Le point noir

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://www.okedomia.com/2007/03/22/le-point-noir/

Auteurs de l'œuvre originale : Eleken Traski

Licences : N/A

« Je suis empli de colère, de haine et d’envie... Mais je suis vide d’amour »

I

Cette malheureuse histoire a commencé comme commencent beaucoup de légendes. Par un drame. Ce matin-là, un télégramme est venu m’apporter la sombre nouvelle. Ma mère, que sa santé fragile contraignait depuis de nombreux mois à l’isolement, était morte dans la nuit du huit, peu avant l’aube. Je pris immédiatement mes dispositions pour quitter Londres où je m’étais expatrié depuis quelques années pour des raisons d’affaire et fis valoir un congé sans solde auprès de mon employeur pour une durée indéterminée. Le surlendemain, je pris un bateau en direction du Havre. Je n’avais pas de femme, pas d’enfant, pas de domestique ni d’animaux, alors je fermais simplement les volets et les portes de ma maison en banlieue et m’en allais. Les plantes, que je possédais, mourraient mais j’en faisais bien peu de cas.

Du Havre je rejoignis la capitale, dont j’avais toujours trouvé qu’il y manquait l’assurance londonienne, où j’y pris un train qui me mena à Dijon. Là-bas je m’embarquai dans un antique wagon, qui rivalisait de confort avec un vieux tonneau de vin - dont il semblait par ailleurs inspiré – et qui toussa jusqu’à Lyon. Je rejoignis ensuite difficilement Valence, avant de finalement arriver, trois jours pleins après mon départ de Londres, à l’ancienne ville de Crest, où se trouvait la résidence familiale abandonnée dont ma mère avait été la dernière occupante. Je n’avais jamais connu mon père, il était mort durant la guerre alors que j’étais encore un bébé et ma mère n’en avait jamais trop parlé qu’à contre cœur et par phrases courtes et obscures. Cette maison, où j’avais grandi, se trouvait un peu à l’écart de la ville, à faible distance de l’ancienne tour qui fut jadis une prison des plus horribles, et elle m’apparut tristement grise sous le ciel morne de cette journée. Je la trouvais cependant encore habitée par la vieille bonne de ma mère qui fût autrefois ma gouvernante lorsque que j’étais enfant. J’avais toujours éprouvé pour elle une certaine affection. Perdu au milieu d’une mère froide, d’un père mort et d’un grand-père violent, j’avais pour cette vieille dame l’affection que je n’arrivais pas à donner à ma mère. Je fus donc heureux de retrouver dès mon arrivée ce visage familier et bien veillant.

« Bonjour, madame Missou. Je suis content que vous soyez là. Votre présence m’aidera sans nul doute à traverser l’épreuve familiale qui me frappe aujourd’hui.

- Merci, monsieur, je ferai mon maximum pour que votre séjour ici vous soit supportable.

- Allons, madame Missou, vous me connaissez depuis que je suis un enfant. Appelez-moi donc par mon prénom.

- Si je puis objecter monsieur, vous êtes désormais mon employeur, et malgré les heureux souvenirs que j’ai de vous enfant, je préférerais vous traiter avec le respect que je vous dois, » me répondit-elle avec douceur mais avec suffisamment de fermeté pour me faire comprendre que cette discussion était close. Je changeai de sujet :

« Avez-vous préparé la chambre d’amis pour moi ?

- Bien sûr, monsieur. Un repas chaud vous attend également.

- Et bien dans ce cas, je vais monter mes affaires à l’étage. Vous pouvez dresser la table, je redescends immédiatement, » répondis-je en souriant. Madame eut un bref hochement de tête et s’en retourna sans un mot.

Ce soir-là, je mangeai vite et en silence, seul face au vide de la chaise qu’aurait dû occuper ma mère. Ce fut une étrange sensation que cette tristesse qui me parcourut alors, cette gêne ressentie à me voir seul à cette table où je ne m’étais pas assis depuis des années, alors que, chez moi, je mangeais toujours seul sans que cela éveille en moi le moindre sentiment d’inquiétude. Cette nuit, je dormis d’un sommeil agité mais, à posteriori, je dirai que c’est la dernière vraie nuit de sommeil que je connus.

L’enterrement eut lieu le lendemain en fin de matinée. La cérémonie fut brève. Ma mère ne voulait pas d’enterrement religieux, ce qui m’évita l’église. J’assistai seulement à la mise en terre. Bien que temps fût gris, la pluie ne vint pas. Il n’y avait pas beaucoup de monde. Une vieille dame qui livrait et s’occupait du linge de ma mère. Son médecin, Mme Missou et un autre vieillard dont j’ignorais tout et dont la présence n’éveilla en moi aucune question. Je n’appartenais pas à leur monde et eux n’appartenaient pas au mien. Plus vite j’aurais accompli les formalités, plus vite je quitterais ce pays d’arriérés.

De retour à la maison, je m’enfermai dans l’ancien bureau de ma mère afin d’y rédiger une correspondance avec Londres afin d’informer mes collaborateurs sur l’évolution de ma situation. Je cherchais une feuille pour écrire et je m’aperçus que le tiroir haut du bureau en chêne était verrouillé. Intrigué et peut-être mu soit par la dépression du deuil, soit par la faiblesse naturelle de ma patience, je pris un couteau décoratif et fis sauter le verrou. Une fois ouvert, j’oubliai immédiatement mon projet de lettre. J’avais découvert, dissimulé dans ce tiroir, ce qui semblait être une lettre de ma mère. Je ne vous la rapporterai pas dans son entier car la majeure partie n’en apparaît que comme délire de vieille femme, excuses et paroles affectives à mon égard, chose qui, vous en conviendriez si vous aviez connu la froideur de ma mère, me surprit au plus haut point. Je confesse n’en avoir pas nourri une grande poussée d’affection pour la défunte qui restait malgré tout, majoritairement une inconnue, voir une énigme, dans mon existence. Bref, pour en revenir à cette lettre, je ne vous rapporterai que la fin dont tout ce qui précède ne semblait n’être qu’une introduction.

Mon fils, sache que les questions que tu te poses sur moi comme celles que tu n’aurais jamais osé te poser trouvent leurs réponses dans l’une des cellules de la tour qui domine notre demeure. Au fond du couloir- nord, celui qui mène aux plus profondes et aux plus étroites cellules. Derrière une pierre qui porte la Marque. Ce que tu trouveras là-bas, détruis-le ou utilise- le. De ton choix, tu es maître.

