Marguerite Yourcenar et Yukio Mishima

La culture en toute liberté.
Aller à : Navigation, rechercher

"Yukio Mishima ou La vision du vide" par Marguerite Yourcenar

Sommaire

Présentation et contenu

Mishima en 1956

Yukio Mishima représente ce paradoxe d'une double culture d'occident et d'orient qui finit par s'incarner dans ce que la culture japonaise a de plus spécifique. Pour cette raison, son parcours revêt ce substrat universel qu'on retrouve chez tout grand écrivain, une recherche métaphysique tournée vers ses propres tourments. Il vivra dans sa grande villa à l'occidental, gardant jalousement juste à côté la maisonnette purement nippone de ses parents, conscient de cette double culture.

Pour Mishima, c'est un lien presque charnel qui s'instaure avec une grand-mère qui met l'enfant en contact avec le Japon d'antan. Il tracera plus tard dans "Neige de printemps" à travers le comte et la comtesse Ayakura le portrait d'une aristocratie moribonde et peindra sa grand-mère en personnage quelque peu excentrique. "Confession d'un masque" possède cette fraîcheur autobiographique d'une histoire mûrement réfléchie mais jetée sur le papier comme un poids à régurgiter, l'image de la jeunesse entre 1945 et 1950, Tokyo agonisant dans ses ruines, autant de souvenirs insupportables. Après cette livre, son premier succès, il devint 'écrivain à mi-temps', poursuivant son œuvre, s'obligeant aussi à une littérature alimentaire comme Balzac ou Dickens. Même s'il n'a pas vécu directement la guerre, il l'a intériorisée. "Couleurs interdites" nous transporte dans cet univers glauque, la fête de Noël d'un richissime américain où coulent des flots de whisky avec la bar, lieu de toutes les intrigues, l'univers désenchanté de Yuicho dans un Japon qui s'américanise avec fureur et que Mishima dénonce dans ce roman avec passion.

Dans "Le pavillon d'or", le jeune séminariste noue une relation d'amour-haine avec un temple ancien, objet de tant d'attentions. La haine va l'emporter peu à peu face au temple symbole de perfection, lui e novice qui est laid et qui bégaye. Il finira par y mettre le feu sans parvenir à s'immoler dans le brasier. Cette complémentarité -ou cette ambivalence- des cultures l'amène à écrire deux pièces de théâtre aussi différentes qu'une pièce classique sur le Nô, "Cinq Nôs modernes", essayant de renouveler ce genre traditionnel japonais et une autre "Madame de Sade" centrée sur la vie du marquis de Sade et ses rapports avec sa femme, tels que les transcrit Mishima.

Avec sa tétralogie, "La mer de la fertilité", écrite entre 1965 et sa mort en 1970, tout change, et d'abord le rythme de la création. Dans le premier volume, "Neige de printemps", Honda et Kioyaki sont des adolescents qui vivent dans une société en passe d'être bouleversée par la guerre russo-japonaise et l'amorce de l'impérialisme nippon. Les événements semblent, en apparence seulement, glisser sur eux. Leur destin apparaît si différent, Kioyaki mourra à 20 ans et Honda à 80 ans, don la vie finira par s'effriter comme s'est arrêtée la vie de Kioyaki. Mishima revient sur le thème de la haute société japonaise très occidentalisée. La famille Matsugae ira jusqu'à confier Kioyaki à des aristocrates désargentés, les Ayakura. Neige de printemps d'un amour naissant entre Kioyaki et Satoko, neige d'automne quand il guettera sa belle enfermée dans un couvent.

Dans "Chevaux échappés", le deuxième volume de la tétralogie, Honda âgé d'une quarantaine d'années mène une morne existence, englué dans son travail quotidien de juge au tribunal d'Osaka, dans sa belle demeure avec une femme docile et effacée : un bourgeois respecté qui a oublié sa jeunesse et ses rêves. C'est alors qu'il retrouve Kioyaki sous les traits d'Isao, un jeune kendoïste qui le trouble profondément. Mais Iséo sera accusé de complot et de meurtre contre des membres du trust le Zaibatsu.

Dans le troisième volume, "Le temple de l'aube", on assiste à un chassé-croisé de générations qui permet le passage d'un plan à un autre et entraîne les personnages dans des relations complexes. on y croise la petite princesse siamoise Ying Chan et l'histoire d'une émeraude perdue, retrouvée puis disparue dans un incendie, Makiko la jeune étudiante qu'Iséo a aimée et qui l'a trahi lors du procès. Le vieil Honda, observateur-voyageur, supporte comme il peut son âge et son impuissance. Comme Mishima le montre dans l'incendie de la villa, la vie facile semble déliter les personnages, seule Keiko est assez forte pour profiter sans fausse pudeur de la situation. À ce Tokyo des affaires et des plaisirs, Mishima lui préfère encore le Tokyo dévasté de 1945 qui possédait malgré tout quelques parcelles d'espérance.

