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Source : http://www.okedomia.com/2007/08/09/le-dernier-des-puritains/
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« Ces larmes que je verse sont le serment de ma vengeance »
Lorsque le temps de la moisson est arrivée, il n'y avait plus un homme pour la récolter. Les légions d'Anasuma étaient passées sur nos terres, la vie en avait été exclue.
Livre de Makrael.
« En dieu j'ai foi ».
Voilà ma seule pensée, la seule pensée que je m'autorise dans cette situation, dans ces situations.
La goule est là, quelque part, cachée entre les murs pourris de cette maison abandonnée au milieu de cette ville abandonnée à la mort et aux démons.
Douze ans déjà que je fais cela. Presque autant que je lutte contre la folie et la simplicité de la mort. En dieu j'ai la foi... Et je le déteste aussi. À m'avoir montré son existence, il m'a permit de détester ses expériences, ses tentatives de réguler ou de tester ce monde et ses créatures... Je ne sais pas. J'ai été choisi par l'église d'Almatar, qui s'oppose aux marcheurs de la nuit, car je nourris contre eux une haine sans limites. Ils m'ont tout pris, ma famille, ma femme, ma fille. C’est une véritable peste qui s’est répandue sur terre ces dernières années. Les marcheurs après des siècles de discrétion se sont subitement mis à frapper de partout. Les millions de victimes. Des milliers de contaminés. A-t-elle point que parfois je doute que nous ayons une chance de survivre au fléau. Les armées du démon sont en marche et rien ne semble pouvoir stopper leur progression. Des villes désertées comme celle- ci, on en compte des centaines dans cette région de l’Europe... Là où leur présence est la plus importante. Les grandes villes de France résistent encore, érigeant d’immenses remparts, les portes contrôlées et gardées nuit et jour.
Je suis protégé par le seigneur. Cela fait trois semaines que je suis partis en quête. Almatar m’a demandé de ne pas le faire. Il m’a dit que cela équivalait à un suicide. Mais je ne l’ai pas écouté. Je ne le pouvais pas. Je ne le voulais pas. La nuit je fais toujours ces cauchemars horribles. J’ai besoin de me venger... Même si la vengeance est proscrite. Je reste un homme. Un homme qui n’a plus rien, pas même l’espoir d’une paix. Alors je me bats. Je suis ici pour cela. Pour la tuer. Cette créature qui a pris ma vie. Cette créature que je hais. Je la trouverais et je la tuerai. Simplement, sans cérémonie, je lui couperais la tête. Je brise méthodiquement chaque fenêtre crasseuse et chaque volet que je trouve, faisant entrer dans cette demeure qui suinte d’horreur la puissance lumière du jour. Mon alliée dans ma lutte contre le mal et l’obscurité. Elle est là. Je peux presque la sentir. Un nouveau combat pour ma vie est sur le point de débuter. Une nouvelle chance de mourir pour mon salut de pécheur.
Il y a quelque chose dans l'ombre de la nuit. Cette chose, enfant du démon menteur, attend son heure. Les hommes sont sa nourriture. Nous sommes ennemis.
Livre de Deonys.
J'étais un enfant du péché. Je vivais le
jour et la nuit dans l'égoïsme et le
nihilisme, dont le seul dessein était de
suivre un but puéril. Celui de cette société
corrompu par le démon, l'appât du gain, le
vice sexuel. Me reproduire et mourir. Mais les
marcheurs sont entrés dans ma vie, violemment,
par effraction.
Je me trouvais chez moi, dans cette maison qui était celle de mes parents et qui est devenue la mienne à la mort de ces derniers, dans l'incendie qui a ravagé la maison de ma sœur. Ma sœur, ma mère et mon père sont morts l'année de mes 25 ans. Brûlés vifs. Mon beau-frère frère, lui a pu en réchappé, il survit dans une clinique spécialisée, d'horrible brûlure le défigurant et le handicapant, une assistance respiratoire constante nécessaire. Quelques mois plus tard, je suis revenu m'installer dans la maison qui m'avait vu grandir avec ma compagne. Cet ici qu'est née notre fille. Svetlana. Jusqu'à ses 7 ans. J'ai fait mon deuil et j'ai repris une vie normal, sans but d'élévation, dans la négation de la recherche, suivant le chemin tracé de la productivité sociale.
