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Krap HARD/Chapitre 23

Marteau de juge

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Cette œuvre risque de perturber les repères des jeunes de moins de 16 ans, car elle contiens des propos érotiques ou présente des scènes de violence particulièrement impressionnantes.


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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://kraphard.skyrock.com/

Auteurs de l'œuvre originale : Leopold Zorn

Licences : N/A

Il fait presque froid.

La chaleur suffocante de ces derniers jours est retombée en dessous des normes saisonnières. Blafard, le soleil tente quelques timides apparitions entre les lourds rideaux de nuages.

Un vent de nord-est souffle sans discontinuer. Il s'écoule à travers les artères de la petite ville, traverse les places, virevolte autour des monuments, taquine les gouttes des fontaines mais aussitôt repart s'engouffrer dans les rues. Il profite du moindre interstice pour s'introduire dans les maisons. Glacial comme la mort, il vous gèle le sang.

Mais pas le cœur.

Combien sont-ils — des dizaines ! — à s'être déplacés pour rendre un dernier hommage à la riante Tiffany ?

Malgré le vent et la pluie qui menacent, la rue grouille de monde. On se croirait jour de marché. La plupart des têtes sont les mêmes. On reconnaît des voisins, des amis, des personnes qu'on croise souvent mais à qui on ne peut attribuer de nom. Beaucoup d'enfants et d'adolescents ont tenu à être présents. Certains connaissaient Tiffany. Les autres non, mais ils sont quand même venus. Il y a aussi quelques responsables politiques, des élus locaux qui, tous partis confondus, font cause commune devant l'horreur. Comme tout le monde, ils défilent la mine grave, les traits tendus, le cœur serré. La récupération, ils l'entameront demain.

Je ne me suis pas mêlé à la foule réunie sur la chaussée.

J'observe le funérarium depuis le trottoir d'en face.

Vers dix heures moins quart, le cercueil de Tiffany, blanc comme il se doit, est déposé à l'arrière d'un corbillard croulant sous les fleurs. Il y en a tellement que les employés des pompes funèbres vont et viennent, couronnes à la main. Ca dure un moment. La foule chuchote qu'il reste encore de nombreux bouquets dans l'athanée.

Puis le cortège se met en route. Un léger crachin se met à tomber. On pleure aussi là-haut. Mais personne ne hâte le pas. L'église n'est pas très loin, à l'autre bout de la place.

Les badauds qui ne suivent pas le cercueil se sont massés autour du parvis. Ce matin, la maison de Dieu sera trop petite.

Je me grouille.

Ce n'est pas que j'ai spécialement envie d'assister à l'office. Je ne me sens même aucune obligation morale. D'ailleurs, je déteste ça. Mais la cérémonie me permettra de voir comment Tiffany était perçue par son entourage. C'est joindre l'utile au désagréable.

Il ne faut pas se leurrer, les intervenants ne diront rien d'essentiel sur Tiffany. Ils évoqueront des banalités d'usage. Ses défauts seront gommés et on la parera de toutes les qualités : sœur extraordinaire, amie fantastique, élève studieuse... et un Dieu bien mystérieux qui la rappelle si tôt à lui.

Dans le lot, j'espère trouver mon coupable ou, à défaut, celui qui en sait trop pour être honnête. Je ne me fais pas beaucoup d'illusion mais on ne sait jamais.

Le corbillard s'arrête en bas de l'escalier. La foule retient son souffle alors qu'on décharge la dépouille. Certains se signent quand le cercueil glisse devant eux. D'autres ne peuvent contenir leur émotion. Des sanglots éclatent ça et là, dans la marrée humaine.

