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Krap HARD/Chapitre 03

Marteau de juge

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://kraphard.skyrock.com/

Auteurs de l'œuvre originale : Leopold Zorn

Licences : N/A

Le chien et moi, on a fait notre petit tour, peinards et sans forcer. Pourquoi rentrer ? Pour se retrouver le blaire en face de mon dragon domestique ? J'ai plutôt décidé d'aggraver mon cas en allant me taper quelques mousses. Avec un peu de chance, si je m'en fais offrir suffisamment, j'aurais assez mal au crâne pour ne plus rien sentir quand ma bourgeoise y abattra son rouleau à pâtisserie.

Le troquet, je t'ai déjà dit, c'est pas le grand luxe. C'est campagnard, comme le reste. T'attends pas à y côtoyer une clientèle hyper relevée. Juste des mecs passés experts dans le levé de coude. Y'en a, je me demande même s'ils ont une piaule en dehors de l'établissement. En tout cas, on les voit plus souvent accoudés au bar qu'à s'échiner au taf. La plupart se pointent dès l'ouverture, vers onze heures, et picolent jusqu'à ce que la taulière mette fin à la bacchanale, sur le coup d'une plombe.

Avant même de débarquer dans le rade, j'ai déjà une vague idée de qui s'y trouve. Depuis l'autre bout de la place, je perçois le rire gras et agricole d'Yvan. J'en conclus aussitôt que son pote Dimitri ne doit pas être bien loin. Ses deux-là sont tellement cossards qu'on les surnomme Divan-le-Terrible et Terrasse Boulba. Le premier crèche en face. Tu traces une ligne droite entre les points A et B, respectivement la porte d'entrée de sa demeure et celle du cet honorable bouiboui, et ça te donne une idée du trajet que tout être normalement constitué emprunterait pour venir à l'abreuvoir. Mais on raconte que, certaines nuits, il ressort tellement poivré qu'il pionce dans le jardin des voisins. Quant à Terrasse boulba, il squatte l'appart' que loue sa sister dans la cité, à deux kilomètres en amont. Avec ces deux clowns sur la piste aux étoiles, je peux d'ores et déjà t'affirmer que le chien rentrera tout seul...

La prémonition se confirme. Je n'ai pas encore passé le chambranle que je sens flotter l'odeur âcre des frères Vinard. De toutes les créatures de Dieu, aucune ne porte aussi bien son nom que ces frangins-là. Alcooliques depuis la prime enfance, quand ils vidaient les fonds de bouteilles de bière rangées sous l'escalier de la cave, ils ont poursuivi leur carrière bibitive avec la détermination et l'endurance de compétiteurs de haut niveau. Aujourd'hui, on peut dire qu'ils culminent au sommet de leur art. Cultivant un look de clodos que même des SDF n'oseraient arborer, ils traversent la vie la vinasse à la main. Mais, à vue de nez, la puanteur n'étant pas à son comble, je devine qu'ils ne sont que deux : Armand et Maurice. Je n'ai jamais vu les deux autres mais je sais qu'il y en a un qui séjourne au zonzon et que le dernier, le plus sain des trois, est marié.

Je prends mon courage à deux mains et vais les saluer.

Pas le choix. J'ai fait leur connaissance à l'époque où je bossais dans une sorte de bazar spécialisé dans le gadget chinois et le n'importe quoi con et pas cher. On faisait aussi les articles de secondes mains : téléphonie mobile, jeux vidéos et petits électroménagers. Sans que les Vinard appartiennent vraiment à notre clientèle, ils passaient toutefois un temps fou dans le magasin. Ils étaient capables de s'y saouler durant des après-midi entières. Généreux, ils offraient cannette sur cannette. Perso, je les suivais de très loin... au thé glacé !

Mais là, ce soir, il me faut un remontant. A la question rituelle d'Armand — Quess'tu bois ? —, j'évite la tergiverse et, le regard sûr, réclame ma blondasse. On trinque. Maurice s'approche :

— Mais dis donc, mon grand, ça fait une paie qu'on t'a plus vu.

— Depuis que Fredi m'a viré de son magasin.

— Si t'aurais vu le mongol qui travaille avec lui maintenant. J'y ai dis, moi, à Fredi, l'a fait une connerie de te renvoyer.

— Je présume qu'il avait ses raisons.

— T'as pas tchané dans la caisse, quand même ?

— Non mais tu m'as bien regardé ? Tu trouves que j'ai le genre à faire de la confusion de patrimoine.

— Bah, faut pas un genre spécial pour confusionner le patrimoine d'haut-truie.

— Yawouais ! s'écrire Armand. Pisse qu'y te dit qui l'a pas fait, pourquoi t'y cherches des poux dans la tête, au gamin ?

— Ouah ! tu permets que je me renseigne.

— Te renseigner, ouais, mais faut rester correc' !

— Mais tu m'emmerdes à la fin. Tu veux ma main dans la gueule ?

— Eh ben, j'vourai bien voir ça.

Les frères Vinard, c'est pas des mauvais gars. Mais dès qu'ils sont un brin coulés, ils ont la sale manie de se chercher des crosses. En général, ça ne va pas très loin. Ils se chamaillent entre eux, se mettent sur la tronche et se réconcilient le lendemain. Sauf que là, Maurice dépoche son cran d'arrêt :

— Viens me le redire en face.

Aussitôt, Armand fait jaillir la lame bleutée de son schlass. Même beurrés comme des p'tits Lu, ces gus-là ont encore des réflexes. Face à face, ils se toisent, l'œil mauvais, en tournant autour d'un centre imaginaire. La patronne beugle. Yvan et son pote font mine de quitter la salle. Je m'interpose :

— Non mais c'est pas bientôt finit vos gamineries ! Armand bredouille une excuse à la noix : son frangin m'a manqué de respect. Il mérite une correction.

— Sauf que c'est pas toi qui va me correctionner, répond Maurice

— C'est qu'est-ce qu'on va voir, rétorque l'autre en se jetant sur lui.

Je plonge. Un éclair d'acier me passe à dix centimètres du bide mais je parviens à choper le poignet du bretteur et, la vélocité aidant, à le détourner de sa cible. Maurice, dont les réactions semblent plus rapides que la pensée, est déjà sur nous, lame en avant. On s'écarte fissa, non sans que je laisse traîner une patte. Maurice s'étale de tout son long. L'eustache termine figé dans une pancarte vantant les mérites des jus de fruits.

Derrière le comptoir, la vioque s'époumone. Scandalisée, elle me prend à témoin : « Si c'est pas malheureux de voir ça dans un établissement comme il faut ! Un carton promotionnel tout neuf ! Je venais à peine de le recevoir... »

— Ce sont les risques du métier, fais-je en retirant le ya.

Hé mais je le reconnais : lame à double tranchant, petite garde en forme de virgule, manche en acier jaune garni de trous, système d'ouverture papillon. J'en ai vendu des dizaines quand je marnais encore au magasin.

Penauds, les frelots s'excusent et rengainent leurs rapières. En guise d'apaisement, ils mettent une tournée générale.

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