Un de ces soirs, je suis rentré dans cet
ancien « chez moi », et j'ai trouvé ma femme
et ma fille... Ma femme morte, exsangue, la
gorge broyée, les yeux révulsés dans la
cuisine, les murs couverts de son sang. Se
tenant un côté d'elle, ma fille qui pleure en
silence, me regardant sans me voir. Se tenant
derrière elle, une créature. On ne peut pas
confondre un marcheur de la nuit avec un
humain, c'est impossible pour qui s'attarde
deux secondes sur lui. La peau dure et
bleutée, un regard d'acier mort... et, détail
qui dérange immédiatement, mais que l'on ne
comprend pas sur le moment, aucune respiration
apparente. Une statue nommée démon. Sans un
mot, devant moi, me narguant, la main qui
serrait le cou de ma fille s'est levé, la
soulevant avec comme une poupée de chiffon, un
seul petit cri de sa part, avant. Avant que
cette chose ne plante ses crocs dans son cou.
Son corps tressaute encore l'espace d'une
seconde de ce cauchemar qui me laisse
pétrifier. Puis il se détend, s'affaisse, ses
yeux mis clos révèlent un regard qui a perdu
la flamme vivante. Son corps s'affaisse, la
main s'affaisse, ses jambes se plient, le
regard me transperce. La scène s'éloigne. Je
suis repoussé contre le mur. La douleur
surpasse ma pensée. Je m'effondre sur le
carrelage, la vision trouble, la pensée
trouble, ma perception trouble. « Que... ». La
main, la créature est sur moi, ses deux pieds
plantés dans mes reins. Elle approche sa
bouche de mon cou. De sa bouche sort alors une
plainte stridente qui, encore aujourd'hui, me
réveil chaque nuit où je peux dormir, en
larmes. L'abîme se rapproche de ma peau.
L'odeur du sang me submerge. Celui de ma
fille. Celui de ma femme. Un râle, suivi d'un
sanglot, s'échappe de ma bouche. Je pleure, je
supplie pour ma vie. Mes mots, mouillés,
incompréhensibles se succèdent à grande
vitesse dans l'espace réduit de la cuisine.
Mes mots, informes, immatures, incomplets,
s'étouffent et meurent. La créature n'a pas
bougé, ne serait-ce qu'un doigt. Remplacés par
des larmes sourdes, mes mots ne sont plus. À
travers le brouillard de mes larmes mes yeux
se fixent sur le visage blanc de ma femme,
tourné vers moi, ses yeux et sa bouche figée
dans un dernier cri d'horrible
incompréhension. La bouche recule. Puis dans
le même temps, les pouces s'enfoncent dans mon
dos, brisant mes épaules, mes bras. Je
suffoque, ma respiration est coupée par la
violence de la mutilation. Puis, les doigts se
retirent. Et la main écrase ma hanche, brisant
le péroné et broyant l'articulation de ma
jambe gauche. Je sombre dans l'inconscience.
J'ouvre les yeux. La douleur. Toujours présente, comme une partie de moi, me déchire l'esprit. Toujours présente la créature. Entre mon corps et celui de ma femme. Toujours immobile. La glace de ses yeux fixés sur mon visage. Je crois y voir une trace de cruauté, dans ces yeux. Puis avec une fluidité prêtant au surnaturel, la créature s'était glissé sur le gauche, avait saisi le corps de ma fille, l'avait jeté sur son épaule comme une prise de chasse et s'était évanouie sans un bruit, me laissant seul sur le carrelage, mon corps se refroidissant, mon coeur incapable de compenser la perte de sang due à mes blessures. J'ai repensé à ma vie. À mon enfance, malheureuse et heureuse, à ma scolarité, émaillé d'insulte, de coups et de soumission. À mon adolescence, mon éveil à la sexualité, à mon désir de la femme. Aux années qui suivirent, ma première expérience amoureuse. Ma première vie de couple. Ma rencontre avec ma femme. Ma femme. Morte. Ma femme morte devant mes yeux. Ma fille tuée devant moi. Moi. Mon inaction. Pas un acte. Pas une tentative. Je me suis laissé battre et détruire par cette chose. J'étais à terre. Une terre d'où je ne me suis jamais relevé. Une terre où l'homme que j'étais est mort. J'ai pleuré encore. J'ai gémi. Mais je n'ai pas appelé de l'aide. Je voulais mourir. Je voulais rester ici. Et je savais que le froid que je ressentais, ma vision trouble, tout cela était les prémices annonciatrices de la mort salvatrice. La mort qui me libérait de ce cauchemar.
