Jorge Semprun, l'écriture de la vie

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Gérard de Cortanze : biographie de Jorge Semprún

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Derniers portraits de Jorge Semprún

Référence : Gérard de Cortanze, "Jorge Semprun, l'écriture de la vie", éditions Gallimard, 2004, 315 pages, Folio n°4037, 2004, isbn 2-07-031531-2
                   Gérard de Cortanze, première édition parue sous le titre "Le Madrid de Jorge Semprun", éditions du Chêne, 1997

Le velours sombre de la nuit

Jorge Semprún est un homme de mémoire, « tout, il me reste tout ! »[1] dit-il, avant de partir à la traque de son passé madrilène. C'est dans le quartier protégé du Barrio de Salamanca qu'il passera sa jeunesse 12 calle Alfonso XI (rue Alphose XI) entre le Retiro et le palais du Prado, « le Madrid de mon enfance est une ville dans laquelle les quartiers délimitent les classes sociales. » Sa famille, les Semprún y Gurrea originaires de Valladolid côté père, Maura Gramazo côté mère. Son père, il le dépeint ainsi dans Quel beau dimanche : « Cette sèche et longue silhouette, ce profil aigu et osseux, ce regard tantôt désespéré, tantôt précis et chaleureux. » Ils sont sept frères et sœurs, Jorge étant le quatrième et ce père est un libéral qui ne leur impose rien; « c'est sa force » remarque-t-il. L'homme fort de la famille, c'est le Antonio Maura Montaner plusieurs fois premier ministre du roi Alphonse XII, [2] relayé par l'oncle Miguel Maura, fondateur de la IIème république et ministre de l'intérieur.Jorge Semprún suit pratiquement en direct la victoire républicaine du 14 avril 1931.[3] Son rapport à l'enfance est d'abord celui de son rapport à « une langue perdue puis retrouvée, » comme il l'écrit dans L'Algarabie.

Très tôt, il est confronté au langage apprenant d'abord l'Allemand, l'anglais et le Français, la future langue de l'exil, « je découvrais alors la patrie du langage au moment où s'éloignait, s'estompait le langage de la patrie. » ("Montand, la vie continue") « Cette infecte rhétorique castillane » dira-t-il dans "L'Algarabie", l'incite à écrire son premier livre en Français dans la minuscule appartement qu'il occupe à Madrid, rue Conception-Bahamonde tout près des arènes de Las Ventas. S'il admire son père, il vénère cette mère tôt disparue dont il brossera le portrait dans La Deuxième Mort de Ramón Mercader. En octobre 1934, un manifestant en bleu de travail est abattu sous ses yeux. Le père tente d'expliquer à ses enfants le sens des événements qui ponctuent la vie du pays, comme la mort de l'ouvrier sur la "plaza de Cibeles". Dans le quartier protégé qu'il habite, on va se promener en famille à La Moncloa, « on allait à pied jusqu'à la porte de Hernani au Retiro et on rejoignait, à l'angle de la rue Lagasca, le terminus du tramway n°11 qui remontait toute la rue, faisait ce qu'on appelait "les bulevares" et arrivait au paseo Rosales. »

Jorge Semprún hante plutôt le Retiro qu'il appelle "le soleil vert de sa mémoire" et le musée du Prado. Un jour d'avril 1931, il quitte le Retiro pour rentrer chez lui quand... stupeur, il découvre l'allée des statues dont les rois ont été mutilés, certains décapités. Il reverra plus tard le 3 juin 1936 les manifestants défiler dans les allées du Retiro. Il aura bientôt 13 ans et la guerre civile est imminente.

Jorge Semprún a de qui tenir : son père José Maria Semprun, avocat et amateur de peinture, écrit des poèmes et a publié des essais sur la guerre des Flandres, la monarchie espagnole et la guerre aux Pays-Bas. Il initie peu à peu son fils à la peinture autour des magnifiques Goya et Velasquez du Prado -il passera des heures devant "La reddition de Breda"- et à l'histoire de l'Espagne. « Une vie douce et réglée » bientôt marquée par un malheur , sa mère meurt subitement à 38 ans en juillet 1932, emportée par une septicémie. La chambre de la mère est condamnée, « finie, scellée, oblitérée. » Mais son père se remarie en 1934 avec leur institutrice suisse-allemande et fit réaménager la chambre condamnée, ainsi il avait «  trompé ma mère, avait commis le crime de lui survivre, d'en épouser une autre. »[4]

Pour les vacances, la famille a quitté la maison de Santander au Sardinero où décidément la mère disparue est trop présente, pour s'installer à Lekeitio, petit port de pêche au pied du mont Calavario. Lieu encore préservé pour quelque temps, ils vont à la plage de Carraspio, jouent dans la pinède, vont se promener jusqu'à Mendeja... En septembre 1936, la famille quitte Lekeitio et s'embarque à Bilbao pour Bayonne.

