la barbe grisonnante, encadrait un visage physiquement vieux dans lequel brillaient des yeux encore jeunes. Le Grand Maître sortit de ses profondes poches un petit allinone de bureau qui mesurait quinze centimètres de large et vingt de long. Il le tendit à Chica pour qu'elle téléchargeât le message d'Adela, comme si le fait de le tenir en main permettait un meilleur transfert de données. La gynoïde secouriste savait que les humains avaient souvent une tendance au rituel, aussi ne commenta-t-elle pas comme l'eût fait ses deux sœurs. Dès que le message fut chargé, elle rendit l'appareil au Grand Maître, qui s'empressa de le lire.

— Dois-je attendre une réponse? demanda-t-elle.

— Oui, je vais la préparer tout de suite. Assieds-toi en attendant.

Chica hésita. Elle ne savait si elle devait s'accroupir sur le sol comme un digne représentant du Soleil Levant, ou s'asseoir, droite et rigide comme l'épouse d'un pharaon. Elle chercha sur le Réseau une réponse mais n'obtint aucune information, alors, elle attendit que le maître des lieux s'installât à un petit secrétaire, afin d'imiter sa posture sur une chaise qui se trouvait à l'opposé de la pièce. Pendant le temps qu'elle attendait silencieusement la rédaction du message, Chica continuait à consulter le Réseau et finalement, lorsqu'elle eut mémorisé le manuscrit, demanda :

— votre secte est classée confidentielle ésotérique, puis-je vous demander pourquoi? Je ne comprends pas pourquoi quelque chose puisse être secret. Ou c'est une chose définie "bonne" et donc, pourquoi n'est-elle pas accessible à tous ; ou c'est une chose définie néfaste, alors pourquoi existe-t-elle?

— Votre question demande un long développement, car les raisons sont multiples. Le secret peut être une forme d'élitisme, abritant éventuellement quelque honteuse malhonnêteté. Elle fut et reste souvent une protection à l'égard de ceux qui peuvent mal exploiter nos connaissances ou chercher à nous nuire. De plus, nous sommes, ici, opposé au prosélytisme. Ceux qui croient que les rituels s'adressent à une quelconque divinité tangible ou concevable, n'ont rien à faire ici : qu'ils continuent à croire que nous adorons le soleil et cherchent ailleurs d'autres croyances à la mesure de leurs conceptions de l'Univers. Ceux qui s'imaginent que nous maîtrisons des pouvoirs parapsychologiques, se trompent aussi de porte. Certes, ce domaine nous intéresse vivement car il est à nos yeux la marque que nous serions plus que ce que nous croyons être. Mais de là à s'efforcer à acquérir des pouvoirs magiques, il y a une marge. Premièrement, les techniques pour y arriver sont souvent douteuses : les hallucinogènes, les destructions cérébrales, physiques ou mentales, la maladie et les faiblesses peuvent souvent conduire à des illusions. Même, dans l'hypothèse ou cela conduit réellement à un éveil surnaturel, comment peut-on acquérir la certitude qu'un dérèglement du naturel nous ouvre une saine voie vers un monde "meilleur"? Et finalement, si nous acquérons des dons, ils sont sûrement trop précieux pour être égoïstement exploités. Aussi, nous ne recrutons que ceux qui partagent nos idées, n'est-ce pas d'ailleurs ce que vous faites avec les nouveaux colons de Hôdo?

— Car vous savez ce que nous faisons?

— Avouez que notre discrétion vous fut utile! Nous nous sommes évidemment, intéressés de près à l'aventure du Livingstone, comme bien d'autre d'ailleurs. Tous ceux qui avaient un représentant ont suivi l'aventure à l'époque. La majorité ont ensuite oublié que l'humanité avait initialisé une tentative extraordinaire comme ce fut le cas avec le premier pas sur la lune, puis le premier sur Mars. Mais nous, nous n'avons pas cru le communiqué officiel de la CIES. Ceux qui sont habitués au secret savent aisément quand les autres l'emploient. Nous avons ainsi découvert votre réseau de migration.

— Pouvez-vous m'expliquer ce que vous faites dans votre secte?

— Vous êtes curieuse, n'est-ce pas? Humains, la mort nous angoisse. A quoi bon souffrir de maladies et d'autres injures de la vie, si cela ne sert qu'à vivre puis disparaître? Est-ce que cela vaut même la peine de tenir désespérément à nos bons souvenirs? Alors, pourquoi sommes-nous là, de surcroît, conscients de l'être. La seule réponse satisfaisante que nous puissions fournir est que nous sommes des créatures, l'œuvre de quelque chose qui nous pousse vers quelque part en nous frappant ou nous caressant pour nous forcer à avancer. Sommes-nous différents de la paramécie qui fuit un milieu hostile ou est attirée vers une source nutritive. Comme elle, nous sommes une brique de l'univers, composés à notre tour de briques plus petites, elle-même résultat d'autres morcellements et réassemblages. Nous sommes l'œuvre d'un Grand Architecte. Ce que nous cherchons ici, finalement, c'est en fait d'essayer de connaître notre programme initial, et de l'appliquer au mieux.