J’avoue que j’ignorais totalement de quelle marque parlait ma mère pas plus que je ne savais à quelles questions elle faisait référence. J’avoue aussi avoir toujours été troublé par ma famille, avoir toujours craint tous les mystères qui entouraient ma mère, mon grand-père et ce père que je n’avais jamais connu. Je regardai par la fenêtre, la soirée n’était pas encore trop avancée. Je décidai donc d’entreprendre une rapide expédition vers la tour, que je connaissais bien pour y avoir joué en cachette quelquefois, lorsque j’étais enfant. Armé d’un sac à dos contenant quelques outils, une barre de fer ainsi qu’une lampe-tempête, je partis à travers la forêt vers cette ancienne bâtisse qui, semblait-il, renfermait plus de mystères que je ne l’imaginais. Pénétrer dans la tour était vraiment très facile. La ville n’avait pas d’intérêt dans l’ancienne prison et n’avait par conséquent pas vu celui d’en protéger l’accès. Ma seule crainte était d’y rencontrer quelques vagabonds que le mauvais vin dont ils se seraient imbibés rendrait agressifs. Cependant, le risque était faible, l’obscurité de ces murs n’attirant pas, au demeurant, d’éventuels locataires. Je sortis ma lampe de mon sac, l’allumai avec les allumettes que j’avais spécialement amenées à cet effet et m’engageai dans l’obscurité.

La lueur de la flamme éclairait les murs de pierres brutes d’une couleur orange, zébrés de noires à chaque saillie de roche. Je me suis enfoncé dans les profondeurs de la tour selon un chemin que j’espérais être le bon. Après seulement quelques minutes, plus aucun souffle d’air ne vint me caresser la nuque. Plus aucun son, autre que celui de ma respiration, ne vint soulager mon esprit de ce sentiment de danger imminent qui s’était emparé de moi, que je mettais sur le compte de l’obscurité absolue et effrayante que je bravais. À ce moment, je me demandai ce qu’il adviendrait de moi si jamais ma lampe se brisait : arriverais-je à rejoindre la surface ou errerais-je pendant plusieurs jours dans ce monde de silence, froid et noir, jusqu’à ce que je sombre dans la folie et finisse par mourir de faim ou de soif ?

Après un temps, où je crus avoir perdu mon chemin, j’arrivai devant une ancienne grille fermée. J’en fus soulagé car elle se trouvait là où je l’attendais et elle m’indiquait que j’étais arrivé au fameux couloir nord. Les gonds étaient complètement rouillés et produirent un son, un crissement métallique, absolument terrifiant par son ampleur en ces lieux de silence, quand je l’ouvris. J’en fus moi-même effrayé mais je me sermonnais immédiatement en me convainquant que personne n’aurait pu entendre ce bruit de l’extérieur. Mais était-ce bien de quelque chose d’extérieur dont j’avais peur ? N’était-ce pas plutôt de cette chose ignorée qui m’attendait au bout de ce chemin ?

Je m’avançai lentement. Il y avait là cinq ouvertures. Je trouvai dans la seconde la singularité que je recherchais : une marque, qui n’aurait pas dû se trouver sur cette pierre - mais une marque qui se trouvait pourtant bel et bien là. Ma respiration se fit plus rapide, mon bras me brûlait de s’être tenu tendu si longtemps afin de maintenir bien haut la lampe, et la sueur collait mes cheveux en mèches poisseuses sur mon front Pendant quelques secondes, je cambrai mon dos rendu douloureux, puis je me penchai pour prendre dans mon attirail une pointe et un marteau. Je m’en servis pour attaquer le joint de la pierre qui devait faire environ quarante centimètres de long sur vingt de haut. La matière s’effritait rapidement, ce qui me donna la certitude que j’avais choisi la bonne pierre. Il était maintenant évident que cette pierre n’était pas solidaire du reste du mur. Il me fallut une trentaine de minutes avant que je ne la sente suffisamment branlante et que je tente de la desceller tout à fait. A cette fin, je me munis de la barre de fer que j’avais amenée. Quelques coups seulement me suffirent pour briser un angle de la pierre, glisser la barre par l’orifice ainsi formé et faire tomber le reste du bloc. Celui-ci se révéla épais d’à peine une quinzaine de centimètres, apparemment grossièrement brisée à partir d’un bloc plus grand.

Caché derrière dans l’orifice dégagé se trouvait effectivement un paquet. Je ne pouvais croire où me menait tout cela. J’étais venu d’Angleterre pour enterrer mon dernier parent vivant et m’occuper de la vente de ce qui était devenu ma propriété. Et voilà que je me retrouvais ici, crapahutant en toute illégalité à l’intérieur d’une ancienne prison moyenne-âgeuse et descellant une pierre du mur dans l’un des cachots sur la seule indication d’une note écrite par ma mère. Le mieux, c’est que cette note disait la vérité : il y avait bien quelque chose. Le paquet, un linge gris, contenait un objet lourd et solide. Je retirai doucement l’étoffe rugueuse et constatai qu’il s’agissait d’un vieux livre avec une couverture de cuir épais et taché de marques brunes. Je le remis dans son linge et dirigeai mes pas vers la sortie et ma maison, négligeant au passage de remettre la pierre en place. Ma remontée fut bien plus rapide et bien moins terrifiante que ma descente. Je ne craignais plus maintenant d’être poursuivi, pris par la fièvre exutoire de ma mystérieuse découverte. Je traversai également presque en courant le bout de forêt qui me séparait de ma demeure. Une fois arrivé dans l’ancien bureau de ma mère, je m’y barricadai et attisai le feu afin de me réchauffer de mon épopée nocturne. Puis, posant le linge devant moi, je m’installai derrière le bureau.

Je dépliai rapidement le linge, comme je l’avais fait dans la tour, et restai un long moment à contempler le livre. Comme retenu par un profond dilemme, je ne le touchai pas pendant ce qui me sembla une éternité. Une part de moi me suppliait de l’ouvrir tandis qu’une autre me conseillait de prudemment le jeter directement dans l’âtre attenant. J’ignore pourquoi j’éprouvai à cet instant une telle contradiction de forces opposées, mais le choix mis un temps peu commun à mes habitudes à pénétrer mon esprit. Lorsque je finis par ouvrir le livre, la lune était morte dans le ciel depuis déjà plusieurs heures et l’obscurité était totale. Les pages, épaisses, n’étaient pas faites de papier mais d’un matériau que je ne parvins jamais à identifier. Des taches parsemaient certaines d’entre elles. Je dois l’avouer : j’ai bien peur que ce fussent des traces de sang.

Les premiers caractères que je vis n’éveillèrent en moi que perplexité et confusion. Aujourd’hui encore, j’ignore exactement de quoi il s’agit. À divers endroits du livre, sur de nombreuses pages, je retrouvai ce langage, ce code, appelés à garder leurs mystères. Hélas ! pour mon malheur, de nombreuses pages étaient aussi écrites en un français parfaitement compréhensible.

