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Krap HARD/Chapitre 16

Marteau de juge

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://kraphard.skyrock.com/

Auteurs de l'œuvre originale : Leopold Zorn

Licences : N/A

Je ne sais pas pourquoi je m'acharne à éplucher les offres d'emploi. Non seulement, il y a rarement des jobs que je peux faire mais, comble de malchance, à chaque fois que j'en trouve un à ma pointure, il faut qu'il soit déjà pris. Et quand ce n'est pas le cas, mon profil ne convient pas. Trop jeune, trop vieux, trop expérimenté ou trop peu, trop diplômé ou pas assez... La totale, c'est quand ma greluche me sert qu'on embauche des gens pour aller nettoyer les autoroutes ! Bordel ! Si j'ai fais des études, c'est justement pour éviter ça...

Déçu, je traîne ma carcasse sur le chemin du retour. Le plus dur, c'est d'être intelligent, cultivé, ambitieux, capable et... inutile ! La vie m'aurait été plus supportable si j'avais été très con. Finalement, être à la masse, ça a du bon. On fait ce qu'on a à faire, sans se tracasser de rien, sans chercher à comprendre les tenants et les aboutissants de la grande malédiction qui nous a fait naître. J'aurais aimé venir au monde avec le quotient intellectuel d'un con. Ca ne brille pas par la subtilité mais c'est reposant.

Tiens, prends les Vinard par exemple. N'ont-ils pas l'air heureux ? Dans le fond, ils témoignent d'un grand principe : défonce-toi et le ciel d'aidera !

A ce stade, je suis confronté à un double problème. Si je taquine volontiers la boutange, je ne dépasse pas le grade de néophyte. Mes beuveries ont toujours été très limitées. L'alcool, ça rend malade, ça fait vomir et ça désordonne la pensarde. Sans compter l'investissement ! Quant au ciel qui est sensé m'aider, je n'y crois pas lerche.

Par contre, je crois en l'Homme et aux miracles de la narcoanalyse. Direct, je défouraille mon cellulaire et compose le numéro de Rahima. Elle décroche à la deuxième sonnerie. Je me resitue, elle me remet. On se fixe rendez-vous dans un bistrot.

Par chance, mon bus me dépose non loin d'un distributeur d'oseille. La fraîche à l'abri dans mon larfeuille, je me promène un chouia dans le piétonnier en attendant mon rencard. Sans être un aficionado de la mode, j'aime mater les étalages, histoire de railler les conneries qu'on y vend.

Je glandouille, traîne la savate de vitrine en vitrine. Et subitement, j'aperçois le reflet d'un monovolume frappé aux insignes de la Maison Parapluie. Je fais mine de m'intéresser à des pompes exposées, me penche afin de mieux les examiner, m'octroie quelques mimiques de satisfaction, puis entre dans la boutique : un chausseur pour dames. Tant pis pour le qu'en-dira-t-on, l'angle est idéal. Comme tu t'en doutes déjà, les agents qui occupent le véhicule ressemblent trait pour trait à nos poulets de ce matin. La filature n'a donc pas cessé.

On peut le déplorer mais nos villes sont aujourd'hui truffées de caméras de surveillance. Un vigile formé correctement n'éprouve aucune gêne à tracer le vulgum pecus. De la gare au bureau de chômage, j'ai sans doute été suivi par une demi-douzaine de mouchards. Toutefois, comment les flics de ce matin savaient-ils que je descendrai au terminus ? Je ne leur ai pas dis où j'allais. J'aurais pu descendre avant, prendre une correspondance et me retrouver n'importe où. Enfin, je suis sûr qu'aucune caisse, même banalisée, n'a pris le relais quand ils m'ont lâché.

Et sais-tu pourquoi ?

Leur filature n'est pas légale !

Ils ont décroché à la limite de la zone de police dont ils dépendent. S'ils avaient eu un semblant de légitimité, ils auraient pu continuer. Il existe des accords inter-polices, des commissions rogatoires ainsi que toute une flopée de mesures, y compris internationales, permettant la coordination de différents services afin que le suspect ne s'envole en changeant de juridiction.

Or, c'est exactement ce que j'ai fait ce matin. Sans le savoir, j'ai franchi une frontière au-delà de laquelle mes perdreaux n'étaient plus couverts par leur hiérarchie.

Y'a du chelou là-dessous, ça ne fait aucun doute.


J'arrive le premier au bistrot et profite d'une table à l'ombre. La belle Rahima se pointe avec une demi-heure de retard :

— 'Scuse, chuis à la bourre.

— Ca en valait la peine.

Elle savoure l'apologie en minaudant des lampions.