Les proches s'engouffrent à leur tour sous l'ogive néo-gothique de la modeste église de banlieue. La musique, un air tiré du Requiem de Verdi, s'amplifie à mesure que j'avance. Je figure parmi les derniers. Comme je gravis les marches et m'apprête à franchir l'arche, un policier en uniforme me barre le passage : « La cérémonie est privée, monsieur. »

Un de mes tortionnaires vient à la rescousse. Je le remercie d'un signe de tête. Je n'ai pas dépassé le prétorien qu'une voix hèle mon nom. Je me retourne. Azalaïs me fait signe de l'attendre. Je la regarde trottiner sur ses hauts talons. Elle porte un tailleur bleu foncé dont la jupe lui cache les genoux. Manifestement, elle s'est vêtue dans l'optique d'assister à la messe et ce, par tous les moyens. Elle arrive essoufflée :


— Désolée, j'ai dû me garer très loin.

Mouais... Le flic n'y croit pas plus que moi mais nous laisse entrer malgré tout.

Nous sommes assaillis par le puissant parfum des fleurs. Le transept en est littéralement couvert. Du premier rang à la dernière marche du chœur, il n'y a pas un centimètre carré qui ne soit occupé par un bouquet, une couronne, une peluche, un quelconque objet, une carte, un témoignage d'affection. Pourquoi faut-il que les gens meurent pour qu'on leur dise enfin qu'on les aimait si fort ?

Comme toutes les chaises sont occupées, nous restons au fond de l'église, à côté d'un pilier. Aza murmure :


— Tu joues encore au « Justicier dans la ville » ?

— Aza, tu regardes trop de films.

— Oh non ! Tel que je te connais, tu n'as pas digéré ta garde à vue et tu cherches maintenant à faire payer qui de droit.

— Si c'est ce que tu penses...

— Je ne pense rien, je constate que tu es très copain avec les flics. Et ça, c'est pas dans tes habitudes.

Après avoir refermer les lourdes portes, le prêtre remonte lentement la nef. Obligé de faire un détour par le déambulatoire, il gagne le milieu du chœur. Ceux qui doivent tousser toussent, ceux qui doivent moucher mouchent, et les conversations s'éteignent d'elles-mêmes. Le silence est désormais total.

« Mes bien chers frères et sœurs dans le Christ, membres de la famille, amis, sympathisants, »

« Nous sommes réunis ce jour pour célébrer le décès de celle qui fut, tour à tour, fille aimante et respectueuse, sœur attentionnée, amie fidèle, élève brillante et jeune femme combien trop tôt disparue. »

« Quel meilleur hommage pourrions-nous lui rendre qu'en nous souvenant d'elle telle qu'elle était ? Cette mémoire et, à travers l'épreuve de la mort, notre amour pour elle demeurent le lien qui nous rassemble ce jour, comme à jamais. »

On écoute le début. Azalaïs est aussi attentive qu'une étudiante inscrite au cours d'analyse combinatoire en pensant que c'était un peu comme l'Ile de la Tentation. Moi, je souffre comme si j'étais en finale de Koh-Lanta.

« La Parole de Dieu annonce la foi chrétienne en la vie ressuscitée : elle rappelle que nous devons affronter la mort, que le Christ a vaincu la mort et que sa victoire peut devenir la nôtre. »

Cette fois, c'est fait : on a carrément décroché. Aza revient à la charge :


— Bon, d'accord. Tu n'enquêtes sur rien, admettons. Mais si, par le plus extraordinaire des hasards, tu tombais sur quelque chose de spécial, est-ce que tu m'en réserverais l'exclu ?

— Si j'enquêtais sur quelque chose, il faudrait que ce soit donnant-donnant. Je te rencarde sur un truc, tu me files une info en échange.

— Que voudrais-tu voudrais savoir ?

— Moi, rien...

— Grrrr ! Tu es toujours aussi exaspérant ! vocifère-t-elle.

Au dernier rang, une vieille taupe se retourne pour nous fusiller du regard. Illico, je lui balance le signe internationalement convenu pour « C'est pas moi, c'est l'autre ». Elle saute sur son prie-dieu et, l'index tendu à hauteur de la bouche, intime à Aza de se taire. Elle revisse sous vieux cou ridé avec lenteur, donnant à penser qu'elle pourrait subitement le retordre à nouveau pour nous prendre en faute.

