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Krap HARD/Chapitre 37

Marteau de juge

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://kraphard.skyrock.com/

Auteurs de l'œuvre originale : Leopold Zorn

Licences : N/A

Ce qu'il y a de bien à travailler en collaboration avec les farces de l'ordre, c'est que les témoins m'associent directement à celles-ci. Marcel me présente sans rien mentionner d'autre que mon blase et on me donne du « Monsieur l'Inspecteur » à la première occase. En d'autres circonstances, je m'empresserais de revendiquer mon statut de consultant externe mais, la vie étant ce qu'elle est, il convient parfois de ravaler sa fierté comme un gros mollard aussi gluant que vert et jaune. Je laisse courir.

Il est pas loin de midi quand on se pointe chez Thierry Campa. Il vit désormais seul dans un appartement à peine assez spacieux pour une quinzaine de Schtroumpfs pas trop gras du bonnet.

La décoration ne risque pas de figurer dans les magasines branchés. Ni les éditions papiers ni les produits télévisés ne s'intéresseront à ce foutoir d'autant plus hétéroclite que les meubles ont été rassemblés sans budget et, plus dramatique encore, sans le moindre goût. Quant aux émissions capsules, les petits machins « prétextes » qu'on insère entre deux longs tunnels publicitaires, elles ne traiteront de l'endroit que le jour où elles seront sponsorisées par Les Démolisseurs Associés ou toute autre entreprise pratiquant le nettoyage par le vide.

Thierry Campa, short rouge et T-shirt noir, assume le deuil avec dignité. Sa console de jeu l'aide à surmonter la douleur. Visiblement, il n'a pas fermé l'œil de la nuit. Sur la table basse du salon, le cendrier déborde. Un reliquat de plat micro-onde sert à vider les mégots froids lorsque ceux-ci ne tiennent plus dans le cendar. Des cannettes d'une immonde bière law cost jonchent le sol. Sur l'écran, une voiture rouge, une Stinger garée dans une ruelle de Ocean Beach, déverse la complainte africaine de Toto. Le jeu n'est plus très récent mais conserve ses adeptes.

Campa s'excuse vite fait pour le capharnaüm. On passe sur l'incident. On comprend sa douleur...

Mes prétoriens installent le gars à la table. Moi, je ne résiste pas au plaisir de reprendre la partie. Il s'agit moins de refaire un tour dans Vice City que de remplir une mission. Au mieux vais-je augmenter la fortune de son personnage.

Mais t'inquiète, je garderai une oreille attentive aux déclarations de Thierry. De toute façon, ce gars-là est transparent comme une vitre.

Je te trace en deux coups de cuillère à pot le parcours du zic : la vingtaine, une éloquence qui en dit long sur une vie scolaire réduite à une simple obligation légale ; fils d'assistés sociaux, il a repris l'entreprise familiale avec une abnégation qui force le respect ; un léger problème d'alcool complèterait le tableau si des boulettes d'aluminium roussi et noirâtre ne trahissaient une fâcheuse propension à la toxicomanie dure. Le gars d'adonne aux funestes joies de l'héroïne en fumette.

Pour ton édification personnelle, l'héro ne se fume pas en joint — la poudre s'y consumerait bien trop vite. Il est de notoriété publique que certains fanés ajoutent un peu de chnouffe dans leur pétard mais c'est seulement pour faire genre. La drepou se fume dans une rigole d'alu (en forme de V) sous laquelle on fait circuler la flamme. On aspire à l'aide d'une paille raccourcie. Les aficionados ont consacré l'expression « se faire un chinois ». Je n'ai pas la moindre idée de son origine sémantique sinon que c'est ainsi qu'on consomme l'héroïne en Asie du Sud-Est. Il n'y a guère que les tox occidentaux qui se l'injectent, non sans préalablement l'avoir dissoute dans de l'eau chaude et un peu de jus de citron. Il s'agit d'un produit peu raffiné se présentant sous forme de cassonade (ou de litière pour chat), d'où son nom de Brown Sugar. Elle n'a rien à voir avec la blanche qui nous arrive aussi — hélas !— du Proche-Orient.


— J'ai déjà dit à ceux qui sont venus l'aut'jour poser des questions : Gaétane m'a dit qu'elle allait chez sa sœur.

— Quelle heure était-il environ ?

— C'était après le manger. Y d'vait êt'... Chais pô, sur les sept heures du souar.

Christophe prend des notes pendant que Marcel pose les questions :

— Est-ce qu'elle se rendait souvent chez sa sœur ?

— Oué, quand même.

— Combien de fois par semaine ?

— Chais pô mais souvent.

— Deux fois par semaine ? Quatre fois ? Plus ?

— Ben... en fait, elle y allait tous les souars.