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Le Madrid de Semprún : Madrid : "son quartier", la rue Ferraz

La route du sud

« Quand je retrouve Madrid en 1953, ce premier contact est terrible, impressionnant. Dans les rues de mon enfance, mon sentiment d'exil est encore plus fort. »[5] En ce mois de juin 1953, Jorge Semprún, clandestin aux multiples visages, [6] permanent puis dirigeant du Parti Communiste espagnol, roule vers Madrid. En janvier 1937, la famille avait rejoint le père, nommé depuis quelques mois à la légation de La Haye. Au lieu du Prado, il fréquente alors le Mauritshuis où il découvre Vermeer. Après la défaite républicaine, il s'installe à Paris avec son frère Gonzalo, internes au lycée Henri IV. Rapidement engagé dans la Résistance, il est arrêté dans l'Yonne et ce sera l'engrenage le conduisant jusqu'à Buchenwald et ses "beaux dimanches" comme il dit dans son livre éponyme.

Dans la Peugeot 203 grise qui la ramène à Madrid après 17 ans d'absence, il est plutôt laconique , assis à côté de la conductrice. Il va découvrir une ville changée par l'explosion immobilière, « qui pousse sauvagement, dans une fièvre de brutalité absolue. » Clandestin, c'est une vie cloisonnée, réglée... · « j'ai été doué pour la clandestinité. C'est le métier où j'ai le mieux réussi. »[7] Ses missions madrilènes le conduisent dans des planques à travers Madrid, de correspondants, de militants, en particulier dans l'appartement de son ami Domingo Dominguin au 12 de la rue Ferraz, entre la place d'Espagne et le parc de l'Ouest.[8] Il renoue avec le Prado, « un plaisir et une habitude, » où il en profite aussi pour donner des rendez-vous clandestins, joignant l'utile à l'agréable. Après six ans de vie clandestine, Jorge Semprun obtient un appartement au 5 de la rue Conception-Bahamonde, situé à proximité des arènes de Las Ventas.

La ville s'est encore étendue [9] et le pouvoir franquiste est devenu encore plus répressif et fait surveiller les "tertulias" par un policier feignant de lire le journal. [10] Dans son ultime voyage de clandestin, sa dernière nuit à Madrid Jorge Semprún la passe dans une pension de famille rue Santa Cruz de Marcenado derrière la plaza de España, entre la rue Serrano et la rue Conde Duque.[11] Il pense sans doute à ce qu'il écrira dix ans plus tard dans Montand la vie continue : « le militant ne fait de politique : il fait confiance. »

La-guerre-est-finie.jpg Scène de "La guerre est finie"

Que me quiten bailado

Jorge Semprún est chez lui à Paris au 191 rue de l'université' dans le 17ème arrondissement quand son ami Javier Solana, ministre socialiste du gouvernement de Felipe Gonzalez l'appelle et lui propose de devenir ministre de la culture.

Entre 1962 et 1967, Jorge Semprún n'a pas revu Madrid et « par moment, c'est difficile à vivre. » Depuis la publication du Grand voyage en 1963, il est devenu un écrivain reconnu mais la rupture avec le PCE a été vécue comme un traumatisme « le travail de deuil est très endeuillé » écrit-il dans "Montant, la vie continue." La guerre est finie [12] lui permet de « prendre ses distances avec lui-même et avec ses identités d'emprunt. » En juillet 1967, retour à Madrid, officiel cette fois, « comme un touriste... Une nouvelle page est tournée. » [13] Retour aussi sur la guerre civile avec son film Les deux mémoires, deux vécus si différents des mêmes événements.

Curieux hasard lourd de symboles : l'appartement de fonction du nouveau ministre de la culture au 9 de la rue Alphonde XI se situe juste en face d'où il est né et a passé son enfance, au quatrième étage, bel immeuble bourgeois, « il y a dans ce retour quelque chose de Borgélien » commente-t-il. Pourtant à la mort de Franco, il ne se voyait pas revenir à Madrid, retrouver ses fantômes, renouer avec les mêmes activités. Mais pour lui être ministre, c'est aussi fuir l'écriture, lui qui n'a cessé de naviguer entre la politique, l'écriture et la vie. Dans les moments décisifs, pense-t-il, la mémoire remonte toujours aux origines.