Après quelques minutes de lecture, je finis par comprendre que j’avais sous les yeux une sorte de journal tenu par ma famille depuis au moins deux siècles, dont voici la première page compréhensible.

La nuit dernière, Mateo a réussi à s’enfuir de ce cachot puant. Il a marché jusqu’à midi et nous a rejoints comme nous l’espérions dans cette bonne vieille ville de Die. Mon frère m’inquiète car, depuis son retour, il ne parle que d’incantations et de formules magiques qu’il aurait apprises durant son emprisonnement auprès d’un détenu à la peau noire. Je suis étonné qu’un nègre ait pu survivre dans un cachot français, mais Mateo affirme que les détenus avaient une peur bleue de cet homme...

(Ici le texte était brouillé par une trace anciennement humide qui avait dilué l’encre)

... Il est mort avec lui maintenant.

La nuit dernière, Mateo est sortie sous le ciel noir et sans lune. Il a fait un feu de camp et a psalmodié ces mots pendant une heure. Vienii Das Mattel N’Bargol Tisssare Maney Cospan Ne Agga

Je parcourus le livre pendant encore de longues minutes, puis je sautai aux dernières pages écrites où je reconnus l’écriture rigide et pleine d’arête de ma mère. Cette même forme d’écriture que j’utilise tous les jours.

Mon père m’a prise cette nuit. Il m’a forcée dans sa couche en criant le nom de N’Bargol. Et j’ai crié, crié. Il m’a traitée de noms horribles. Il m’a reproché de n’avoir pas encore eu d’enfant, d’avoir refusé les offres de mariage qui m’ont été faites. Il ne comprend pas que je n’ai pas le besoin d’un homme.

(A nouveau, ce code mystérieux)

Je suis enceinte, je le crains. Mon père m’a engrossée comme un bouc sa chèvre. Je me tais, je supporte ses coups, mais je ne peux m’empêcher de pleurer quand je vois son rictus dégoûtant lui découvrir ses dents jaunes. Il me dit que l’enfant que j’attends est celui de N’Bargol, celui qui nous a donné prospérité depuis cent cinquante ans. Il me dit qu’il saura se reconnaître à la marque qui l’ornera lorsqu’il embrassera son dieu. Alors je me promets ceci. Mon fils ne saura pas. Mon Dieu ! non ! il ne saura pas ce que nous avons fait... Pourtant, il faudra bien un jour le mettre en garde contre...

J’arrêtai là ma lecture sur le moment, ne pouvant en supporter plus que ce que j’avais déjà lut. Je tremblais de tous mes membres. Ainsi mon père n’était pas mort dignement à la guerre, comme il m’avait été raconté. Mon père était ce grand-père froid et maléfique qui était mort quant j’avais sept ans et envers qui j’avais toujours ressenti un sentiment d’appréhension doublé d’une menace diffuse et croissante.

J’en étais presque à vomir, mais une curiosité malsaine me poussa à rouvrir le livre. Je cherchais la dernière page. Je voulais savoir... Juste pour savoir, mais sans savoir pourquoi cela m’était soudainement si important. Tout à la fin de cette dernière page, séparés des autres écrits par de nombreuses pages encore blanches, tachés d’encre, griffonnés d’une main mal assurée, comme si on n’avait pas eu le temps de chercher la dernière page écrite ou si l’on avait essayé de s’assurer que ce serait lus, étaient inscrits les mots suivants.

N’Bargol Retemerre Das Niglio Fisti Commerre Patar

Mots que, presque inconsciemment, je prononçai à haute voix. C’est comme si ma voix avait transcendé ma volonté profonde, comme si je n’avais pas été maître de mon corps, les yeux figés sur cette phrase qui, par ailleurs, est restée mystérieusement ancrée en moi depuis ce jour. Mais à peine avais- je prononcé ces quelques mots que je fus arraché à cette hypnose par un violent coup de tonnerre qui fit trembler toutes les vitres de la vieille maison où il se répercuta dans la pierre pendant une longue seconde. Puis des trombes d’eau se mirent à frapper la ville pendant que le vent gémissait une plainte d’agonie sous les toits. Sur le moment, je m’étonnai de n’avoir ni entendu ni pressenti l’orage mais, après réflexion,je me dis que, depuis quelques heures, j’avais été bien trop occupé par le mystère qui me rongeait pour me laisser distraire par l’annonce d’un simple orage qui annonçait seulement la fin réelle de cet été trop chaud. Novembre arrivait avec sa fraîcheur et son bien-être. Je me réconfortai en songeant aux soirées d’hiver que je pourrais passer à lire et à écrire, éclairé par la seule lueur réconfortante de ma cheminée. L’horloge, au- dessus de la bibliothèque, indiquait un peu plus de trois heures du matin. Je décidai que, malgré l’excitation et l’horreur de ce que j’avais découvert ce soir, il était grand temps d’essayer de dormir. Je me servis une grande lampée de cognac que j’expédiai en un long trait brûlant.

La tête commençait à me tourner lorsque je remontai les couvertures sur mon visage et éteignis la lampe de chevée. Je sombrai rapidement dans un sommeil agité de cauchemars peuplés de monstres caprins violant une femme à même le sol de bois rugueux d’une pièce éclairée par une infinité de chandelles. Elle tendait vers moi un bras et son regard suppliant. Elle me criait quelque chose. J’essayais de rester caché, mais il n’y avait rien, nul endroit où me cacher, nulle pierre derrière laquelle me fondre. Je ne pouvais détacher mon regard de son visage. Son visage dont je ne me rappellerai plus à mon réveil. Elle criait, elle pleurait, elle gémissait, mais je n’arrivais pas à comprendre ce qu’elle me disait. Pourtant je savais qu’il était question d’urgence et de malheur, intimement, je le sentais profondément au fond de mon âme. Je m’approchai d’elle, les démons, mi-hommes, mi-chèvres ne semblaient pas se soucier de moi. Je m’approchai encore, et alors que je ne me trouvais plus qu’à quelques centimètres de son visage couvert de sueur sous les assauts immondes, de ses assaillants, il me sembla que j’allais enfin comprendre ce qu’elle voulait me dire.

