La Goutte

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://helltracher.free.fr/books/goutte.pdf

Auteurs de l'œuvre originale : Eleken Traski

Licences : N/A


« Dans ma chambre, fermée à clef, je me retourne parfois, la conviction effrayante de ne pas être seul »

Rien n'est plus innocent qu'une goutte d'eau qui se condense sur le verre de votre soda frais préféré un jour de printemps trop chaud. Et Pourtant, à sa grande surprise, le protagoniste va découvrire sous ses yeux que la goutte n'a pas que pour vocation de glisser vers le bas...



La goutte.

Cette goutte.


Cet après-midi aurait été superbe, s’il n’y avait eu son éclat. Un soleil de printemps qui avait tout de l’astre estival. Une chaleur implacable et brûlante. Un match de tennis à la télévision et un soda bien frais pour lutter contre l’air chaud et alimenter ma sueur.

Seulement voilà il y avait cet éclat. Son éclat. Et cette migraine, cette lente pulsation qui ne me libérait pas, qui me tenaillait le crâne comme des grêlons qui chutent du ciel azure. Et depuis quelques minutes, ma migraine se renforce, à mesure que je me concentre sur l’éclat de cette petite goutte. Plus brillante que ses congénères, moins véloce lors de sa chute sur la paroi de mon verre. Je l'observe du coin de l'oeil, discrètement. Je ne veux pas lui faire peur. Petite goutte, non pas celle-là. Je la suis discrètement des yeux, j’espère, sans qu’elle le remarque.

Je fais semblant de m’intéresser au match de Rolland Garos. L'outsider se défend plutôt bien, c'est un bon match. Ma migraine semble s’ajuster au rebond de chaque balle. Cela fait quelques minutes déjà que j'ai remarqué cette petite goutte, parmi les autres qui coulent sur la ligne de mon verre de coca. Encore une entorse à mon régime annuel, mais par cette chaleur, un peu de fraîcheur sucrée me fait le plus grand bien.


Celle-là, cette goutte, dès le début ne s'est pas très bien comportée. C’est pour ça que je l’ai remarquée, parce qu’elle est unique. Elle a mis du temps à se décider à passer par-dessus le rebord, tout en haut du verre. C'est là qu'elle est née. Elle a mis plusieurs minutes à descendre, en tâtonnant, parfois même j'avais l'impression qu'elle s'arrêtait, changeait de direction avant de continuer son avancée. Que voilà un bien étrange après-midi. Le soleil m'avait-il tapé sur la tête ? Une goutte, une simple goutte accaparait mon attention, plus que le match en cours. Pourtant ce n'est pas classique ça, une goutte qui vit, une goutte qui fuit. Mais que fuit-elle ? Ce verre ? Ou cherche-t-elle la liberté, ou encore rejoindre la rivière qui coule en bas de chez moi. Et alors la mer plus sûrement, son milieu d'origine.


Une pensée funeste me traverse l'esprit. Et si cette goutte n'était pas unique, et si toutes les gouttes ne faisaient que semblant de n'être que des gouttes. Et si moi-même je n'étais qu'un groupe de gouttes… Après tout je suis rempli d'eau. Et si la vie c'était ça, des gouttes et que je croyais, à tord, être un individu. Cette pensée me fait pâlir, je le sens bien aux picotements qui envahissent mon visage mal rasé. Non, cette goutte est isolée, sinon il y aurait bien longtemps qu'elle et ses congénères se seraient rebellées contre notre pollution. Et si ? Et si elle pouvait transmettre sa maladie d'individualisme virulent à d'autres gouttes ? Et si nous assistions ensuite de par le monde à une rébellion des gouttes, des gouttes qui dominent, des gouttes qui tuent. Pendant que je me perdais en errance imaginaire, la goutte avait atteint la table… Où est-elle passée ? Quel imbécile je fais ! Je l'ai perdu des yeux. Je la cherche, sur la table, dessous la table, le long des pieds… Calmons-nous… Elle ne peut pas être bien loin. Je repère une légère trace d'humidité le long du pied de la table. Elle est rapide, elle est déjà sur le sol. Je scrute le carrelage. Quel idiot de ne pas avoir de moquette, elle se serait fait absorber et l'humanité aurait été sauvée. Mais non, le carrelage c'est plus facile à nettoyer.


Là ! À quatre carreaux de mon pied, je la vois qui s'enfuit à toute vitesse, plusieurs centimètres déjà. Elle ondule sur le sol comme une petite vipère. Mon dieu, elle ne ressemble presque plus à une goutte. Bien que transparente et claire, elle a maintenant une forme d’insecte longiligne avec de petites pattes sur l’avant et une longue queue. Il doit bien faire dans les 3 cm de long. J'essaye de l'écraser de mon pied, mais mes crampons ne lui font rien, je tente de le plaquer de ma paume, mais il glisse sous ma peau, contourne mes doigts, esquive mes balayages. Je suis en train de perdre ma bataille contre cet insecte-goutte. Il parcourt plusieurs autres carreaux. Il est à peine à un mètre de la porte vitrée ouverte sur l'herbe épaisse qui le protégera jusqu'à la rivière du soleil mortel et de mes recherches désespérées.


Je ne sais plus que faire, je regarde à droite, à gauche, rien ! Rien qui puisse m'aider, alors dans un bond désespéré, je saute à plat ventre et lèche le sol sur la petite goutte. Ma vision me joue telle des tours, sa forme oscille entre une goutte et l’insecte, entre le clair et l’obscure. Je lappe, cette chose esquive une première fois, une deuxième, mais, à la troisième, elle semble s'épuiser, n'arrive pas à zigzaguer assez vite et se laisse happer par ma langue rugueuse. Je déglutis à plusieurs reprises pour m'assurer de l'avoir bien avalée. Je pousse un soupir de soulagement, la terre est sauvée. Je suis un Hercule des temps modernes, mais modeste je resterais à jamais anonyme de la reconnaissance globale.