Le ministère de la culture, situé sur la plaza del rey, lui rappelle l'époque où il venait au cirque Price, cirque permanent installé sur la place près de la statue de Jacinto Ruiz de Mendoza, "héros du 2 mai 1808" et du palais des Siete Chimeneas. A Madrid, et il le savait, c'est un autre voyage qui l'attend après sa longue absence, "le voyage de la mémoire".

Le livre qu'il a consacré à son expérience ministérielle Federico Sánchez vous salue bien se termine par cette phrase en espagnol que Semprún n'a pas traduite : « ¡ Que me quiten lo bailado ! » qui signifie que personne ne pourrait lui interdire d'être ce qu'il est, ce qu'il a été au cours de ses expériences personnelles ou collectives. Même au gouvernement, « je n'ai été le ministre de personne. » [14] Après ses fonctions ministérielles, il put enfin reprendre le manuscrit de L'Écriture ou la Vie. Ses différentes identités le conduisent à garder des repères historiques dont l'environnement l'aide à concrétiser une identité « insérée dans une histoire qui a un sens et s'y trouve articulée. » Le 14 mars 1991, Jorge Semprún visite l'appartement de son enfance, celui de la rue Alphonse XI situé juste en face de sa résidence ministérielle. La boucle est bouclée. La veille, l'un de ses amis lui a offert un recueil de nouvelles dont il ne soupçonnait même pas l'existence : "La estanción de la ánima", signe d'un certain José Maria Semprún y Gurrea, son père.


Pour la dernière partie de cet ouvrage, consacrée aux interviews de Jorge Semprun que fit Gérard de Cortanze sur l'Espagne et la littérature ( A propos de Autobiographie de Federico Sanchez, Dans l'Espagne du post-franquisme, Dans l'Espagne de Juan Carlos, Un ministre clandestin, Malraux et l'Espagne et Hemingway en Espagne), voir Entretiens Semprun Cortanze

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"Ses lieux" de mémoire : Musée du Prado et parc du Retiro

Notes et références

  1. Il disait de même dans L'Écriture ou la vie : « Du Madrid de mon enfance, tout, il me reste tout. »
  2. En fait, il a exercé à cinq reprises la charge de président du gouvernement sous les règnes d'Alphonse XII et Alphonse XIII : du 5 décembre 1903 au 16 décembre 1904, du 25 janvier 1907 au 21 octobre 1909 où il mène la guerre du Maroc et réprime le soulèvement de la Semaine tragique à Barcelone, du 22 mars au 9 novembre 1918, du 15 avril au 20 juillet 1919 et du 14 août 1921 au 8 mars 1922.
  3. Cette grande famille bourgeoise profondément républicaine est engagée dans la lutte pour la république, en particulier son oncle Miguel, figure marquante de la IIème république
  4. Extrait de son roman "L'Algarabie" page 77
  5. Interview de Gérard de Cortanze
  6. Le clandestin se cacha sous différentes identités : Salagnac, Sorel, Sanchez, Artigas, Grador, Chauvin, Domingo, Sallanches, Larrea et Bustamonte
  7. Voir le récit de son expérience ministérielle dans "Federico Sánchez vous salue bien"
  8. Parmi ses "planques", on peut citer le 94 rue Ramon de la Cruz, la maison d'Eloy Terron rue d'Ibiza, l'appartement de la rue Gaztambide, la chambre de la rue Travesia del Reloj, l'appartement de Sanchez Ferlosio sur de Paseo del doctor Esquerdo
  9. Madrid a également annexé 13 communes limitrophes, passant de 65 km² à 605 km²
  10. Cité par Bernard Bissière dans son livre "Histoire de Madrid"
  11. Épisode qu'il évoquera plus tard dans trois ouvrages : L'évanouissement, Autobiographie de Federico Sanchez et L'écriture ou la vie
  12. Le film d'Alain Resnais dont il a écrit le scénario
  13. Voir son récit sur son expérience ministérielle "Federico Sánchez vous salue bien"
  14. Ce sont des désaccords avec le vice président du gouvernement Alfonso Guerra qui sont à l'origine de sa démission

Références bibliographiques
- Manuel Azaña, "Mémoires", voir [1]
- Rafael Abella, "La vie amoureuse durant la IIème république"
- Antonio Saura, "Mémoire du temps", éditions La Différence, 11/1994, isbn 2729110348


Sur cette époque, voir aussi :
- Camilio Jose Cela, "La ruche", 1950
- Rafael Sanchez Ferlosio, "Les eaux du Jarama", 1956
- Luis Martin Santos, "Temps du silence", 1961
- Juan Goytisolo, "Jeux de mains", 1954 et "Fiestas", 1957
- Manolo Millares tourne le film "Mort d'un cycliste" en 1955

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