Cette nuit-là, je me réveillai en hurlant un nom dont je ne suis pas arrivé à me rappeler tout ce temps depuis. Je finis par me rendormir un peu avant l’aube, mais au matin je me réveillai à nouveau en proie à la fièvre. Grelottant, tenant à peine sur mes jambes je me résolus à faire venir le docteur en début d’après-midi. Je dus produire un effet dramatique car, dès qu’il me vit, son visage blêmi. Il resta une bonne demi-heure à m’ausculter, mais il ne put déterminer la cause de mon mal. Il sauva donc la face en me diagnostiquant une profonde dépression en contre coup de décès de ma mère. Il me prescrit du repos et me prodigua des conseils éclairés de paternalisme, me demandant d’aller prendre l’air lors de promenade quotidienne et d’écrire dans un journal ce qui pouvait éventuellement me bouleverser dans l’épreuve que je traversais. Il finit par partir, n’oubliant pas une dernière fois de me prier de faire appel à lui si ma situation ne s’améliorait pas dans les vingt-quatre heures. Je le rassurai avec aise puisque je me sentais déjà un peu mieux. Néanmoins je gardai le lit le reste de la journée, m’octroyant ce jour de détente en lecture de romans d’aventures avant, me promis-je, de reprendre le lendemain mon étude du vieux et immonde journal familial, et dont je craignais les révélations à venir. La soirée fut calme et je m’endormais, je crois me rappeler, assez vite après la tombée de la nuit.

Je me réveillai à nouveau au milieu de l’obscurité en proie à une sueur froide intense et un cœur cognant à tout rompre dans ma poitrine. Je ne sais pas ce qui m’a réveillé ainsi, mais je sautai immédiatement à bas de mon lit, persuadé au plus profond de mon âme qu’il me fallait me rendre immédiatement dans le bureau auprès du livre.

Quelle ne fut pas l’horreur de ma surprise en arrivant dans la petite pièce d’apercevoir derrière la fenêtre, encore faiblement éclairée par le foyer mourant, un visage blême qui observait l’intérieur. À ma vue, il sembla paniqué et disparut immédiatement. Je sortis de la pièce en courant, fis rapidement sauter les verrous de la porte d’entrée et sortis sous le porche. Mais le ciel était voilé ce soir et je ne voyais pas à dix mètres. Je fus alors saisie par la stupidité de mon geste, courir ainsi, nus pieds, à l’extérieur où cet inconnu pouvait m’attendre pour m’agresser - ou pire. Je rentrai précipitamment et verrouillai à nouveau la porte derrière moi, regagnai le bureau et m’installai bien face à la fenêtre pour ne pas pouvoir être surpris une nouvelle fois. Je fus par deux fois tiré de mes pensées par des bruits suspects : le jappement d’un chien quelque part à l’extérieur et, plus inquiétant, le son d’une tuile déplacée sur le toit de ma demeure. Néanmoins, après avoir réussi à calmer ma respiration paniquée, je me raisonnai en concluant qu’il s’agissait sans nul doute d’un chat sauvage chassant quelque mulot.

Cette seconde fois je me sentais bien réveillé et absolument résolu à ne pas m’assoupir de nouveau. Trop angoissé, trop excité, je repris la lecture du livre. Je passai la fin de ma nuit et toute la matinée à essayer de décoder les parties cryptées ou bien, et surtout, à découvrir et comprendre les parties lisibles du texte. Je sautai ainsi le petit-déjeuner et le déjeuner, ne répondant que vaguement à madame Missou quand elle vint s’enquérir de mon état et de la raison de cette diète improvisée.

À deux heures de l’après-midi je finis par me sortir de ma lecture et, épuisé, terrifié par mes découvertes, je décidai d’aller faire ma toilette. Me dévêtissant face au miroir, quelle ne fût pas ma surprise de découvrir, une fois le torse nu, un linge humide à la main, un grain de beauté très noir sur mon épaule que je n’avais jamais vu jusque-là. J’examinai l’anomalie de mon épiderme avec curiosité me faisant sans cesse la réflexion que j’étais persuadé que l’avant-veille à ma toilette il n’était pas là. Je découvris en le touchant qu’il me faisait un peu mal. Une douleur lancinante et longue à disparaître... Comme une légère brûlure. Je passai cet épisode sous le couvert du stress et de ma récente convalescence et regagnai mon bureau.

L’esprit ailleurs, repensant aux événements étranges de la nuit.

L’esprit occupé par ma réflexion sur ce nouveau détail anatomique sur ma peau.

L’esprit occupé par...

Ce point noir.

II

Quelques minutes plus tard, une incursion à l’extérieur de cette demeure qui était la mienne ne m’apprit rien d’intéressant. Je ne relevai aucune trace, quelles qu’elles fussent, sous la fenêtre où j’avais vu apparaître le visage cadavérique. D’ailleurs, étrangement, je n’arrivais plus à me rappeler de lui autre chose que la blancheur de sa peau ridée et les ténèbres de ses yeux humides. Cela me dérangeait beaucoup, ce souvenir comme flou, qui hantait chacune de mes réflexions depuis cette nuit. J’avais peur pour mes nerfs. Ce dernier jour avait déjà été très éprouvant, et tout ceci, disons-le, dépassait mon entendement. Oui, j’avais peur. De cela, j’avais une conscience aussi aiguë que m’était étrangère et me paraissait irrationnelle la cause réelle de ma terreur.

Les heures qui suivirent, je les passais à lire les parties en clair du livre, mes essais succincts de décryptage des passages maquillés étant demeuré sans succès. Mes lectures de ces textes compréhensibles, à la fois trop peu nombreux et en même temps beaucoup trop explicite, m’apprirent des secrets de familles absolument terrifiants. Vraisemblablement, les membres mâles de ma famille vouaient, à une sorte d’entité démoniaque dénommée N’Bargol, un culte païen des plus douteux qui leur apportait, en échange de leur ferveur et pratique rituelle, une richesse qu’il est vrai possédait ma lignée. Cette maison et ma situation, en premier lieu, attestaient de cet état de fait. Par trois fois dans les textes, il était fait référence, de manière plus ou moins directe, à des viols ayant eut pour conséquence des naissances consanguines et révoltantes. Mais rien n’indiquait qu’elles n’avaient été bien plus nombreuses ou bien même faisaient-elles partie intégrante du rituel. Il était aussi vaguement question, dans un passage très court, du sacrifice, à l’âge d’un an, du frère de mon grand-père. Et bien que j’eusse préféré croire là à un tissu de mensonges, la chose permettait d’expliquer tellement de passages de mon enfance qu’elle acquit pour moi très vite le goût de la vérité. Mais quelle était donc cette marque dont il était fait mention quelquefois dans les écrits et qui désignait l’héritier du culte, celui qui serait sacrifié à la prospérité de la famille ?