— Vous parlez comme une gynoïde! Et je constate que votre inquiétude métaphysique est donc la nôtre, car si votre Création vous est un mystère, il en est par conséquent de même pour nous.

— Est-ce moi qui parle comme vous ou vous qui parlez comme moi? Ne répondez pas. Je vous laisse à votre méditation. J'ai laissé des consignes à Adela vous concernant, vous, Moka et Nana. Vous serez jusqu'à preuve du contraire, les bienvenues à Héliopolis. Allez! bavarder ne nous apportera rien de nouveau, pour l'instant. La parole est comme la semence, elle doit germer dans le silence.

Le Grand Maître bénit la gynoïde et quitta la pièce sans dire un mot. Chica savait qu'elle n'avait plus à faire là. Sa mission pour Adela était terminée.

Il ne lui resta plus qu'à rejoindre les trois ambassadeurs de Hôdo qui résidaient dans le Sud de l'Amérique. Elle utilisa encore le voyage offert par le yakusa, profitant de son statut de corps diplomatique. Les androïdes ne souffraient pas des décalages horaires. Ils pouvaient programmer leurs quatre heures de sommeils quand ils voulaient.

Elle fut accueillie par sœur Magdalena et la Mère supérieure qui s'empressa de voir la troisième gynoïde de Hôdo, de s'entretenir avec elle en attendant que père Keshavan vint au couvent. Depuis que lui et ses deux compagnons s'étaient installés à Santa-Cruz, deux mois plus tôt, il remplaçait le vieil aumônier des Sœurs de la Charité dont l'état de santé ne lui permettait plus de sortir de chez lui. C'était une aubaine pour les trois ambassadeurs de Hôdo qui pouvaient ainsi disposer d'un point de ralliement discret et efficace. Ils avaient trouvé un logement dans le quartier dit du vieux tycho-drôme en souvenir d'un atterrissage inopiné d'une navette sur le boulevard périphérique voisin.

Le trio avait appris l'épopée de la station de Jupiter juste après le détournement des neufs androïdes. Stanley avait jugé bon de rester sur place et de ne pas trop se faire remarquer. Cette ville avait au moins l'avantage d'offrir une grande discrétion à ses habitants. De plus, ils étaient loin des sources de conflits qui envenimaient les rapports entre le Croissant et la Communauté du Pacifique.

— Mais ce n'est pas parce que nous nous sommes terrés, que nous avons perdu notre temps, expliqua Petit Cheval Blanc. Nous avons maintenant d'autres gynoïdes associées à notre quête. La mafia locale ne prête aucune attention à elles. Quand une pute disparaît ou ne fonctionne pas, ils en commandent d'autres sans se poser de question dès l'instant où elles sont rapidement amorties.

— A toi maintenant de nous raconter ce qui s'est passé depuis le départ de Nana. Nous avons appris qu'il y a eu des disparitions étranges à Jupiter.

Chica raconta en résumé - elle avait beaucoup mémorisé mais pas tout - que Moka était revenue sur Hôdo avec un émissaire yakusa, pour établir des relations diplomatiques entre la Terre et leur monde. L'ambassadeur était resté sur place, et elle avait reconduit l'équipage au Japon, porteur des ébauches d'un accord entre les deux planètes. Il avait fallu beaucoup de temps pour le rédiger. Elle attendait maintenant une relecture et les amendements qu'elle ramènerait aux Hôdons.

Comme elle voyageait avec un milanaute, elle pouvait en profiter pour prendre plus de charge, d'ailleurs, elle parla des deux savants nippons qui voulaient visiter la terre des gynoïdes indépendantes.

Puis, Chica raconta enfin, avec plus de détails sa mission avec Go-Lan car cette fois-ci elle en avait le souvenir.

— Ainsi, donc, les filles que nous avions détournées étaient destinées à la Nouvelle-Mésopotamie! conclut Stanley. Mais je me demande alors à qui était destinée la dixième.

— La dixième quoi? demanda Chica.

— La dixième gynoïde. Nous n'avions pas eu le temps de terminer sa conversion avant qu'elle ne disparaisse.

— Je ne comprends pas, comment se fait-il que vous ayez découvert "toutes", plus une, gynoïdes qui devaient être acheminées pour le Croissant.

— Tu connais Petit Cheval Blanc, il n'y a pas plus fouineur et veinard que lui, s'exclama père Keshavan. Il faisait un tour dans le casino le plus mondain de la ville toujours en quête de jeunes gynoïdes. A son avis, c'était l'endroit où il devait y avoir la crème des hôtesses. Comme il n'était absorbé par aucun jeu, il put remarquer l'arrivée d'une dizaine de femmes qui ne le trompèrent point sur leur véritable nature. Il découvrit qu'elles étaient logées dans les chambres d'hôtel des étages supérieurs. Je savais que mon vieux compagnon de route était un bon ambulancier, mais j'ignorais qu'il avait de sérieux talents de monte-en-l'air. Evidemment, à cet instant, nous ne savions pas qu'il s'agissait du cheptel du Croissant, en transit par le Grand Casino. Il n'y a pas de petits profits. Quoi qu'il en soit, le soir même, Frans, malade de trouille, commençait son travail. Il y avait dix candidates, ni plus, ni moins.