— Pourtant, ce n'est pas ce qu'affirme votre belle-sœur.

— Oué mais c'est une salope. Faut tout l'temps qu'elle ramène sa gueule paske son homme, c'est un bourrin qu'a un taf.


On en vient de chez la sister. Elle nous a confirmé que Gaétane passait beaucoup de temps chez elle, notamment pour s'abreuver d'images qui ne seraient pas de synthèse ou extraites des navets dont raffole sa — je cite : — « clinche de mari ». Mais elle a nuancé en ajoutant que Gaétane n'y passait pas toutes ses soirées. Elle ne venait que deux ou trois fois par semaine, ultra grand max. Que faisait-elle le reste du temps ?


J'abandonne ma partie et viens me poster à la table, bien en face de Thierry Campa :

« Bon, les mecs, je vous ai laissé faire mais là, c'est nawak. On n'emmerde pas un honnête citoyen avec des conneries alors qu'il fait toujours le deuil de son épouse. Juste ou pas ? Eh puis, il ne faudrait quand même pas oublier que la meuf qu'il est question, c'était pas la fée du logis. Hein ? Rien qu'à voir le dawa d'ici, on voit bien qu'elle passait pas mal de temps à se faire belle pour sortir. »

Ayant désormais capté toute l'attention de Thierry, je continue sur ma lancée, non sans me gratter ostensiblement les couilles. Grande classe ! Je sais. Et j'ajoute à l'adresse de mon lectorat féminin — sans qui, il faut l'admettre, ce blog serait un vaste désert —, que j'ai infiniment plus de distinction que cela mais, règle numéro un de la Communication, il faut jouer les caméléons et s'adapter au niveau de son interlocuteur :

« M'enfin, bon, t'sais, mon gars, t'es pas le premier que sa meuf lui fait plus de cornes qu'un vieux cerf rachitique. Y'en a des qui croivent que c'est que passager. Mais une garce qui saute aux pafs, c'est une salope qui s'arrête que morte. Quand elles ont le vice dans la touffe, elles sniffent encore de la biroute à quatre-vingts ans passés. Sauf que la tienne, elle y trouvait deux fois son compte : une première fois par plaisir et une aut'paske c'était une vraie tepu ! Et tu le savais. »

« Non, non, non... Ne prends pas cet air-là avec moi, ça marchera jamais. D'ailleurs, je vais te dire une bonne chose : si j'avais une meuf comme la tienne, j'aurais du mal à pas lui foutre une peignée de temps à autr'. Un bonne branlée qui r'met les idées en place, quoi ! »

« Bah, on sait tous c'que c'est. On est stress à cause d'la vie, des factures et tout ça. Suffit de pas grand-chose, un geste qu'elle montre qu'elle est agacée pour un truc et pan ! t'as la main qui part. C'est humain, quoi. »

« Moi, je comprends ces trucs-là. »

« Eh pis, chuis sûr que t'as pas fait essprès. T'étais un p'tit peu parti à cause que t'avais méfu. La conne se radine avec des mauvaises nouvelles, t'es excité par ton jeu, tu contrôles plus la situasse. C'est sa faute aussi, à cette conasse ! Plutôt qu'à fermer son claque-merde, l'a fallut qu'elle vienne te casser les burnes avec ça. »

« Moi, je dis que c'est un bête accident, sans plus. Coups et blessures ayant entraîné la mort sans intention de la donner. Homicide involontaire. Cinq ans de placard, grand max ! Et on s'arrangera pour que t'ailles dans une bonne taule avec de chouettes conditions de détentions. Télé, console et douche trois fois par semaine. Si tu de conduis bien, dans deux ans, t'es dehors. »

« Kess t'en dis ? »


Une longue larme s'est enfuie de son œil gauche. Puis, nous avons eu la version finale. Il n'a pas mis longtemps à passer aux aveux. L'affaire fut bouclée en moins de cinq minutes. J'avais vu juste : il était raide défoncé quand Gaétane est revenue de sa soirée chez les Vinards. Quand elle lui a annoncé que Jérico n'avait pas payé la somme convenue, il est devenu fou et s'est jeté sur elle. La suite, on la connaît tous. En définitive, Gaétane Campa est morte pour 250 euros qui manquaient. Deux-cent cinquante euros...

Les gars lui ont passé les pinces. Il n'a opposé aucune résistance. On est descendu dans la chaleur de la canicule. Marcel l'a installé à l'arrière de la voiture puis il s'est retourné vers moi :

— Putain ! Jamais j'aurais cru que ton plan marcherait. Chapeau, t'es un chef.

Christophe est venu me serrer la main : « Merci pour tout. Merci pour Tiffany. »

Je lui ai souri. Puis, on s'est cassé chacun de notre côté. On a repris nos positions respectives de part et d'autre de la loi.

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