L’enfant qui porte la marque fût porté, enveloppé dans un linge, à la cave où, tous, nous nous réunissions pour lui... (Je coupe volontairement ce long passage rempli de paroles incantatoires mais dénué d’intérêt pour les événements qui suivent, si ce n’est leur conférer une dimension ésotérique)... L’enfant hurla quand les flammes vinrent lécher le linge imbibé d’alcool, qui embrassa en une seconde. Cela dura longtemps. Plusieurs minutes de cris. Son frère est resté froid et solide durant le sacrifice. Il comprend qu’il est nécessaire d’empêcher les enfants du démon de peupler notre monde. Notre force tient à ce que nous évitons de sacrifier plus que nos âmes... Les porteurs de la marque sont identifiés très jeunes car s’ils venaient à sacrifier eux-mêmes une vie, ils ouvriraient la porte des dimensions séparant notre monde de celui du démon...

La journée tirait déjà à sa fin et ces lectures m’épuisaient. Je pris grand soin d’envelopper le livre dans son linge et de l’emporter avec moi à l’étage. Je ne voulais pas qu’il lui arrivât quoique ce fût dans la nuit. Je ne m’endormais pas rapidement, me retournant et me retournant sans cesse dans le lit. Quelque chose à la lisière de mon esprit tentait d’attirer mon attention sur un élément important, je le savais. Une information que mon inconscient tentait de communiquer à ma conscience. Après quelques heures de ce jeu, à bout de fatigue, je pris deux grands verres de whisky dans l’espoir d’assommer du même coup mes angoisses. Cela fonctionna sans doute car je ne me réveillai qu’au matin, après, il est vrai, un énième cauchemar. Ce fut le plus affreux de tous ceux que j’avais faits de toute mon existence. Je me trouvais dans ce qui semblait être une caverne à prédominance d’orange et de noir. L’orange était trop lumineux et faisait mal aux yeux, le noir, lui, absorbait toute lumière et me plongeait dans l’hébétude. De tous côtés, j’étais assailli de crissements, de souffles, de bruits de pas et de cris. Mais rien n’était visible autour de moi, il n’y avait que la pierre, brute et anguleuse. Je me sentais oppressé, en danger, surveillé dans mes efforts pour tenter de trouver une issue que je ne découvrirais d’ailleurs jamais à travers ces boyaux infernaux. Puis une ombre apparue face à moi, annonçant la venue du monstre diabolique qui se cachait à l’angle du tunnel. De haute stature, la silhouette n’était que vaguement humaine. Je lui hurlai de ne pas m’approcher, je tombai et me traînai à reculons sur le sol poussiéreux, essayant de m’éloigner de ce qui se dirigeait vers moi. Et alors que je m’apprêtais à découvrir l’incube qui se cachait à quelques pas de moi, je me réveillai, vociférant et suant dans mes draps humides. J’en vins à croire que ce rêve était la cause réelle des épisodes du même type que j’avais vécus au cours des jours précédents. Quelques secondes plus tard, Mme Missou accourut dans la chambre, se massant les mains en un geste stressé :

« Tout va bien monsieur ? Je vous ai entendu crier de la cuisine où je préparais votre petit déjeuner » me dit-elle.

Je lui répondis, m’efforçant au calme :

« Ne vous inquiétez pas Paulette. J’ai juste fait un mauvais rêve ».

Mais cela ne sembla pas la satisfaire.

« C’est seulement, monsieur, que votre cri était si terrifiant... Comme celui d’un homme face au dieu des enfers lui- même... - Arrêtez donc ces sornettes vieilles femme. Je vous le répète, ce n’était qu’un mauvais rêve ».

Je fus moi-même surpris par la violence de ma réponse. Mme Missou détourna immédiatement le regard et sortit de la pièce. Je savais qu’il me faudrait lui présenter des excuses en temps voulu pour mon attitude, attitude que je ne m’expliquais pas vraiment. Après tout ce n’était qu’un mauvais rêve. Mais je n’en avais jamais fait de pareil avant ce jour. Cet univers... Et cette impression de réalité ...

Avant de prendre mon petit déjeuner, comme chaque matin, je me rendis à la salle de bain afin de me débarbouiller. J’enlevai ma robe de chambre. Et je fus immédiatement frappé d’horreur. Ce n’était plus un grain de beauté solitaire que j’apercevais dans le miroir, sous la mimique de totale stupeur que reflétait mon visage, mais trois, disposés selon un parfait triangle isocèle. Le plus haut était situé sur la clavicule, les deux autres, espacés d’un peu plus de quatre centimètres, se positionnaient au-dessous. Quelle était donc cette horreur qui naissait sur mon corps ? Sans nul doute, j’étais atteint, sans le savoir, d’une maladie de peau que mon récent stress était en train d’activer. Trois points noirs. Gonflés. Le tout premier peut-être un peu plus gros que les deux autres. Avait-il grossi ? J’en avais peur. Mais pourquoi ces frissons de terreur remontant le long de mon échine ? Et cette douleur. Avant de les voir, j’avais oublié ce matin où l’apparition du premier d’entre eux m’avait laissé perplexe et vaguement inquiet. Mais maintenant, plus je les observais, plus je ressentais comme une pression et une légère brûlure à leur niveau. Je remis prestement mon habit pour cacher ces inquiétantes anomalies et descendis prendre mon petit déjeuner. Je ne sais pourquoi, je ne concevais pas d’appeler le médecin pour lui montrer le phénomène. Je me persuadai qu’un peu de repos suffirait à le faire disparaître.

Au cours du petit déjeuner, lorsque cette chère vieille gouvernante vint débarrasser la table, je résolus de lui poser quelques questions sur le passé ma famille.

« Madame Missou, comment dire ? ... Ma mère a-t-elle déjà eu des activités que l’on pourrait... hum... qualifier d’étranges ?

- Monsieur, il n’a jamais été dans mes habitudes d’espionner mon ancienne maîtresse.

- Certes, j’en suis sûr. Mais n’avez-vous jamais remarqué des rendez-vous étranges ou des temps où elle partait sans rien dire ? Quelque chose d’anormal dans son comportement ? S’il vous plaît, répondez-moi.

- Non, monsieur. Rien dont je me souvienne.

- Merci à vous. »

La pauvre madame Missou me quitta, mais je voyais bien que mon récent comportement et mes questions la blessaient... À moins qu’ils ne la dérangent. Comment savoir ? Décidément, oui, toute cette histoire me dépassait.

Dans la journée qui suivit j’hésitais longuement à faire venir le médecin. J’avais à l’évidence de la fièvre. Mon épaule, portant les points noirs, me lançait de plus en plus souvent. Néanmoins, je n’en fis rien. Une intuition, peut-être, me disait que le vieil homme ne pourrait absolument rien pour moi. Quelque chose échappait à mon esprit dans toute cette histoire. Je crois bien que, dans l’après midi, je décidai que le temps ici ne me réussissait pas le moins du monde et qu’il me fallait quitter la région le plus tôt possible.

