Itinéraire de Roger Vailland
Roger Vailland, itinéraire de l'écrivain
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[modifier] L'écriture chez Vailland
Jean-Pierre Védrines définissait ainsi son écriture : « Le roman chez Vailland, est beaucoup plus qu'un muscle, c'est un rouage. » [1]
Pour être en forme comme un sportif [2] et bien écrire, Vailland se mettait en condition. Ainsi écrit-il dans La Fête à propos de son héros qui lui ressemble étrangement :
« Après un repas léger, Duc s'étendit dans la pièce où il travaillait et dormit pendant une heure. Pendant tout le temps qu'il écrivait un livre, il travaillait régulièrement chaque après-midi, et s'imposait régime ou abstinence, ce qu'il estimait nécessaire pour se tenir dispos pendant les heures consacrées à l'écriture. »
Après la parution de La Loi, interrogé par Madeleine Chapsal, Roger Vailland parle de sa méthode de travail [3] : « Je ne fais pas de plan. Au début, c'est à la fois plus vague et plus précis qu'un plan. Une fois la première scène écrite, je me sens déjà moins libre [...] Après l'intervention d'un personnage, on est encore très libre vis-à-vis de lui. À mesure qu'il est mieux dessiné physiquement, à mesure qu'il a été mêlé à des actions plus diverses, l'auteur devient de moins en moins libre parce qu'il sent très bien qu'il y a des choses que son personnage peut faire et des choses qu'il ne peut pas faire, et si le roman est réussi, à la fin du livre l'auteur n'est plus libre du tout. Ça ne peut finir que comme ça finit. »
Son mécanisme de création est une maturation : il écrit une scène quand elle est figée dans sa tête, il note ce qu'il visualise puis fait évoluer ses personnages dans ce décor, quitte ensuite à supprimer des éléments de ce décor. Son réalisme est un mélange de séquences biographiques, de réminiscences et de transpositions, le plus souvent reformulées et retravaillées.
Pour illustrer ce processus, on peut reprendre l'exemple de La Fête où Duc explique à Lucie la naissance d'un personnage : « Quand je commence le premier chapitre d'un roman, je ne connais encore que quelques détails : les blue-jeans de la fille, le ton de l'aîné des personnages hommes, le rire du cadet; de celui-ci, je vois déjà tout le visage; il rit, il a le regard franc, les cheveux courts, beaucoup d'éclat. Quand je passe au second chapitre, j'en sais déjà beaucoup plus sur eux. » En 1963, il écrira à propos de La Truite : « Écrire un roman, c'est une réponse globale à toutes les stimulations reçues pendant le temps de son écriture. » Il a également écrit dans un article sur Flaubert : « L'engagement particulier de l'artiste, c'est de descendre aux entrailles des choses et de rendre exactement ce qu'il a découvert. »
- Voir aussi l'article de Jean Sénégas intitulé L'écriture de Vailland dans la fiche Facettes de Roger Vailland
[modifier] Les femmes dans ses romans
Les femmes et en particulier ses héroïnes, jouent un rôle de plus en plus important dans l'œuvre romanesque de Roger Vailland. Déjà dans ses Roman-feuilletons, alors qu'il commençait son métier de journaliste dans les années 1932-1933, Vailland choisit comme personnages des femmes qui réussissent comme la Visirova ou Leïla, cette jeune femme turque qu'il rencontre lors d'un reportage à Istamboul, qui se veut libérée, libre à l'égard des hommes et des rapports économiques : Leïla, jeune femme 'moderne' et autonome dans un pays en plein renouveau.
voir son roman-feuilleton La Visirova, paru en feuilleton en 1933, réédité chez Messidor en 1986;
voir Leïla ou les ingénues voraces, roman-feuilleton paru en 1932, réédité dans Chronique tome I en 1984.
Puis dans ses trois premiers romans qu'il publie au lendemains de la guerre, la femme devient prisonnière des contraintes sociales et surtout de ses pulsions :
- Mathilde dans Drôle de jeu trahit par amour et sera finalement exécutée;
- Roberte dans Les mauvais coups ne peut vivre ni avec Milan, ni sans lui et ne pourra pas arriver à supporter cette situation qu'elle résoudra par le suicide;
- Antoinette dans Bon pied Bon œil sent que Rodrigue s'éloigne d'elle irrémédiablement et, malgré ses efforts, ne parvient pas à dominer son destin. Elle se retirera loin de Paris et symboliquement, perdra un œil.
Des femmes qui sont des perdantes, dominées par les structures, par le monde masculin qui les entoure. Ce sont des êtres 'aliénés par le système' qui tentent de se 'débrouiller avec le système', de s'en sortir toutes seules. Le tournant sera pris avec Pierrette Amable, la syndicaliste de Beau Masque qui s'engage dans un combat collectif et, qui, même au sacrifice de sa vie privée, va remporter une victoire décisive. Cette fois, c'est la femme qui est gagnante, qui représente en tout cas l'avenir et c'est l'homme Beau Masque qui va laisser sa vie dans l'aventure.