Et là, l'idée me frappe comme un coup de poing. Je l'ai avalée, mais rien ne me dit que la créature soit morte. À peine formulée, ma pensée se concrétise par une violente crampe d'estomac, une seconde qui me plie en deux et m'arrache un cri. Je referme la bouche très vite, je ne veux pas qu'elle puisse ressortir, je dois absolument l'en empêcher. Une vive brûlure née dans mon ventre, un pic de douleur aveugle. Elle se déplace, glisse dans mes reins, remonte le long de ma colonne, s’agrippant à mes tendons et mes os. Je gratte dos de mes ongles, frappe ma peau sous laquelle je sens cette chose immonde ramper. Je crie, en me cambrant sur le sol, quand elle arrive à mes cervicales.


Cette douleur ! Cette douleur qui martèle mon crâne ! Je ne peux pas… non ! Je contracte ma mâchoire si fort que les tendons qui la lie à mon crâne hurlent de douleur à ma place. Dans un sinistre crissement l’émaille de mes dents s’émiettent. Je sens ce monstre liquide qui glisse entre mon crâne et mon cerveau, sur les méninges. Une idée me vient, utiliser le feu, l’ennemi séculaire de l’eau. Oui ! Faire sortir la goutte de ma tête et la plongé dans le feu. À travers le brouillard de ma douleur, je me rappelle le four en céramique qui trône dans mon jardin. Celui que j’utilise l’été pour mes soirées entre amis autour de bonnes pizzas maison.


Je me précipite à l’extérieur, gémissant, le visage contracté de douleur, ruisselant de sueur nauséeuse. Le four est là. Par chance je l’ai nettoyé il y a quelques jours et je l’ai déjà chargé en bois. Le liquide inflammable est posé juste sous la bouche du foyer. Je chancelle jusqu'à appuyer mes mains sur les pierres réfractaires brûlantes, chauffées par le soleil, qui entourent l’âtre. J’ouvre péniblement le bidon d’allume-feu. J’ai des vertiges. La goutte a probablement senti ce que je préparais et elle est en panique. Cela me pousse à continuer, si elle a peur c’est que ce que je fais à des chances de réussir. J’asperge avec difficulté les bûches, le papier et les morceaux de cagette que je perçois à peine à travers les flashs rouges de violente douleur qui s’accentue encore dans ma tête. Je sens qu’il me faut me dépêcher car je risque de perdre connaissance. Des allumettes !? Où ? Oui ! Là ! J’ouvre la boîte, la moitié se répand à mes pieds et sur les rebords du four. Mes mains tremblent horriblement. Je brise la première. La sueur m’aveugle en coulant dans mes yeux. À ma deuxième tentative, j’arrive à m’en saisir de plusieurs. Je gratte et je soupir devant le crépitement et l’odeur du souffre qui parvient à mes narines. Je pique, plus que je ne les dépose, le foyer avec les allumettes enflammées. Le feu prend immédiatement, se répand sur les bûches et sur ma main enduite de liquide inflammable par mes manipulations tremblantes. Mais je n’y prête aucune d’attention. Je dois vite m’assurer que la goutte, cette chose immonde, ne s’échappera une fois plongée dans le feu. Il faut que je l’assomme. Je plie en peu les genoux et précipite ma tête contre la saillie de brique sur le côté du four. Mon crâne émet un sinistre craquement en se fracassant sur la pierre. Le sang vient se mêler à la sueur dans mes yeux. Je suis aveuglé, mais je recommence pour être bien sûr que la goutte soit bien étourdie. Le monde qui m’entoure n’a plus de consistance, je suis comme enfermé dans un tunnel obscure et mes yeux sont une percés sur un jour trop lointain. J’abats mon crâne une seconde fois au même endroit. Cette fois, le crâne ne craque presque pas, mais un horrible bruit liquide résonne dans mon esprit tourmenté. Je m’accroche. Ma vision s’obscurcit, je me maintiens de mes deux mains pour ne pas perdre l’équilibre. La dernière chose que j’entrevoie est la saillie de pierre recouverte de sang et d’éclats blancs d’os brisés avec ce qui ressemble à des morceaux de chair et de peau. Aveugle désormais, à peine conscient, j’ai oublié qui je suis mais pas ce que je dois faire. Tuer la goutte ! Tuer l’insecte ! Le tuer pour me sauver. Je tâtonne devant la bouche béante du four. La forte chaleur qui fait roussir les poils de mes bras me donne un ultime moment de réconfort. Je tombe, plus que je ne m’enfourne vers le cœur d’où proviens cette chaleur. Je parviens à ramper à l’intérieur. Je ne sens plus mon corps, mais je pense que la moitié est dans le four, ce qui bloque toute échappatoire à la goutte. Je ne sens plus mes bras ou ma tête. J’ignore mes vêtements qui se consument. Je ne sens pas plus le feu faisant partir en lambeaux ma peau grillée, mes cheveux mélangés au sang grésiller sur mon crâne. Je n’entends pas les bruits suintants que font mes yeux en éclatant sous l’effet de la chaleur alors que mon visage s’habille d’un sourire sans lèvres, dévorées par les flammes.


Ma dernière pensée, victorieuse, est pour… Cette goutte.


La goutte.


Message de l'auteur original aux lecteurs

Quelque soit la forme de la folie, il y a toujours un moment il faut vous demander, lequel de nous deux est véritablement fou.

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