Le libre et la gratuité

La culture en toute liberté.
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Contrairement à la langue anglaise, où s'est initiée une large part du discours du libre, le français dispose de mots distincts pour qualifier la liberté et la gratuité.

Pour autant la distinction n'est pas toujours claire pour ceux qui découvrent le libre. Et même parmi les personnes plus au fait, l’équivoque reste palpable.

Dans cet article nous proposons de mettre à plat les relations entre libre et gratuité. Non pas d'apporter des réponses définitives à tous les débats liés, mais au moins à en exposer les interrogations et les principales pistes de réponse.

Si vous découvrez tout juste le libre, il est suggéré de commencer par l'article Comprendre le libre en 5 minutes. En résumé la culture libre, c’est le mouvement qui gravite autours du partage, la réutilisation et la dérivation d’œuvres. Elle s’articule autour d’œuvres qui autorisent explicitement, au minimum, les quatre possibilités suivantes :

  1. la liberté d’utiliser l’œuvre pour tous les usages ;
  2. la liberté de la copier et de diffuser des copies ;
  3. la liberté de l’étudier ;
  4. la liberté de la modifier et de diffuser des copies de l’œuvre résultante.


Sommaire

Déblaiement de quelques malentendus

Élaguons d’emblée les pistes les plus grossières.

Libre, dans le contexte de la culture libre, n'implique pas gratuit, dans le sens d'absence de transaction financière. Il est tout à fait possible de vendre une œuvre sous licence libre. Pour illustrer cela, lors des RMLL 2011, il a été brassé et vendu des bières libres. La recette est libre, mais on ne pouvait pas s'en procurer sans les payer.

Autre exemple, vous pouvez également acheter des livres libres, comme les framabooks, ou certains des livres vendus sur inlibroveritas. L'emphase est là pour signaler qu'on y trouve également des livres non-libres. Cet article espère justement à vous aider à distinguer libre et gratuit, quand dans la nature on pourra les trouver côte à côte sans distinctions apparentes.

La culture libre n'est donc pas anti-capitaliste. Elle n'est pas pro-capitalisme pour autant. De façon général, la culture libre n'est pas un parti politique. Ses fondements idéologiques déterminent certes le panel des programmes politiques susceptibles de répondre à ses modestes exigences ; cela laisse d'amples latitudes dans les choix sociétaux.

En soi la culture libre ne condamne le partage et la reproduction d'aucune œuvre. Elle encourage à le faire dans des démarches civiques constructives. Elle n'encourage pas à la transgression de la loi. Elle n'encourage pas au suivi inconsidéré de lois inciviques.

Plutôt que de dépenser des moyens et de fournir des efforts dans la transgression ou le contournement de tels lois, la culture libre encourage à déployer son énergie dans la création et l’usage d'œuvres libres.

La culture libre n'étant pas une doctrine de l’exclusif et n’étant pas idéologiquement incompatible avec le partage illégal et la reproduction illégale, il n'y aurait rien de contradictoire à s'affairer dans les deux pratiques.

Cependant, il convient de préciser ce qui les différencie, outre l'aspect légal, ce qui nous ramènera au sujet de la gratuité. Car souvent en effet, l'accès illégal à une œuvre est motivé par un coût pécuniaire moindre, voir par sa « gratuité » dans le cas d'œuvres numériques ; sans sans égards aux considérations citoyennes et éthiques[1]. Or nous l’avons vu, le libre n'exige pas la gratuité des œuvres.

De plus le partage illégal et la reproduction illégale se font souvent dans une optique de consommation passive, là où la culture libre insiste sur la réutilisation, le ré-emploi, le détournement des œuvres existantes, ou comme source d'inspiration à des œuvres nouvelles en s'approchant en ce sens plus du do it yourself. Il ne s'agit pas ici de nier l'existence de ces processus dans les démarches impliquant des copies illégales, mais de relever qu'ils sont dans ce cadre, précisément, des transgressions à une prohibition active, là où la culture libre les considère comme partie intégrante de son mouvement.

Gratuité ou grâce

Antoine Moreau, dans un texte présentant sa vision des relations entre art et culture (libres), nous explique que « même s'il produit des objets apparemment finis, l'art libre est davantage un mouvement gracieux qu'un objet quand bien même serait-il gratuit ».

Ici gracieux est certainement à interpréter comme accordé bénévolement sans exiger aucune rétribution en retour.

Ce qu'il importe de souligner ici, c'est que le libre s'envisage dans une approche qui interpelle l'action individuelle et collective. Si par gratuit on entends l'absence de conséquences et de certains coûts (notamment monétaires), alors le libre n’est pas gratuit, car il appel à s'investir soi-même, à se dépenser soi.

Par ailleurs, le libre n'a jamais eu de prétention anti-mercantile, et cette condition s'est exprimée dès ses premières formalisations via les logiciels libres, dont la vente est une activité considérée honorable.