Toujours ravissante, elle est vêtue d'un T-shirt noir à tête de mort rose qui épouse à la perfection les courbes de son buste. Volontairement trop petit, il s'arrête juste au-dessus d'un banana bell, un piercing de nombril, dont la boule est incrustée de paillettes en cristal reproduisant le Ying et le Yang. Une micro-jupe moulante d'inspiration écossaise termine de la rendre irrésistible. Complétant le charme de cette tenue gothique, un maquillage sophistiqué souligne l'envoûtante noirceur de son regard.

Je fonds. La canicule n'y est pour rien.

Douée pour les relations humaines, elle s'installe à ma droite mais pas directement à côté de moi. Sa jupe se relève lorsqu'elle croise les jambes. Je ne peux pas m'empêcher de, subrepticement, lui mater les cuisses. Bien sûr, elle remarque mon manège. Mais ça semble l'amuser. Elle sourit, la tête inclinée à droite. C'est bon signe. J'attaque :

— Je... je regardais ton piercing.

— Bien sûr, réplique-t-elle, amusée.

— Je trouve que tu as également de très jolies bagues.

Evidemment, ça ne rate pas : elle tend les mains afin de me les montrer de plus près. Moi, vif comme l'éclair, j'avance mon siège de vingt centimètres, me pose sur le bord et capture l'une de ses jolies mimines. Si elle me laisse faire sans sourciller, je remporterais une manche décisive.

Elle ne bouge pas. La chaleur de nos peaux se mêle longuement.


— Je confirme : j'aime beaucoup tes bagues.

J'y ai à peine jeter un regard. D'ailleurs, puisqu'on devient vachement intime, toi et moi, je vais te confier un secret. La disposition des bijoux trahit la personnalité de ceux qui les portent. Dans le cas de Rahima, une analyse succincte dévoile une personnalité excentrique et imaginative (pouce droit) assortie à une certaine ambition (majeur gauche), un besoin d'engagement (annulaire gauche bagué mais non par une alliance) néanmoins tempérée par une disponibilité sexuelle négociable (annulaire droit). Sur ce plan, elle ne souffre d'aucune frustration (pas de boucles d'oreille trop voyantes, style créoles). Si l'argent demeure important, elle ne l'étale pas et ne vit pas exclusivement pour lui (elle ne porte pas de bague à tous les doigts).

Elle retire ses mains avec une lenteur qui confère la caresse. Nos doigts se quittent à regret. Nos regards sont plantés l'un dans l'autre. Elle sait que je la désire tout comme je sens qu'elle a envie de moi.

Hélas, le garçon qui vient prendre sa commande brise net ce fabuleux moment. Durant une fraction de seconde, elle semble décontenancée. Elle opte pour un thé glacé, c'est-à-dire la même chose que moi. L'a-t-elle choisi pour me signifier qu'elle partageait mes goûts ou parce qu'elle n'arrivait pas à se décider ? Le garçon s'éloigne. Nos pupilles se reconnectent aussitôt :


— Encore un peu, je ne te reconnaissais pas. Costume, cravate... Très élégant.

— Tu aimes ?

— Je ne déteste pas. Ca te donne un air sérieux sans pourtant rien enlever à ton côté espiègle.

— Je suis espiègle, moi ?

— Oui. Et tu es un coquin, aussi.

— Qu'est-ce qui te fait dire ça ? fais-je avec un sourire innocent.

— Cette expression que tu as employée, hier. Très raffinée. C'était quoi encore ? Pine-au-cul-mettable ?

— Tu as certainement déjà entendu pire.

— Des répertoires entiers. Mais ton expression figure parmi celles qui m'amusent le plus.

— Elle n'en reste pas moins vraie : comme canon, tu es toujours deux cartouches au-dessus de la norme.

— Oh ! Seulement deux ?

— Trop calibré, ça vire à la Grosse Bertha, ce qui n'est pas intéressant non plus.

Elle éclate d'un joyeux rire cristallin. Un sourire de satisfaction me barre le visage. Son immédiate hilarité procède d'un esprit que je savais déjà vif et que je découvre, sinon lettré, instruit des choses de l'Histoire. Elle me plaît de plus en plus, cette petite...

D'ailleurs, perspicace comme tu l'es, tu auras remarqué que notre conversation ne ressemble en rien au négoce d'hier. Le niveau est autrement plus relevé, le rythme moins soutenu. Aucun de nous ne mange ses mots ni ne s'exprime la bouche en coin. L'heure est à l'oaristys, la conversation galante.

A cet instant, le monde aurait pu s'écrouler que nous ne nous en serions même pas aperçus.


Non...

Je te raconte n'importe quoi.

A cet instant, une partie du monde s'est écroulée et nous l'avons vu s'enfoncer dans les ténèbres...

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