La culture en toute liberté.
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AVERTISSEMENT :
Cette œuvre risque de perturber les repères des jeunes de moins de 16 ans, car elle contiens des propos érotiques ou présente des scènes de violence particulièrement impressionnantes.
Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.
Source : http://kraphard.skyrock.com/
Licences : N/A
Ite missa est.
Je doute qu'aujourd'hui quiconque quitte l'église dans la paix du Christ. Et si les Moens pensent la trouver dans le sang, ils risquent d'être déçus. Très déçus.
Nous les avons suivis au cimetière. La tombe était, elle aussi, couverte de fleurs et d'objets divers. L'inhumation prit quelques dizaines de minutes. Il y eut de nouvelles prières, quelques poèmes. Puis chacun vint jeter une rose dans l'orifice béant qui allait bientôt se refermer sur Tiffany. Déchirée de douleur, Madame Moens émit une lourde plainte lorsque la première peltée de terre s'abattit sur le cercueil. On dut l'aider à marcher. Soutenue par son époux et par une autre femme, elle quitta l'enclos funèbre dans un état second. Le frère de Tiffnay les suivait, raide, droit et visage fermé.
Après que la foule se fut dispersée, la caméraman d'Aza prit quelques images de la tombe. Nous remontâmes en voiture et quittâmes le boulevard des allongés.
— Tes copains nous suivent, dit Aza après un bref coup d'œil dans le rétro.
— Dépose-moi ici. Je te téléphone dans une heure ou deux.
Qu'est-ce qu'il y a ? Tu sens monter la frustration parce que tu ne sais pas ce que j'ai raconté à Aza. Mais oui mais, dans un polar, il faut quand même un peu de suspense aussi. Ce n'est peut-être pas l'essentiel, toutefois, si je te dis tout dès maintenant, il n'y a plus d'histoire. Je ferme boutique : on se dit bye-bye, on se téléphone, on se fait une bouffe.
En tant qu'artiste, j'use de mon droit à la manipulation. Toute œuvre contient sa part de mystère. J'exploite ce postulat pour, non pas te faire tourner en bourrique, mais te distraire, t'amuser, te procurer des sensations diverses et variées. Et puisque tu reviens tous les jours, c'est que ça te plaît, quelque part.
Bon... Puisque tu tiens tant à savoir ce que j'ai balancé à Aza, ne rate pas la scène qui va suivre. Arrange-toi pour ne pas être interrompu. Décroche le téléphone, bâillonne des mômes ou, mieux encore, fous-les devant la télé. S'ils sont hyperactifs, distribue-leur une double ration de pilules roses, genre un antihistaminique à somnolence rapide. Ce n'est pas un modèle éducatif, j'en conviens, mais ça les calmera pendant un moment. T'es plutôt bio et contre ce type de procédé ? Conduis-les chez ta voisine !
Le 4x4 d'Azalaïs redémarre à peine que la volière mobile de mes potes poulets s'arrête devant moi. Je monte à l'arrière :
— Belle cérémonie. Très émouvante.
— T'as quand même du culot de t'être pointé avec une fouille-merde.
— C'était instructif.
— Mais encore ?
Je me lance : « Jusqu'à présent, et sans présumer de ce que je trouverai dans le dossier de Gaétane Campa, nous avons affaire à un tueur désorganisé de type psychotique. Pénalement, il n'est pas responsable de ses actes. D'après la méthode inductive, on peut tracer le profil d'un meurtrier en appliquant un modèle commun. En clair, on associe le comportement d'un mec en particulier aux caractéristiques psychologiques des criminels de même catégorie. Mais j'ai panaché avec ma méthode à moi. Elle est plus déductive et s'appuie davantage sur les analyses que vous avez eu la gentillesse de me transmettre. »
« Je peux vous dire que notre gus est jeune — moins de 25 ans —, qu'il a fort probablement déjà séjourné en hôpital psychiatrique — et pas qu'une fois ! Par contre, son casier judiciaire est vierge ou pas loin. Il est socialement immature, possède une intelligence moyenne ou légèrement en dessous de la norme. Il n'a pas d'emploi stable. Il vit seul ou chez ses parents. Il connaissait bien la victime. »
— Et vous pouvez dire tout ça rien qu'en étudiant les dossiers ? s'étonne le flic au volant.