Mourir, pour ne pas vivre seul.
Tous ceux que j’aimais été mort.
La réalité ne prend son sens qu'à travers le
Verbe, le silence ne donne que l'Illusion.
Livre de Nash-Ka.
Almatar, m'a trouvé, m'a soigné. Et m'a
guidé. Il avait suivi ce maître jusque chez
moi à bonne distance pour ne pas risquer sa
vie plus que la raison ne l'invoquait. Un
maître est très dangereux. Un maître est bien
au-delà de l'humanité, il ne la ressent pas.
Un homme n'est rien de plus qu'un moustique à
son échelle. Une confrontation directe
entraîne immanquablement la mort de la plus
faible des parties. Nous. Les humains. Un
maître était venu chez moi, pour se nourrir,
de sang, de violence, de mort. Peut importe la
raison première de sa présence chez moi. La
conséquence est la même. Je me suis retrouvé
seul. Ma famille détruite, ma vie brisée.
J’avais passé les mois suivant en
convalescence dans le monastère secret de cet
ordre profondément enterré dans les flancs
abrupts et inhospitaliers d’une montagne.
Durant ces longues semaines, j’appris tout ce
que je devais savoir sur les marcheurs. Leurs
manières de vivre, de se reproduire, de se
nourrir. J’appris à connaître leurs rares
points faibles et leurs innombrables avantages
sur l’homme. Je découvris ce que l’Église
catholique nous cachée depuis un millénaire.
Le grand mensonge papal. J’appris comment le
cardinal Anasuma avait corrompu la parole
divine en recherchant le secret de
l’immortalité lors de terribles messes noires.
J’appris comment il fût capturé et torturé par
l’Église, comment il fût crucifié et surtout
comment, par un habile mélange d’incantations
païennes associées à sa mort ritualisée, il
mourut sans mourir, marchant debout mais sans
vie. Je compris comment les marcheurs
s’étaient répandus petit à petit dans toute
l’Europe. Comment Église avait camouflé leurs
crimes durant tous ces siècles.
Quand je pus enfin me tenir debout,
m’aidant d’une canne, je ne savais pas ceux
que je détestais le plus. Les marcheurs ou
l’Église qui en voulant cacher ses erreurs
avait perdu le contrôle de ces abominations
leur permettant de se répandre dans le royaume
des hommes. Almatar m’apprit que son ordre
avait longtemps combattu les marcheurs pour le
compte de l’Église avant de se séparer de
celle-ci devant son manque d’implication, pour
devenir l’ordre des Puritains du jour.
L’Église se croyait porteuse de la parole
divine, mais ne donnait pas suffisamment de
moyen à ses guerriers pour réparer ses
erreurs... Au mépris du devenir de l’espèce
humaine.
Depuis maintenant de trop nombreuses
années, je me bats contre les marcheurs.
Église a été anéantie. Notre société est
mourante. L’ordre peine à recruter de nouveau
combattant, la survie y est trop courte et la
souffrance trop grande. Toujours le risque,
toujours la mort ou pire. Je crois que si je
n’avais pas perdu tout ce qui comptait dans
mon existence, je n’aurais pu avoir envie de
me battre comme je le faisais depuis.
Alors l’enfant des deux sangs naquit de cette triste nuit. Cette nuit avait vu la mort d’Hylena et la fin d’Eleken. Elle avait vu aussi la naissance de Deonys, notre dernier espoir.
Livre de Makrael.