Je me rendis à pied à la ville pour m’assurer de certaines démarches auprès du notaire en charge de l’héritage. Respirer cet air frais me fit le plus grand bien. Je pris certaines dispositions pour que la maison fût vendue le plus vite possible, et donc à un prix suffisamment attractif pour que l’affaire soit vite conclue. J’eus soin également de réserver un billet de train pour Paris dans des délais assez brefs. Je programmai mon départ pour le lundi suivant. Cela me laissait à peine plus de deux jours à passer en ces lieux. Je dois dire par ailleurs que revigoré et rassuré, tant par la ville que par les gens que je croisai au hasard des rues, je me moquai de mes frayeurs qui m’habitaient encore quelques heures plus tôt.

Je rentrai peu avant la tombée de la nuit. Je dînai tôt et retournai m’enfermer dans le bureau, pour achever d’y étudier ce maudit manuscrit dont j’avais désormais décrété que le contenu, à l’exception des éléments les plus explicables, n’était qu’un mensonge patent. Je ne pouvais pas nier par exemple que je croyais au viol de ma mère par mon grand-père et que celui-ci s’était déroulé dans les conditions qu’elle avait rapportées. Je ne doutais pas non plus que ma famille avait pratiqué de monstrueux rites sacrificiels aux cours des deux siècles qui venaient de s’écouler. Néanmoins je mettais tout le rituel sur le compte d’une croyance aussi ignoble que stupide. À l’évidence, en omettant volontairement de me le communiquer, ma mère s’était déjà refusée à le perpétuer. Le dernier pratiquant semblait donc avoir été mon grand-père. Ces découvertes me donnaient néanmoins des frissons d’horreur, aussi étais-je heureux d’avoir pris toutes les dispositions pour faire disparaître de mon existence personnelle les dernières traces de ce passé morbide et dément. Je savais aussi que je devrais détruire ce livre, mais sa lecture m’attirait comme une drogue. Je savais qu’il renfermait des secrets malfaisants, et pourtant je ne me résignais pas à le détruire avant d’en avoir extrait toutes les horreurs.

Puis, hier soir, j’ai revu la chose que j’avais aperçue derrière la vitre de la fenêtre du bureau. Je ne peux que l’appeler « chose », car j’ai la quasi-certitude que cette abomination n’est pas un être humain. Hier soir donc, j’étais sorti chercher un peu de bois dans la remise, pour alimenter le feu. La nuit était tombée sur notre monde. Madame Missou est une vieille dame, et je ne voulais pas la déranger. Elle devait déjà dormir, je l’avais suffisamment ennuyée pour la journée. Alors que je revenais, les bras chargés de quelques bûches de pin sec, j’aperçus, à travers les branches des sapins voisins, à seulement quelques mètres de moi, le même visage blafard. Je dois dire que je n’ai pas dormi depuis cette aventure, car elle est de loin la plus étrange et la plus épouvantable de toutes celles qui me sont arrivées ici. La lune venait de poindre dans le ciel, ce qui fait que j’avais une vue bien plus correcte de mon étrange visiteur que la dernière fois. Et c’est là où je demande la miséricorde du Seigneur, car je crois bien avoir reconnu ce soir- là dans ces traits difformes ceux de ma défunte mère. J’interpellai l’être, lui demandant qui elle était, car j’avais acquis l’assurance que, en dépit de son apparence immonde, il s’agissait au moins d’une femme. Elle s’enfuit immédiatement. Je la poursuivis dans le bois sur quelques dizaines de mètres avant d’abandonner. Cette chose courait bien plus vite que moi et, Seigneur, que je sois pendu si je mens, j’ai la certitude de l’avoir vue s’enfuir à quatre pattes, aussi svelte qu’un bouquetin, chacune de ses extrémités démoniaques recouverte d’une épaisse toison qui, dans le noir, ne me permettait de distinguer ni doigts, ni orteils. Je rebroussai chemin rapidement, tremblant, sentant la douleur sourdre dans mon crâne à mesure que mon cœur affolé pulsait le sang jusqu’à mon cerveau. Je ramassai la moitié des bûches au passage, il me faudrait me contenter de cela ce soir-là. Une fois installé dans le bureau, je tirai les rideaux afin que ne me fût infligé aucune nouvelle vision de l’obscurité qui m’enserrait de toutes parts dans cette maison et me replongeai dans la lecture du livre.

N’Bargol notre seigneur, notre bienfaiteur et notre malédiction la plus ultime. À chaque génération une vie doit lui être sacrifiée. Ma traînée de fille est incapable de prendre un homme alors je l’ai prise pour le salut de ce monde. Mais j’ai bien peur que l’enfant soit le dernier. Il me faudra attendre qu’il soit adulte et ait procréé un successeur pour faire le sacrifice... Je dois veiller... Mais la force risque de me manquer. À moins qu’il ne devienne lui-même porteur de la marque du démon. Auquel cas j’ignore ce qui pourra bien se passer. Ma lignée s’éteindra et avec elle le culte que je lui voue. Nous ne payerons plus de tribu...

Chaque lecture de ce passage me plongeait dans la perplexité la plus profonde. Ce texte était sans nul doute, par le style et les dates, l’œuvre de mon grand père incestueux. Cet enfant dont il est question, c’était moi, sans questionnement possible. Je fus pris de sueur car l’évidence était là. Ces mystérieux points noirs qui proliféraient sur ma peau. Cela ne pouvait être que la marque démoniaque dont mon grand-père parlait avec tant de clarté. Était-il possible que tout cela fût vrai ? Mon esprit, normalement rationnel et posé, se refusait à me rassurer du contraire. Trop de mystères, trop de zones d’ombre durant toutes ces années... Et puis, les événements de ces derniers jours. Cette mystérieuse apparition qui me terrorisait. Cette chose qui me rappelait ma mère. Cette chose qui me liait indiciblement à tous les événements décrit dans ce livre de malédiction. Pourquoi donc, ma mère avait-elle laissé cette lettre ? Pour me faire découvrir le livre certainement. Pour me faire perdurer le rituel ou le détruire. Horreur que voilà. Me mettre face à ce choix ! Moi qui n’ai jamais été initié à ces mystères. Payer les sacrilèges de mes ancêtres. J’étais pris au piège de toute cette folie. Il y avait encore seulement trois jours, j’aurais ri de cette histoire. J’aurais simplement détourné mon pas de ce chemin d’insanité et serais repartis vers ma vie bien rangée. Mais aujourd’hui, mais ce soir-là, plus rien ne semblait logique, assujetti à l’analyse. Je croyais à tout cela. Oui j’y croyais, cela ne faisait plus aucun doute. Trop de cauchemars ignobles, trop de rapprochement et d’événements mystérieux. Tout se liait dans mon esprit rendu malade. C’est fiévreux que je me levai de ma chaise et passai dans la salle de bain. Je voulais observer à nouveau ces points noirs qui torturaient mon esprit.