Je me marre discrétos.
As-tu remarqué comme ils passent du tutoiement au vouvoiement en fonction des circonstances ? Allez, ne nous voilons pas la fesse : en fonction de ce qu'ils pensent de moi. Il suffit que je leur serve du pas banal pour qu'ils se perdent en salamalecs. Je me demande ce qu'ils vont faire au stade suivant car j'ai de quoi alimenter les génuflexions :
— J'ai aussi une bonne nouvelle pour vous : notre killer ne fera pas une longue carrière de serial.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il est mort !
La chignole embarde sur le prériph'. Le keuf qui ne conduit pas s'est retourné. Il me mate avec un air de merlan frit. Je lui précise le contexte :
— Non, c'est pas moi qui l'ai refroidi. Il s'est dessoudé tout seul.
— Vous en êtes sûr ?
— Pratiquement. Et s'il ne l'a pas fait, il est en train de...
Et je te jure que là, j'ai un flash. Enfin, pas vraiment. Je ne voudrais pas que tu me croies doté de pouvoirs spéciaux. Rassure-toi, je ne vais pas me mettre à voler ou à voir à travers les murs. On va dire que c'est du flair, d'accord ? Et là, mon flair me chuchote d'y aller fissa.
Péremptoire, je gueule :
— Chez les Moens, vite !
A fond la caisse, toute sirène hurlante, il ne nous faut guère plus de deux minutes pour rejoindre la cour où vivent les Moens. Sans trop savoir ce qui se trame, les keufs descendent de bagnole et se ruent vers la maison. Je dois cogner au carreau pour que l'un d'eux consente à m'ouvrir la porte. L'autre est déjà en train de jouer de la sonnette à la porte d'entrée. Il carillonne sec. Leur collègue délourde :
— Que se passe-t-il ?
Les deux autres, le bec dans l'eau, se tournent vers moi : « Ben oui ! Au fait, qu'est-ce qui se passe ? »
— Pas le temps d'expliquer, fais-je en bousculant tout le monde.
Un long boyau constitue le couloir principal. Il mène à l'annexe et au jardin. A sa moitié, un escalier mène aux étages. A gauche, une porte s'ouvre sur le coin salon-salle à manger. On a poussé les meubles et, pour rester dans le ton de la journée, on y a dressé un buffet froid. Je balaie l'assistance. Une vingtaine de personnes évolue dans un espace restreint. Des chaises dépareillées ont été placées autour d'un divan en coin. Les voisins participent activement au deuil de la famille. Je ressors. La personne que je cherche n'est pas dans le salon.
Je fonce dans la cuisine. Là aussi, je fais chou blanc. Christophe, le frère de Tiffany, arrive sur mes talons :
— Mais que se passe-t-il ?
— Où est la mère du petit qui s'est emmuré dans le silence ?
— Madame Mascagni ?
— Montre-là-moi.
— Dans le jardin !
On la trouve assise autour d'une table en plastique. Elle tient la main de Madame Moens qui, inconsolable, pleure toutes les larmes de son corps. Quelle ironie ! La mère du tueur consolant la mère de la victime... Et sans le savoir, elles sont déjà unies dans le deuil de leurs enfants respectifs.
— Où est son fils ?
— Je ne sais pas. Je ne l'ai pas vu.
Pas le temps d'expliquer. Je me précipite sur la Mère Mascagni...
— Trop tard ! fais-je en pénétrant dans la chambre de Simon Mascagni.