La créature surgit sur mon côté. C’est un
homme aux épaules voûtées, ses gestes sont
rapides. Le cri immonde, qui accompagne sa
charge, a dû pétrifier plus d’une de ses
victimes. Mais je suis rodé à ce genre
d’exercice et par réflexe mon bras se lève. Je
presse la détente de mon arbalète, la flèche
part et va se ficher dans le torse imberbe du
marcheur repoussé contre le mur par l’impact.
Son attache est repoussée, mais déjà il
revient sur moi. Je lui jette mon arbalète au
visage et sort mon couteau. La goule vient
s’empaler sur mes quarante centimètres
d’acier, la lame pénétrant pleinement dans la
gorge de ce monstre qui fût probablement un
tranquille grand-père avant d’être contaminé
par le démon. Le sang noir et épais coule le
long de son flan ouvert. De ses bras, il
agrippe mon armure, mais je le repousse contre
le mur et extrait mon arme en lui ouvrant
complètement le ventre. Ses intestins,
inutiles et jaunes, se répandent sur le sol
poussiéreux avec un son d’éclaboussement. La
créature contemple une seconde ses entrailles
avec un air presque humain, je dirais un air
ahuri. Je ne lui laisse pas le temps de
recommencer à m’attaquer, mes muscles tendus
par l’affrontement ne me permettront pas
longtemps de lui résister. Je m’empare de mon
épée que je retire de son fourreau dans mon
dos et, d’un même geste, que décapite cette
immonde chose. La tête roule dans un coin. Son
corps s’écroule, ses bras frappent le sol
pendant qu’il est pris de convulsions
d’agonies. Je me recule. Quand les spasmes se
terminent brutalement, le corps se consume
dans une haute gerbe de feu dégageant une
forte odeur de soufre. L’affrontement est
terminé. Il n’aura duré en tout que quelques
secondes, mais je suis essoufflé et en sueur.
J’ai survécu à un nouveau marcheur. Un de
plus. Arrivera un jour ou l’un d’eux sera trop
fort pour moi, et alors, je mourrais. Mon
dernier acte sera de me planter ma lame dans
le cœur, pour ne pas risquer de devenir l’un
d’eux. Je suis encore à contempler les restes
calcinés du marcheur quand un bruit singulier
retentit dans mon dos. Mon sang se glace dans
mes veines, je ne suis pas seul.
Il n’y a que deux façons de mourir lorsque l’on est ce que l’on est. Mourir dignement ou lâchement. Priez mes amis pour ne jamais faiblir lorsque le moment sera venu.
Livre de Deonys.
Elle avait de si beaux yeux. Dans son
berceau ma fille me regardait. Elle avait
hérité les yeux de sa mère. Profonds et vifs.
Ses cheveux bruns, encore courts, faisaient de
petites bouclettes sur son crâne blanc. Ses
petits doigts roses s’agitèrent dans ma
direction. Un petit son, un mélange de cri et
de question, sorti de sa bouche. Je souris.
Simplement, sans penser à autre chose, je
l’aimais. J’aimais cet être, cette part de
moi-même, cette part de la femme que j’aime.
J’approchais un doigt de sa main, elle le
saisit. Qu’elle m’apparaissait fragile et
douce mon enfant... Notre enfant. Je me redresse
et vais à la fenêtre tirer le rideau. Le
soleil d’août est brûlant dans le ciel et je
ne voudrais pas que mon petit ange souffre de
la chaleur. Quand je reviens à son berceau,
ses yeux sont clos. Sa respiration est lente
est régulière. Une petite bulle se forme au
coin de sa bouche qui éclate à chaque fois
qu’elle expire. Elle est adorable. Je l’aime
tellement. En cet instant précis, elle est
toute ma vie. Ma famille est toute ma vie.
Je me penche par-dessus le rebord et
dépose un baiser sur son front. Elle s’agite
un peu quand mes lèvres entrent en contact
avec sa peau si douce. Un petit son endormi
s’échappe de sa bouche. Je me redresse
toujours souriant et recule en faisant le
minimum de bruit pour ne pas la réveiller. Je
quitte la pièce, je vais rejoindre sa mère
dans le jardin et finir de ce magnifique
après-midi dans ses bras.