Saisissant Aza par le coude, je l'invite à rejoindre une chapelle collatérale :


— Mais toi, tu n'es pas venue pour montrer ta jolie frimousse à la télé. Enfin, pas seulement...

— Qu'est-ce qui te fait croire ça ?

— Parce que moi aussi je te connais. Tu es incapable de t'en tenir aux jolies petites dépêches d'agence de presse. Il faut toujours que tu ailles remuer la merde.

— Je suis comme toi, j'ai horreur de l'aseptisé.

— Et tu y as dégoté des choses intéressantes ?

— Oui mais c'est donnant-donnant...

— Aza, je te déteste !

Le curé a encore causé tout seul pendant un long moment. Puis, par œcuménisme, parce que le monde change et qu'il faut être dans le vent, il a fait place à de nombreux intervenants, des jeunes pour la plupart. C'était poignant et nunuche. Mais Aza et moi, on a fermé nos gueules, par respect.

Toutefois, le multiconfessionnel à l'église subit le même traitement que la démocratie : ça ne dépasse pas le state de l'argumentaire de vente. Une fois l'agneau appâté, le bon pasteur revient à son troupeau habituel. Le prosélytisme, c'est bien beau mais il ne faudrait pas non plus négliger les clients réguliers. Alors le mec nous ressert une couche de bondieuseries 100 % vaticanes :

« Tout homme qui écoute ce que je vous dis là et le met en pratique est comparable à un homme prévoyant qui a bâti sa maison sur le roc. La pluie est tombée, les torrents ont dévalé, la tempête a soufflé et s'est abattue sur cette maison ; la maison ne s'est pas écroulée, car elle était fondée sur le roc. »


— Quand tu penses que pendant des années, ils ont colporté que le Rock était une invention du Diable...

— Non, ils ne parlaient que du Rock militant, précise Aza.

— Le Rock, c'est toujours militant parce que... « ... Parce que le Rock enrôle. » lançons-nous en chœur avant de pouffer de notre stupide jeu de mots... Comme au bon vieux temps !

Je me lance : « Tu veux du sensationnel ? J'ai un scoop pour toi : les flics du coin sont absolument incapables d'enquêter sur ces deux meurtres. Ils sont sûrement très efficaces pour s'occuper de bagarres d'alcooliques ou de petites histoires de drogue mais c'est tout. Ils n'ont aucune formation criminalistique. »


— Et t'appelles ça un scoop ? Moi, je vais t'en donner un de scoop, un vrai. Il se chuchote dans les milieux autorisés que la patronne pourrait se faire débarquer par son conseil municipal.

— Je ne vois pas le rapport.

— En tant qu'agent de l'Etat, Nadine Dauchas acquiert d'emblée un statut d'officier de police judiciaire. On raconte qu'elle en aurait usé pour orienter l'enquête. Et par « orienter », il faut comprendre « désorienter ».

— Qu'est-ce que j'ai à voir là-dedans ?

— Sans doute rien. Mais quid des gars avec qui tu traînes ?

— Ce sont des alcoolos plus paumés l'un que l'autre.

— Mon cher, tu connais bien mal ta région. La ville est dirigée par une femme qui passe plus de temps dans les bistrots que derrière son fauteuil d'élue.

— Donc, tu penses qu'il y aurait une connexion entre la Mère Dauchas et les frères Vinard ?

— Je ne le pense pas. J'en suis sûre !

— Mouais... C'est à creuser.

— Allez, sois pas vache et donne-moi du scoop ! J'ai été honnête avec toi.

— Tu as raison. En contre partie, je vais te donner un très, très, gros morceau. Mais tu me garantis l'embargo jusqu'à ce l'annonce officielle ?

— Ca me coûte de dire ça mais oui, tu as ma parole.

Ca ne me suffit pas. D'un regard, je l'intime à compléter sa réponse. De mauvaise grâce, elle obtempère :


— Je n'en parlerai pas tant que l'info n'aura pas été relayée par un canal officiel. Ca te va ?

— D'accord. Mais allons ailleurs. Le lieu n'est pas des mieux choisis.

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