Il gît en travers de la pièce, la face convulsée de douleurs, les mains crispées sur le ventre. A ses côtés, traînent les véhicules de son nirvana : toutes sortes de détergents et déboucheurs divers. Il s'est servi le genre de cocktail qu'on ne déguste qu'une fois.
Sur le bureau, une note laconique : « Simon aime Tiffany. »
En pénétrant dans la piaule, nous avons eu l'impression d'entrer dans une grosse bonbonnière ou une maison de poupées à l'échelle 1/1 : ambiance rose sur rose. Je ne voudrais pas y vivre. La Mère Mascagni s'est construit un univers à sa mesure. Elle habite un lieu qui lui ressemble. A quarante ans passé, elle voudrait encore jouer aux Barbies mais elle n'a guère plus qu'un physique de vieille pute sur le retour. Elle donne le change grâce à la magie des cosmétiques. Une petite injection par-ci par-là pour combler les rides, elle repart à l'assaut du miroir. « Qui est la plus belle ? »
Vu l'urgence, elle n'a pas insisté pour qu'on mette les patins. Je n'en ai pas vu mais je suis sûr qu'il y en a.
Nous, on s'est précipités à l'étage. Gravissant les marches quatre à quatre, je n'ai pas vraiment prêté attention au décor. Maintenant qu'il n'y a plus personne à sauver, je laisse mes yeux vagabonder dans la pièce.
Ce n'est pas la chambre d'un adolescent !
Des ados, j'en ai deux à la zomé. Je te prie de croire que leurs appartements ne ressemblent en rien à la chambre de Simon. Mes kids, ils vivent dedans. Il y a des posters, des gadgets, des fringues pas rangées, du désordre, l'expression d'une insouciance.
Ici, pas un atome de poussière ne se permet de troubler l'affreuse quiétude de la chambre. Rien que le style des meubles te file déjà le bourdon. Aucun ado ne crècherait dans un ensemble aussi terne sans y apporter un peu d'originalité, un peu de couleur, un peu de lui-même. Le mobilier ressemble à ce qui se faisait de plus basique à la fin des années soixante : moche mais solide.
Je ne suis pas sensé être là.
Néanmoins, je m'octroie une rapide fouille : pas de chaîne stéréo, pas de téléviseur, pas d'ordinateur, pas de magasine porno sous le lit, pas de cendrier planqué dans un tiroir. Rien de personnel, rien qui n'ait été choisi puis figé par Madame Mascagni.
Simon n'avait pas fermé la porte à clé. D'ailleurs, comment l'aurait-il pu ? La lourde ne comporte aucun mécanisme de fermeture.
Mais ce n'est pas le plus choquant.
Je crois que depuis quelques temps, tu n'as pas plus la moindre illusion à mon sujet. Tu sais que je ne suis pas le genre de loustic qu'on peut facilement heurter. D'ailleurs, on ne choque que les simples, c'est bien connu. Pour une fois, il me faut admettre avoir mal vécu la scène.
Le gosse était raide étendu. Une bouteille de déboucheur reposait sur le sol, le bouchon ôté. Le liquide coulait sur le parquet. En découvrant la scène, la Mère Mascagni — qui nous suivait de près, intriguée par nos mystères et ma précipitation à voir son fils — a poussé un cri rageur et s'est précipitée sur la bouteille afin de la remettre droite.
Son putain de parquet de merde valait-il plus que la vie de son fils, fut-il un tueur ?
J'ignore ce que les flics décideront de dire ou de taire. Si cela ne dépendait que de moi, je te jure que je lui collerais la mort de Tiffany sur la conscience.
Ca lui ferait les pieds, à cette vieille saloperie. Bien sûr, elle n'est pas totalement responsable. Elle ne tenait pas le couteau...
Et, de toi à moi, je t'avoue qu'il y a quand même un détail qui me chipote. Ce n'est pas grand-chose, c'est l'équivalent d'une seule pièce dans un puzzle qui en comporte plus de mille mais, comme par hasard, c'est la seule pièce qui n'y rentre pas.
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