Le dernier volume, "L'ange en décomposition" -traduit aussi sous le titre "L'ange pourrit"- est le plus pessimiste qui traduit la mentalité d'un Mishima amer et désespéré. Ce titre terrible, "Tennin Gosui" évoque une légende bouddhique où les 'Tennin', espèce d'anges jadis éternels, se fanent et tombent en déliquescence au bout de mille ans. Derrière cette allégorie, c'est le Japon lui-même qu'il voit peu à peu se déliter, 'perdre son âme', ce qu'il n'accepte pas. Honda passe maintenant son temps à voyager en compagnie de Keiko, devenue son amie. Il va s'enticher d'un jeune homme sérieux et besogneux Turo dont il va faire son héritier. Mais Toru va se révéler un monstre froid d'une inhumaine intelligence. Il joue le jeu pour mieux circonvenir Honda qui n'est pas dupe, trop vieux et fatigué cependant pour réagir. Mais Keiko veille. Elle révèle à Toru la véritable raison de son adoption, ce qu'il n'a jamais subodoré et qu'il ne peut supporter : son suicide manqué le laisse aveugle et sans réactions. Un peu comme Mishima qui considère comme une déchéance l'évolution de son pays.

Honda est maintenant octogénaire et malade. Il décide d'exaucer un dernier vœu : monter à pied tel un chemin de croix, jusqu'au séminaire de Nara où Satoko a passé sa vie. Ainsi renoue-t-il avec sa jeunesse et avec son ami Kioyaki. Mais Satoko ne le reconnaît pas; elle l'emmène dans la cour intérieure de son couvent dont « le soleil darde dans un ciel vide. » Belle image significative de l'état d'âme de Mishima. « Toute pensée n'est valable que si elle passe aux actes » écrit Mishima dans "Chevaux échappés". Son dernier acte, son suicide ritualisé, est tout entier dans la contemplation du vide que Honda perçoit comme un ciel bleu immaculé dans le dernier tableau de sa tétralogie.

Son approche désabusée sourd de ce titre provocateur "Mon ami Hitler" qu'il met dans la bouche de Roehm que Hitler va liquider avec ses "chemises brunes", ou dans "Les chrysanthèmes du dixième jour", symbole de ce qui est attardé et inutile. Il peint des révoltés, Isao des "Chevaux échappés" qui veut décapiter une société qu'il exècre ou ces dirigeants qui tiennent des propos d'un cynisme affligeant. En 1969, il accepte un débat avec les étudiants communistes de Tokyo avec lesquels il se découvre beaucoup d'affinités, « Nos buts se ressemblent; nous avons sur la table les mêmes cartes mais je possède un atout qu'ils n'ont pas : l'empereur » conclura-t-il. Ce nationalisme exacerbé va le conduire à constituer une milice, la "Société du bouclier" ou "Tatenokaï" avec qui, finalement, il ne tentera nul coup d'état. Pourtant, il déclare en août 1970 : « L'argent et le matérialisme règnent; le Japon moderne est laid. »

Le 24 septembre 1970, avant d'organiser méticuleusement son suicide rituel -le seppuku- il investit avec son groupe de miliciens le bâtiment du ministère de la défende nationale, ligotant le général, neutralisant la garnison. Devant les troupes rassemblées, il lit une déclaration mûrement réfléchie qui commence ainsi : « Nous voyons le Japon se griser de prospérité et s'abîmer dans un néant de l'esprit... » Le seppuku accompli dans les règles de l'art, Morita son fidèle ami, l'achève d'un coup de sabre, comme le veut la tradition. En juillet 1969, il avait écrit ce texte révélateur : « Quand je revis en pensées les vingt cinq dernières années, leur vide me remplit d'étonnement. À peine puis-je dire avoir vécu. »
Comme son héros Honda et le grand vide de son quotidien, comparé à la vie courte mais pleine de son ami Kioyaki.

Ouvrage de référence

  • Marguerite Yourcenar, "Mishima ou la Vision du vide", éditions Gallimard, collection Blanche, 1981, ISBN 2070238873

Références bibiographiques

Références lexicologiques

Autres liens externes

  • Agoravox
  • Mon article sur le site Terre des écrivains : Mishima à Tokyo
  • Voir aussi mes articles sur Wikipedia :
    • Madame de Sade : [1] ;
    • "Mort et vie de Mishima" par Henri Scott-Stokes : [2].
Outils personnels
Espaces de noms

Variantes
Actions
Wiki
Communauté
Dépôt multimedia
Boîte à outils