Les Chevessand

La culture en toute liberté.
Aller à : Navigation, rechercher

LES CHEVESSAND

Mémoire passée et souvenirs opaques. Il me semble parfois traîner la mémoire des siècles passés, de tous ceux qui m'ont fait ce que je suis, mosaïque conçue comme un collage de Matisse. Je suis enkisté dans le parcours d'Henri Chevessand engagé volontaire en 1792, grognard blanchi sous le harnais des plaines danubiennes, de ces hommes qui ont fait la grandeur de l'Empire, de l'Italie à l'Autriche, de la Prusse à la Russie, de Marengo à Austerlitz, de Bautzen à Essling, puis demi-solde errant dans les souvenirs des honneurs envolés en 1815. C'est là que je le rejoins, lui, le galonné analphabète, le républicain amoureux de l'Empereur, le pourfendeur de la royauté portant sa parole tonitruante jusqu'au fin fond de l'Europe, dans les variations infinies de sa gloire déchue, dans les rêves débridés et nostalgiques où m'apparaît parfois un inconnu que je reconnais. Le rêve s'achève alors, dans une régurgitation des siècles formidables, pleins de bruits et de fureur, pleins de cet ancêtre magnifique qui a dû peupler les veillées de ses descendants.

Mes songes se nourrissent de cette geste familiale qui ressemble tant à la France, qui lui colle à la peau, dans ces époques grandioses et gratuites dont il ne reste que Moi. Dans d'autres époques aussi, si douloureuses qu'on sent bien ce qu'il y a d'éternel dans ces soubresauts indécents, dans ces démissions où certains trouvent encore assez de forces pour porter haut la révolte et bouter l'étranger hors du pré carré devenu hexagone par un miracle opportun de la géométrie historique; époques terribles et héroïques dont il ne reste aussi que Moi, synthèse des aventures tragi-comiques de la vie. J'en suis l'ultime avatar, sans grande résonance face à la surdité d'un monde insensible à mes appels. Décidément, ce monde n'est pas sérieux. Serions-nous à son image, intempérants, liés à une mythologie panthéiste qui nous refuse toute identification, passant 'cul par-dessus tête' dans des raz-de-marée gigantesques, éructant des baves de feu et de cendre jusqu'à fusionner avec la mer dans des bouquets de gerbes d'eau, de volutes de fumée grosses comme des champignons atomiques ?

Je me sens parfois égaré dans la foule du temps perdu, parmi tous ces ancêtres qui ne me sont rien et pourtant dont je suis, parmi ces ombres errant dans un château aujourd'hui disparu dont il ne reste guère que de minces traces, pierres éparses blondies par les caresses du temps, photos jaunies d'un daguerréotype de musée. Quelques pierres témoins d'une déchéance, temps de cycles erratiques faites de honte et de remords, pied de nez du destin qui reprend ce qu'il avait chichement donné, revanche de paysans démontant avec ténacité les hautes murailles séculaires du château pour édifier péniblement leurs petites maisons dans la plaine, au bas du village. "Nivellement par le bas", raillait l'ancien maître des lieux, digne prédécesseur du colonel Henri Chevessand. Puis quelques générations avaient essaimé, anonymes, perdues dans la foule des sans-grade de la poussière des temps, ne laissant que quelques tombes noircies aux noms estompés ou effacés par les griffures du gel, dans le petit cimetière du village étagé en flanc de colline.

Elle rôde de ce côté la figure have qui hante mes rêves et nourrit mes cauchemars avec sa longue redingote cramoisie digne du château d'Elseneur, au royaume d'Hamlet, qui reçoit dignement ses visiteurs de marque au visage flou, levant haut son hanap en leur honneur, et donc aussi en son honneur à lui, essuyant d'un geste brusque sa longue barbe. Quelle bousculade dans cette galerie de tableaux où seuls les costumes trahissent l'époque !

Plus près de nous, les visages se précisent, quelques photos me sont parvenues qui passent des costumes guindés en sépia au monochrome lisse et brillant aux tenues plus décontractées. L'histoire vue à travers l'évolution technique. De ce long cheminement avec la cohorte des générations, se révèle un grand oncle homme de lettres, Octave Aibelle. Écrivain à la Goncourt, il connut un foisonnement de bon aloi où l'on rêvait en costume, chemise à jabot et s'échauffait de discours enflammés. Il écrit bien, sans grande prétention, un être double, pas sournois mais méfiant, une face rassurante pour la galerie, une face révoltée dans ses écrits ou ses discours au cénacle de la Société des Artistes où l'on boit du café-moka en fumant d'énormes cigares aux volutes de danseuses légères, qui finissent par épaissir l'atmosphère. Un être meurtri aussi, atterré par le suicide de son frère, acte interdit que réprouvait avec hauteur la famille, black out sur ce frère maudit qu'il n'a jamais su défendre. Suicide, mot obscène, dernier acte d'un révolté qui osait défier l'ordre bourgeois et remettre en cause ses propres privilèges. Un comble, impardonnable. Son petit neveu Micha tiendra de ce grand oncle, en plus musclé, en plus ultra et n'en subira pas moins les foudres de la famille, toujours prompte à réprimer tout écart et à ramener le récalcitrant dans son giron.

Dans un livre de souvenirs, Octave décrit leur jeunesse insouciante, les jeux dans la grande maison familiale qui semblait éternelle, inattaquable, hors du temps, les escapades dans la vaste forêt du domaine pleine de bruissements et de sortilèges, aux couleurs changeantes des clairs-obscurs déferlant des faîtages des épicéas et des châtaigniers, aux cèpes opulents des sous-bois qui se cachaient sous les herbes sèches ou les feuilles des grandes fougères qui retombaient jusqu'au sol. Il tentait de faire d'existences banales, balisées et sans relief, des épopées pleines de fulgurances qui prenaient la couleur du destin. L'ombre croisée de son imagination d'écrivain et des personnages qu'il peint ou qu'il évoque furtivement, empruntés à ses proches, un père stricte et sévère, une sœur mondaine, projetait une troublante parenté sur les fantômes du passé. Ils se retrouvaient au sein du grand labyrinthe aux arcanes mystérieuses dont les chemins convergeaient jusque sur mes traces comme autant de points de repère.

Un moment, une partie de la famille éclate, trop de malheurs, des vies devenues trop dures pour ces montagnards pourtant rudes, des tournées jusqu'en Italie pour vendre les produits de leurs fermes, pionniers poussant parfois le voyage jusqu'au delta du Danube et la mer Noire pour négocier au meilleur prix paletots et gants de peaux et parfums musqués. Une branche cadette cherchant la réussite à la force du poignet, dure à la tâche, ne s'épargnant aucune peine. Sans doute m'est-elle plus chère que les autres, à contempler ces silhouettes parcourant l'Europe, courant après une vie trop étriquée pour leur imagination, la soif de réussite des pauvres qui vouent leur vie au travail.


Pour lire la suite des Chevessand . . . . . . . . . . . . . cliquer sur : Les Chevessand 2
Pour lire "Les Chevessand, roman et réalité" . . cliquer sur : Roman et réalité
Pour lire "Les Chevessand, Théorie du roman" . cliquer sur : Théorie du roman
Bonne lecture


***** Les Chevessand Les Chevessand (suite) *** *****
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Wiki
Communauté
Dépôt multimedia
Boîte à outils