Malgré ma préparation, je fus choqué de voir que la progression de cette chose s’accélérait. Désormais, la marque prenait une forme tellement peu naturelle que je ne pouvais prétendre plus longtemps croire qu’elle ne fût pas liée à tous les événements récents et au livre maléfique qui occupait actuellement toutes mes pensées. La forme était celle d’un cercle parfait, amputé de quelques degrés en lieu et place des sommets de l’ancien triangle. De ces points prolongés de lignes courbes vers le centre où, semblait-il, devait venir se loger un dernier motif. Je savais alors que c’était bel et bien moi. Le dernier héritier. Celui qui libérerait la puissance de N’Bargol sur la terre de mes ancêtres si je n’étais pas sacrifié à lui.

L’Héritier...

Le Porteur du Point Noir...

La Marque Démoniaque.

III

Voilà comment s’achève mon histoire. En sueur, épuisé, je fixe ces quelques pages dactylographiées devant moi. J’ai écrit tout ce qui s’est passé aussi vite que je le pouvais car je ne crois pas que mon esprit survivra à la folie qui s’en empare. Ma vie s’effondre. Ma vie est terminée. Je le sais, rien ne viendra me sauver. Je porte la Marque et je dois mourir pour que le monde soit sauvé de la folie du démon et des hommes qui m’ont précédé. Le rituel s’est perpétué bien malgré moi. Grâce à l’ignominie et à la machination de ma mère et de mon grand-père. Je sais que le seul moyen de mettre fin à tout cela est la mort... Je n’ai jamais cherché à avoir de descendance. À quoi bon, maintenant que je sais qu’il me faudrait la sacrifier à ce culte écoeurant et contre nature ? J’ai un pistolet dans ma chambre. Je ne conçois pas de mourir de ma main et pourtant cette idée s’impose à moi comme la seule solution envisageable

J’enferme les pages que je viens d’écrire dans un coffre de plomb qui contenait auparavant les titres familiaux de ma répugnante fortune. J’espère que celui qui les trouvera comprendra le danger qui gronde sur ce monde par la faute de ma famille. À moins qu’il ne veuille voir dans ces écrits fiévreux que la patte d’un dément. J’avoue en cet instant que mon état mental n’a plus la moindre importance pour moi. Mon âme est tellement torturée que la vérité m’importe peu. Je m’apprête à prendre le livre, cette empreinte du démon, quand un bruit m’arrive, du haut de l’escalier. Je pourrais croire à un simple murmure du bois de la maison, mais ma patience émoussée et la peur qui me tiraille me convainquent qu’il s’agit plutôt d’un bruit de pas sur le plancher de l’étage. Mais je suis seul, complètement seul, entouré de la forêt comme dans un piège sombre et humide. Le bruit recommence. La douleur dans mon crâne reprend, violente, imposante, intolérable. Je n’en peux plus d’attendre, de subir ces événements qui ont précipité ma vie ordonnée dans le chaos de la folie et du malin. Je me dis : « C’est probablement encore l’apparition de l’autre soir. Il me faut en avoir le cœur net. » Est-ce bien le corps, revenu d’entre les morts et déformé par la malédiction, de ma mère ? Cette chose hideuse est revenue me hanter. Il ne lui aura donc pas suffi de briser mon existence avec ce livre. Elle revient finir elle-même son oeuvre. Ma main tremble lorsque je me saisis du tisonnier, près de l’âtre. Comme un fou, je monte les escaliers, espérant secrètement que le bruit que je fais fera fuir l’intrus ou, tout au moins, lui fera peur, ce qui me permettra de le frapper avant qu’il ne me tue ou pire. Mais, une fois sur le palier du premier étage, je ne perçois rien d’autre que l’obscurité. Le couloir est très sombre et la seule lumière, vacillante, provient de la droite, sous la porte de la chambre qu’occupe mon ancienne gouvernante. J’ignore ce qui se trouve derrière cette porte, mais j’ai la certitude que je vais hurler si je ne l’ouvre pas. La sueur dégouline dans mes yeux et dans mon dos. Ma chemise me colle à la peau. Mes lèvres tremblent et ma vue se brouille de larmes brûlantes. Je pose la main sur la poignée. Mon autre main serre le tisonnier à m’en faire blanchir les articulations... Et je tourne la poignée. Je me sens comme aspiré dans la pièce et je me retrouve dans la même grotte que dans mes cauchemars. J’y entre en tombant car la porte, qui se referme d’elle-même derrière moi, se trouve à un mètre du sol et sort directement de la paroi. Je suis assommé pendant quelques secondes mais je bondis sur mes pieds en reprenant mes esprits. Je suis terrifié par ce qu’il m’arrive. À l’instant, j’étais chez moi, dans ma maison, et me voilà maintenant perdu au milieu de cet endroit infernal. Mes vêtements sont couverts de poussière orange. Je me retourne vers la porte et tambourine en vain sur elle pour tenter de sortir. C’est peine perdue. Il n’y a, sur le panneau de bois, aucune poignée, aucune prise qui me permettrait de l’ouvrir. J’essaye un instant d’utiliser le tisonnier comme levier mais un bruit de pas dans mon dos interrompt soudainement mes tentatives.

.