Le sacrifice pour un être que l’on aime est un cadeau. Sachez le faire si vous avez la certitude qu’il ne sera pas inutile. Sachez voir cet autre qui vous aime.
Le livre de Nash-Ka.
Je me retourne immédiatement. Dans l’encadrement de la porte, plongée dans la pénombre, se tient une silhouette. La première chose que je comprends est qu’il s’agit d’un maître. À son attitude, à l’aura que la créature dégage. Puis mon esprit s’évapore, pris dans un nuage de démence. Je reconnais ses traits. Je reconnais ce visage. Ce visage que j’ai aimé. Il s’agit du visage de ma femme morte. Mais ces traits sont plus jeunes. Je comprends alors sans le comprendre que celle qui se tient devant moi est ma fille. Svetlana. Ma fille qui à grandit. Ma fille qui est devenu un maître. « Seigneur ! » Hurle mon esprit. C’est impossible. Je ne peux pas le comprendre. Tout ce temps je la dévisage sans bouger, sans pouvoir bouger. Un tremblement incontrôlable se répand dans mes jambes, des tics animent ma bouche. Svetlana est là. Devant moi, belle, magnifique. Il irradie d’elle une force, un pouvoir immense. Ses yeux brillent dans l’obscurité. Ma transe se rompt lorsque qu’elle brise le silence.
« Je dois vous féliciter père. Vous vous
êtes superbement débarrassé de cet esclave
pour un humain. J’admire la maîtrise que vous
avez acquise. » Elle ne se départ pas de son
sourire. Ses bras restent croisés sur sa
poitrine légère. Elle porte une tunique de
toile sombre. Un pantalon de cuir grossier, de
lourdes bottes. Je n’arrive pas à parler. Seul
des gargouillis incompréhensible sortent de ma
gorge. C’est mon enfant que je croyais morte
qui se tient devant moi. Elle est un maître
vampire, une puissante parmi les marcheurs.
Une ennemie. Est-il possible ? Comment est-ce
possible. Une lente pulsation de douleur née
dans ma tête et commence à s’amplifier.
Bientôt l’impacte de chacun de mes battements
de cœur frappe mon esprit avec autant de
violence qu’un grêlon sur la feuille.
Et d’un seul coup, la vérité éclate dans
mon esprit. Almatar le savait. J’en suis sûr.
Tout s’explique. Sa présence près de ma
maison, son corps enlevé. Je comprends
maintenant, je comprends ce qui s’est passé.
Il le savait, il savait que ce maître était là
pour trouver sa nouvelle lignée, son nouvel
enfant, selon les rites des marcheurs.
« Pourquoi m’as-tu menti mon maître ? »
Pourquoi ? ... Et moi. Pourquoi n’ai-je pas
compris plus tôt. Moi qui avais pourtant
appris toute l’histoire de ces monstres,
j’aurais dû comprendre.
« Alors père c’est tout ce que vous
dites. Je suis presque déçue. Le choc est trop
violent peut-être ? »
À cette question directe je retrouve un
peu mes esprits. Je lui réponds alors, les
yeux embués de larmes.
« Ma fille... Que t’ont-ils fait ? Ma
petite fille ». De simplement prononcer ces
mots, ma souffrance augmente énormément. Je me
sens tiraillé entre ma volonté de père de la
serrer dans mes bras et la répugnance que
m’inspire l’espèce à laquelle elle appartient
désormais. Je fais un pas vers elle, la main
tendue devant moi, indécis, au supplice, face
à la décision qui s’impose à moi.
« Ils ont fait de moi ce que vous n’avez
pas su les empêcher de faire ! » Répondit-elle
pleine de mépris. « Ils ont fait de moi une
déesse de l’obscurité, un succube de la nuit,
un être de bien plus de valeur que vous-même.
- Non ! Ils ont fait de toi un monstre. Ils m’ont prit mon enfant, ma petite fille. Tu n’es que le corps de mon amour possédé par le démon ! »
Elle semble méditer quelques secondes sur
cette déclaration. Je ne distinguais toujours
pas clairement ses traits dans l’obscurité.