Mais le libre ne s'inscrit pas pour autant dans intention fondamentalement mercantile. Précisément il adopte des fondations qui se préoccupent d'éthique et de civisme. Ses fondations ne se prononcent pas sur le mercantile. Ainsi son développement en est indépendant.

Le libre à su se garder de choisir des racines contestataires, et c’est heureux. De tels choix ne peuvent conduire qu'à une aliénation à la posture contestée, puisqu'« au mieux », la disparition de celle-ci entraînerait la dilution de la posture contestataire, privée de sa source « identitaire ».

Ainsi, les courants qui prescrivent d'exclure les usages commerciaux, prennent un chemin tout autre que celui du libre. Loin d'un affranchissement, ce choix les contraint à analyser toutes leurs actions selon le critère mercantile.

La gratuité, le libre et le mercantile

Valentin Villenave, de son coté, nous propose une analyse qui met les relations entre libre et gratuit en perspective avec celles qu'entretiennent le commerce et le gratuit.

Il nous rappel que, loin de rejeter l'idée de gratuité, le commerce s'en empare méthodiquement, et l'intègre profondément dans son processus de monétisation. Ni dans le libre et ni dans le mercantile la gratuité n'est une fin. Une jointure d'autant plus criante qu’ils en donnent des interprétations radicalement différentes.

Dans la vision du libre, l’important est de pérenniser, pour tous et par tous, l'usage des œuvres construites et leurs conséquentes. La gratuité de l’accès et de l’usage y est donc souhaitable dans la mesure où il ne mettrait pas en péril cette pérennité.

Dans le cadre mercantile, l’important est de maximiser pour soi et contre les autres, l’usure des œuvres produites. C'est-à-dire effectivement aux deux sens de ce terme : tirer des profits financiers, et s'assurer une rapide obsolescence des œuvres. La gratuité de l’accès et de l’usage y est donc malvenue, elle n'est acceptable que dans le laps du processus d’incitation, au bout duquel l’achat abolit sa brève existence incongru.

C'est là le fiel (animosité, amertume) du gratuit : celui qui n'est pas profitable financièrement. Le mercantile ne connaît d'autre valeur que les montants monétaires ; aussi l'absence d'une rémunération pécuniaire y est synonyme de non-reconnaissance du mérite.

Le libre de son coté est loin de rejeter la notion de mérite. Davantage de dimensions humaines et une une volonté d'universalité lui donne pourtant une signification bien différente. Le libre ne se contente pas d’exposer un certain nombre de libertés potentiellement appréciables, il annonce que vous méritez ces libertés ; tout le monde les mérite.

Dans Le Manifeste GNU , Richard Stallman indique que la reconnaissance du mérite c’est également celle du démérite : « Si quelque chose mérite une récompense, c'est bien la contribution sociale. La créativité peut être une contribution sociale, mais seulement tant que la société est libre de profiter des résultats. Si les programmeurs méritent d'être récompensés pour la création de logiciels innovants, de même, ils méritent d'être punis s'ils limitent l'utilisation de leurs programmes ».

Le paradigme mercantile ne dispose pas d’une telle notion de démérite, de bornes éthiques à ses actions. Bien entendu le commerce peut-être modéré par ailleurs. Mais dans une perspective purement mercantile, le comportement approprié sera d'évaluer les risques et profits financiers potentiels, en incluant ces éventuelles entraves externes. Le mercantile est fondamentalement incapable d'auto-régulation éthique, au mieux intégrera-t-il momentanément une démarche éthique si cela est évalué profitable. Ce faisant pourtant, cela pourrait aboutir à une opportunité concurrentielle si la démarche éthique devait s’avérer financièrement plus coûteuse.

La critique peut paraître sévère voir détractrice ; mais insistons encore une fois sur le fait que le libre n’est pas opposé au commerce ; et ne jette pas l'opprobre sur l’argent. Ainsi dans le manifeste précédemment cité, on trouve également : « Il n'y a rien de mal à vouloir être payé pour son travail, ou à chercher à augmenter ses revenus, tant que l'on n'utilise pas de méthodes destructives ».

Le libre n'incorpore assurément pas une condamnation de la libre concurrence. Cependant ses fondements sont bien plus propices à ériger des projets dans la coopération ; et les principes éthiques qui la nourrissent, ne sauraient laisser qualifier de saine une concurrence qui entamerait la fraternité et la cohésion sociale.

Remerciements aux personnes ayant relu et fait des retours sur ce texte sur la liste copyleft-attitude, ainsi que sur le journal linuxfr.

  1. Le sujet des barrières financières pour l’accès à la culture est évidement important, mais précisément trop important pour l'aborder sans éclipser le sujet de cet article

Informations légales

Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source :

Auteurs de l'œuvre originale : psychoslave

Licences : N/A

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