Ce souffle chaud qui vient caresser la peau de ma nuque. Cette odeur animale et âcre d’urine qui vient emplir mes narines. Je souhaite ne pas me retourner, ne pas vivre une seconde de plus ce cauchemar, mais mes jambes agissent d’elles-mêmes et mon corps tourne déjà sur lui-même. Mon cœur défaille à la vision que m’offre cette chose. Je sens mon esprit lutter en vain pour donner une logique à ce qui se passe à cet instant. Dressé comme un homme, me dépassant de presque quarante centimètres, surélevé d’autant par des cornes recourbées, le monstre ignoble à tête de bouc se tient à moins d’un mètre de moi. Des poils longs et roux recouvrent l’intégralité de son corps nu à l’exception du visage presque simiesque. Ses pieds se terminent par d’énormes sabots, ses mains par des ongles noirs et longs. Sa bouche se découvre en une forme de sourire sadique remplie de dents pointues et courbes faites pour déchirer. Je reste sans réaction lorsque que, doucement, il tend un bras vers moi, me prends à la gorge et m’attire sur lui. Quand il approche mon visage du sien, quel n’est pas mon effroi de constater que celui-ci ne m’est pas inconnu ! Comme frappé, je reconnais maintenant, sous ces traits difformes, le faciès de mon sinistre grand-père. Cet être que je détestais tant est donc bien le monstre qu’il semblait être. Cette révélation est pour moi aussi soudaine qu’électrisante. Mon corps a un sursaut et, d’un coup de pied dans son flanc, je me libère de sa puissante étreinte. Je retombe sur les genoux, mais d’un même mouvement, je me relève et plante dans son estomac, où il s’enfonce profondément, le tisonnier que je tiens encore à la main. Je tente de le retirer, mais il reste coincé dans la chair du démon qui hurle de douleur. Son cri est terrible. A la fois si dramatiquement humain et si éloigné... Trop profond... Trop rauque... Je me jette sur lui, soulevé par la rage, poussé par la colère et le besoin de survivre. Il tombe sur le dos et mes doigts enserrent son cou puissant. Mes pouces font appui sur sa trachée. Il émet de pitoyables sons de gargarisme en tentant mollement de se défendre. Ses coups sur mes flancs sont trop faibles pour me faire lâcher prise. Je comprends que sa blessure à l’abdomen est mortelle et que je suis en train de l’achever. Je comprends qu’avec la mort de ce monstre, tout sera fini. Plus de cauchemar, plus de peur, plus de blessures cachées, plus de démon. Je sens que je suis en train de gagner. Les murs et le sol ondulent, puis se déchirent en se recroquevillant comme le papier sous l’effet du feu. Dessous, commencent à m’apparaître des murs tapissés et un plancher en lattes de bois. Le monstre même perd de sa consistance et commence à fondre entre mes doigts. Je ne veux pas le lâcher. Je ne veux pas m’arrêter. Je veux le détruire. Je veux détruire cet homme qui m’a fait tant de mal. Ses cornes ne sont plus que de faibles protubérances, sa peau prend une couleur blanchâtre et ses poils ressemblent presque à une fine couche de tissu maintenant. Un souffle violent fait voler mes vêtements et ma vision s’obscurcit complètement durant de longues secondes d’angoisses pures. Je peux sentir la peur écraser chacun de mes muscles, brûler dans ma poitrine, déchaîner dans mon crâne une liqueur amère de douleur...

Puis la lumière revient.

Et je m’aperçois...

Je tremble...

Je m’aperçois, au comble de l’horreur, que le cou que je serre dans mes mains n’est pas celui d’un démon mi-homme mi- chèvre, mais celui de madame Missou. La vieille femme me regarde de ses yeux morts, injectés de rouge sombre et presque exorbités. Son regard exprime la stupeur et l’effroi. Mes doigts sont profondément refermés sur sa nuque à tel point qu’en plusieurs endroits la peau a commencé à se déchirer et le sang à couler. Je suis saisi par un sentiment d’horreur indicible et presque inhumain tant il me frappe avec violence. J’ai tué de mes mains. J’ai ôté la vie à la seule personne qui dans ma vie m’avait prodigué l’affection d’une mère. La seule que j’eusse aimée comme telle. Je suis un monstre et je viens d’accomplir un sacrifice de chair. Celui qui appelle le démon. Cette pensée me saisit aussi soudainement que si on venait de me la murmurer à l’oreille. Je me débats avec ma folie sans trouver le réconfort d’une pensée logique. Je me relève, vacillant. Je sors de la chambre de la vieille femme. Chancelant, comme possédé, je descends l’escalier, où je manque de m’effondrer. Puis, je pénètre dans le bureau sans savoir ce qui me pousse à y revenir. Un cri naît dans ma gorge, profond et rauque. Ma plainte emplit la la pièce de ses sombres harmoniques. Je me heurte aux meubles qui m’entourent et mon regard tombe à nouveau sur l’âtre de la cheminée, dans laquelle brûle un violent feu de bois. Dans ma colère, je prends le journal, cause de tous mes maux, et le jette dans le foyer. Puis, mû par une rage folle, je m’empare d’une chaise que je fracasse sur les briques de la cheminée. Le feu, que j’alimente avec les débris de bois, se met à gronder comme un monstre. Un grondement de prédateur. J’arrache les rideaux, renverse la table, jette les cousins du sofa au travers de la pièce qui se remplit de fumée. Je ne vois pas les flammes se propager aux rideaux déjà à moitié en feu. Je ne vois pas la cire du plancher faire courir le feu jusqu’à la table et les coussins. Je ne sens pas la fumée qui asphyxie mes poumons et couvre mes yeux de larmes. Je tombe à genoux, la tête entre les mains, et je reste là, immobile, à gémir et à pleurer comme jamais je ne l’ai fait au cours de mon existence. Peu m’importent les flammes. Peu m’importe la vie ou la mort. Je choisis la mort. Après ce crime, je ne peux plus affronter mon âme. Ce crime contre cette femme que j’aimais. Ce crime contre ce monde que je condamne par ma vie. Ma mère. Mon grand-père. Des monstres. Je suis un monstre.

La chaleur devient soudainement implacable. Les flammes m'entourent de toutes parts et grondent tel un prédateur féroce. La chaleur mord ma peau comme un serpent infernal, roussissant mes poils. Je sais qu'il ne me reste plus le temps de vivre, la mort est là, devant moi, incarnée en enfer et vient me prendre et me faire expier mon crime de sang. Ma manche prend feu et je m’effondre sur moi-même, résolu à ne pas me débattre dans la mort et à affronter la douleur sans même un gémissement. Je sens grésiller mes cheveux et ma peau se détacher en lambeaux de mon dos. Je soupire du soulagement que m’apporte la mort. L’air pénètre mes poumons en les brûlant. Mais alors. Alors seulement. Alors seulement, elle s'élève, haute et claire au-dessus du crépitement du bois, repoussant l'air qui s'affole dans les tapisseries murales... Sa voix. Celle-là même qui me hante depuis des jours et des jours sans que je le sache. Et elle ne dit qu'une seule chose. Une seule dont le sens vibre dans chacun de mes os.

Filius Vienii Das N’Bargol Con Avus

Et tout ce qu'entendirent mes voisins accourus à l'appel des flammes de mon domicile, ce furent mes hurlements. Des hurlements qui resteraient gravés dans leurs mémoires jusqu'à leur mort comme les pires qu’ils eussent jamais entendu. Et partout on fut d'accord pour dire que j'étais mort d'une horrible mort, longue et pénible, car tous avaient entendu mes cris de supplicié pendant de longues minutes de cauchemar...

Si seulement ils avaient pu avoir raison.

Si seulement...

Aucun ne vit la silhouette noire s’échapper des flammes et s’enfuir dans les bois... Aucun ne sut jamais d’où provenaient les hurlements inhumains, qui hantent depuis ce jour le petit bois au- dessus de la ville.

Des hurlements trop inhumains...

Des hurlements...

...Pour vous mettre en garde.

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