— Et vous n'avez aucune information sur la dixième?

— Nous n'avons pas essayé, mais nous avons gardé son adresse sur le Réseau. Veux-tu l'avoir?

— Oui, mais ce n'est pas moi qui la surveillerai. Je préfère garder mes distances pour l'instant. Je ne veux pas vous mettre dans l'embarras.

Chica appela Go-Lan et lui exposa le problème. L'androïde avait l'habitude de trouver facilement les gynoïdes en service, mais celle-là était invisible. Il lui fallut plus d'une journée de recherche pour découvrir en fait ou avait disparu le dixième androïde. A la surprise de tous, c'était Son Eminence qui l'avait achetée secrètement, en même temps que les scientifiques de Tyr envoyaient leur commande à la mafia crucénienne. Go-Lan remarqua que le nom et les spécifications du modèle correspondaient Ghazâl, épouse de Son Eminence Akaam. En continuant à fouiller, et à recouper les informations, il trouva que la vraie première femme de la Nouvelle-Mésopotamie était morte d'une fausse couche pendant un couvre-feu lors d'une escarmouche avec les Persans. Personne ne fut au courant du drame, les communications avaient été interrompues et Akaam était trop occupé dans le quartier général. Depuis, la villa privée de Son Eminence fut dotée d'un imposant matériel informatique dans le but, maintenant évident, de mieux garder le secret sur la vérité du couple. Un système autonome et déconnecté du Réseau devait préserver l'anonymat de la Ghazâl synthétique. Go-Lan promit de se renseigner auprès de son maître dès qu'il réapparaîtrait car, cela faisait déjà une semaine qu'il avait disparu. Il soupçonnait, d'après ce qu'il savait, que Son Eminence devait s'entretenir en secret avec son ennemi, Muhammad le Persan.

En attendant que Chica reçoive son ordre de mission des yakusa pour retourner sur Hôdo, les trois humains et elle-même rassemblèrent les nouveaux colons et le matériel de maintenance pour le prochain voyage. Ils se hâtèrent car ils ignoraient quand la décision serait prise.

Elle arriva avec les deux cogniticiens japonais qui voulaient se joindre à l'expédition. Les trois humains passèrent un entretien avec les deux candidats, plus pour la forme que pour vraiment éprouver leur adaptabilité. Ils étaient des "officiels" de la mission et rejeter leur requête n'étaient pas opportun alors que s'établissaient des relations hodo-terriennes. Ainsi, les deux savants furent les premiers à se voir attribués un visa. Une feuille de papier arrachée du carnet de père Keshavan portait la mention : "Nous, ambassadeurs de Hôdo sur Terre attribuons en ce jour le droit de visite de Hôdo à Monsieur Toshi Suga, Terrien d'origine. La durée du séjour sera déterminée sur Hôdo."

Suga, le plus âgé des deux candidats, regarda d'un air perplexe le bout de papier puis le père qui avait rédigé le texte. Il s'attendait à quelque chose de plus officiel et de moins archaïque. Keshavan, haussa les épaules en lui disant : c'est la première fois que nous faisons cela. Je reconnais que c'est un peu improvisé, mais, à votre place je le garderais bien précieusement pour mes arrière-petits-enfants, car c'est une première.

Kaneko pris à son tour son visa et conclut amusé : "j'avais toujours pensé que le choc culturel avec des extraterrestres serait riche en surprises de tout genre. Encore heureux, cette fois-ci il s'agit d'humains!"

— Personne d'autre ne vous accompagne? s'étonna Stanley.

— Non, nous avons énormément de fret pour Hôdo. Notre ambassade est déjà sur place, nous savons aussi que vous aviez votre propre cargaison.

— Enormément de fret?

— Oui, tout est déjà monté à bord du milanaute, le Jodô, ainsi que nous l'appelons désormais. Il assurera désormais la liaison entre nos deux mondes.

— Et ce fret? insista Stanley.

— Oh, des bricoles! Des capteurs à énergie principalement, des documents en pagaille de nos chercheurs pour un certains Tcherenkov de votre planète, des composants biomédicaux, que sais-je? Chica peut obtenir la liste exhaustive de tout ce qui a été donné.

— Donné? A quel prix?

— Donné! vraiment donné. Offert! Notre population est passionnée par votre aventure. Les dons viennent de toute part, et vous aurez un travail incroyable pour endiguer l'émigration. Or pour l'instant, seule la Communauté du Pacifique est au courant de ce qui est en train de se passer. Demain, la Terre entière saura que l'aventure humaine qui débuta par un petit pas pour l'Homme en 1969, fut le premier bond timide de l'Humanité qui nous conduit aujourd'hui vers d'autres soleils.

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