Roger Vailland dépeint souvent des femmes viriles, dominatrices à travers un comportement tantôt rigide, tantôt manipulateur. La rigidité, on la retrouve chez Antoinette dans Bon pied, Bon œil « qui se tient droit, un peu raide, dans Drôle de jeu, Paméla est une femme inaccessible et inhibitrice et Lucienne « est trapue, les fesses sont carrées, les hanches droites, la poitrine musclée. » La manipulation est plutôt l'apanage de Frédérique dans La Truite qui a « le maxillaire carré » comme Antoinette, un côté androgyne, amazone, à Los Angeles elle sort de chez le coiffeur « avec le cheveu court, à peine bouclé, plus adolescente que jamais. » Une espèce de Lolita décontractée qui mène son monde.
[modifier] Le regard de l'écrivain
Roger Vailland a écrit dans Expérience du drame : "La vie ne m’apparaissait digne d’être vécue que dans la mesure où je parviendrais à la constituer en une succession de saisons si bien enchaînées qu’il ne resterait plus la moindre place pour la vie quotidienne."
Dans La Fête, Vailland expose sa théorie du roman. Selon lui, les éléments se mettent en place progressivement, donnant peu à peu moins de liberté à l'auteur, même « en tirant au sort » les données initiales de l'histoire, le roman conserve le même sens :
Dans l'article Du métier d'écrire, paru dans Entretiens, Roger Vailland, Alain Sicard évoque technique d'écriture et objectif de l'écrivain [4] :
- Question : « Peut-on continuer à écrire des romans comme au XIXe siècle ? »
- Réponse : « Non » disent les deux écrivains de La Fête, Duc et Jean-Marc.
« La passion du réel, ajoute Alain Sicard, constitue chez Vailland une attitude fondamentale. » La réalité la plus tangible du monde est toujours présente dans ses romans. On peut en citer quelques exemples significatifs :
- son analyse socio-économique dans la campagne bressane dans Drôle de jeu;
- les réflexions de géologue dans un paysage de l'Aubrac à la fin de Bon pied Bon œil ;
- la description de l'usine de Rambert dans La Truite ;
- Les références botaniques dans La Fête [5].
Décrire au plus près, dans le détail et la précision, c'est pour lui « saisir le réel dans sa singularité. » Le rôle du romancier est de 'faire le poids' de cette singularité pour saisir par exemple un être comme Lucie dans sa totalité et dans ce qui fait l'essence de sa personnalité [6]. L'expression qu'il utilise -'faire le poids'- est symptomatique de sa démarche qui repose sur la précision d'une description à l'aide d'un langage poétique (style, images...) lui permettant de rendre compte de la complexité du réel tout en retenant l'essentiel [7]. Il emploie pour cela une large panoplie de moyens où le narrateur intervient parfois : mélange de narration objective et de réflexion personnelle, dialogue classique ou commenté[8]. La variété des moyens utilisés, sa passion du réel alliée à son 'parti pris d'intervention' [9] lui permettent d'approcher la réalité d'un personnage et de le peindre dans sa vérité profonde.
Voir aussi l'article de Christian Petr intitulé L'écrivain et la résistance dans Drôle de jeu
[modifier] Voir aussi
- La transparence et le masque, Max Chaleil, revue Europe, 1988
- Roger Vailland un homme encombrant, Alain-Georges Leduc, éditions L'Harmattan, 2008
Références
- ↑ Cité par Alain Georges Leduc dans son essai Roger Vailland, un homme encombrant ?
- ↑ Comment travaille Pierre Soulages ?, Éditions Le temps des cerises, collection « Cahiers Roger Vailland », 1998
- ↑ Interview publiée dans L'Express du 12 juillet 1957 et reprise dans Chronique des années 1945 à 1965, tome II
- ↑ Voir l'analyse d'Alain Sicard Réflexions sur l'œuvre de Vailland parue dans la revue La Nouvelle Critique de février 1966
- ↑ « Il y a un rapport très étroit entre la forme de ces deux feuilles, la nuance de leur vert, un vert presque bleu, la densité de l'eau dans la tige presque transparente... c'est ce rapport qui fait la réalité de cette plante, ce rapport unique et multiple de matière et de forme... »
- ↑ « Lucie multiple et indivise a le grain fin et serré, sent le soufre quand on la travaille... voilà ce qui la distingue absolument d'une autre, Lucie unique et qu'il voudrait dire avec des mots justes. » (La Fête)
- ↑ Toujours dans La Fête, Vailland parle de « l'intention délibérée de l'écrivain qui met de l'ordre dans son récit, dans sa pensée. »
- ↑ Par exemple, le dialogue-récit entre Lucie et Léone. (La Fête page 150)
- ↑ Intervention d'un narrateur ou du romancier lui-même dans le récit narratif dans La Fête, La Truite ou Beau Masque