« Je dois vous dire une dernière chose mon père. Il n’y a pas de salut possible, pas de retour en arrière. C’est fini.
- Je sais.
- Père. Non vous ne comprenez pas. Votre ordre n’est plus. J’ai participé moi-même à sa destruction il y a quelque jour avec cinq autres maîtres. J’admire la férocité avec laquelle ils se sont défendus, tout comme j’admire ce soir voir efficacité au combat. Vous. Le dernier des Puritains. »
Apprendre la mort de ma deuxième famille est un violent coup pour mon âme. Je manque de m’effondrer, le souffle me manque. Ainsi, Almatar, mon maître et ami, n’est plus. Je comprends à cet instant que même si je le savais dérisoire, j’avais toujours eu cet espoir au fond de moi de revenir de cette quête suicidaire. Je n’ai donc plus rien. Et devant moi, ce qui fût ma fille, ce que je n’arrive d’ailleurs pas à considérer comme autre chose que mon enfant chéri, m’annonce cette nouvelle avec dans la voix un soupçon de cruauté. La haine se saisit de moi avec une telle violence que mon regard s’emplit de flash blanc pendant quelques secondes. Je redresse la main qui tient mon épée et raffermis ma prise sur elle. Mon mal de crâne s’amplifie encore, de petites tâches sombres virevoltent dans mes yeux, le tambour incessant de mon cœur dans mon crâne crispe ma mâchoire de douleur. Il me semble que je deviens fou, que je suis fou. Je hurle toute ma rage et mon désespoir, mon cri se heurtant aux murs sales et au vide de cet endroit.
Un sourire semble se dessiner sur le visage de Svetlana.
« Qu’il en soit ainsi père. »
Elle s’avance vers moi, passant de l’ombre à la pénombre. Sa démarche souple, l’ondulation de son corps m’ont comme hypnotisé. Elle s’approche, encore et encore, jusqu’à se tenir à moins d’un mètre de moi. La pointe de la lame repose sur la peau de son ventre. D’une main, elle l’écarte. Alors que je devrais frapper, que j’aurais dû frapper depuis déjà plusieurs secondes, je n’arrive pas à m’y résoudre. Je ne peux pas me résoudre à détruire la dernière chose dans ma vie qui soit ma famille. Je ne peux pas. Ma main se rabaisse. Mon épée tombe sur le sol. Mes épaules s’affaissent.
« Père... Je vous aime. »
Sa main jaillit à une telle vitesse que je ne distingue même pas le mouvement. Me voilà plaqué contre le mur derrière moi, mes pieds ne touchent plus le sol. Je suffoque sous la pression extraordinaire qu’elle exerce sur ma gorge. Du coin de l’œil je vois ses magnifiques cheveux, les mêmes que ceux de sa mère, qui ondoient jusqu’à ses épaules. Sa peau de lait brille légèrement dans l’obscurité de ce lieu.
Je ne pouvais pas imaginer qu’elle allait aller jusqu’au bout de son acte. Pas mon enfant. Pas ma fille. Pas mon amour. J’ai voulu crier. J’ai voulu lui dire que je l’aimais de tout mon cœur. Mais aucun son ne peut sortir de ma gorge comprimée par ses doigts. Mes larmes coulent le long de mes joues. Je plonge mon regard dans les siens. Et là, je comprends.
Je comprends que ce n’est pas ma fille.
Ma fille était morte il y a longtemps.
Ces yeux-là sont morts et vides d’humanité, vides de tous sentiments.
Ses doigts sont glacés.
Un voile d’obscurité commence à tomber sur moi. L’odeur de poussière et de décomposition, qui habite ce lieu, me prend au nez lors de ma dernière inspiration. Ma vie n’a plus de raison de s’accrocher à mon corps. Je cesse de me débattre. Mes bras retombent le long de mon corps. Mes jambes cessent de chercher appuis sur le mur. Mes muscles se détendent. Je ferme les yeux et attends sereinement la mort. Ma conscience s’accroche un dernier instant avant de sombrer. Une dernière larme roule de mon visage sur sa main.
Mourir.
Mourir est tout ce que je veux.
Mourir était tout ce que j’aurais voulu.