Une Œuvre publiée sur le wiki de CultureLibre.
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Source : http://www.okedomia.com/2006/11/moi-joseph_06.html
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« Ce qui nous a poussés à tuer, ce fût notre égoïste envie de vivre »
Bleu est le ciel. Cet oiseau qui passe face à mes yeux est comme une poussière sur un tapis immense et pur. Le ciel semble incroyablement chaleureux en comparaison du sol froid et dur sur lequel je suis étendu. Que ce spectacle peut être magnifique quand il s’agit du dernier paysage que l’on voit. Le dernier souffle que l’on prend.
Le sang ne s'écoule plus aussi abondamment de mon flanc déchiqueté. Mon coeur n'a pas encore fini de battre, mais il ne saurait durer encore longtemps et bientôt, il cessera sa lente pulsation qui m'aura permis, avant d'en arriver ici, de souffrir, de rire, d'aimer et d'être blessé. Mais aussi. Mais surtout, de croire.
Où suis-je donc ? Je sais que nous ne sommes pas très loin de Dortmund, car c'est là que nous
avons été amenés avant d'être traînés au cours d’une marche forcée dans de petits chemins boueux au bout desquels nous avons creusé cette fosse. Nous y avons tous participé, contraints par la peur et la résignation, l'attente du soulagement de la mort, la libération de nos corps. Pendant plusieurs heures, nous avons creusé sous les coups de crosses et les brimades des soldats qui nous surveillaient. Nous étions une quarantaine, des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards et des malades. L'un d'eux est mort de fatigue sous l'effort. Il fut le premier à être jeté au fond du trou, où son corps désarticulé me fit penser à un macabre pantin dont on aurait rompu les ficelles qui le rendaient si vivant. Je l'ai envié sur le moment, car je savais bien quel sort nous attendait. Je l'ai envié d'avoir connu une mort moins ingrate que celle qui nous était réservée. Le vent souffle dans les branches des sapins qui nous entourent. Leurs troncs nous enserrent comme une prison naturelle.
Alors, les six soldats qui nous entouraient nous ont dit de nous rassembler près de la fosse. Je me trouvais au milieu du groupe, nu et tremblant dans l’air glacial que même nos heures de labeur n’avaient pas suffi à nous faire oublier. Quand j'y pense. Seulement six soldats, et le plus vieux n'avait pas mon âge. Si seulement nous avions eu le courage de nous soulever. Mais aucun de nous n'était prêt au sacrifice désintéressé de sa vie pour la survie du groupe. L'égoïsme. L'ego, voilà ce qui nous a tués. J'aurais tellement voulu mourir en me battant. Pas comme maintenant. Allongé sur le dos. Couvert de crasse et de cette sueur de peur qui a suinté par tous les pores de ma peau, les secondes qui ont précédé les coups de feu.
Au fond du trou, je suis tombé. Comme une pierre, j’ai glissé. Comme un mort dans l’immobilité. Mais je n’étais pas mort. Le flanc déchiqueté, je me sentais mourir. Et mourir de cette manière est douloureux. D’autres me sont tombés dessus par la suite. Mais dans mon malheur, j’ai de la chance. Aucun n’est venu boucher la dernière vue de mon existence. Ainsi, je ne meurs pas face à des yeux morts, comme ceux que je peux apercevoir sur le côté à la limite de ma perception immobile, mais face au ciel bleu et pur de novembre. Un ciel promesse de bonheur. Un ciel qui vous fait penser que l’hiver n’est pas si dur, car on sait, au plus profond de nous-mêmes, que le froid nous fait profiter pleinement de la chaleur du printemps lorsque celui-ci revient nous caresser.
Je ne respire plus, ça y est. C’est étrange comme sensation de se rendre compte, tout à coup, qu’une des fonctions que notre corps a accomplies sans nous déranger depuis notre naissance, a soudainement cessé. C’est comme si mon esprit était presque devenu tranquille. Il n’y a plus cette sensation, ce feulement, le cadencement de ma respiration qui résonnait dans ma boîte crânienne. Tout juste un inaudible battement de cœur qui ralentit et abandonne un peu plus à chaque pulsation. J’ai l’impression de flotter, doucement, tendrement, sous la lumière décroissante du jour qui meurt. Je n’ai plus besoin de respirer, mais je ne suis pas encore mort. Je ne suis pas mort. Pas encore. Mes yeux sont-ils humides ? J’ai encore un peu mal, mais je n’ai plus froid. Curieux alors que je suis nu au fond d’un trou de terre glaciale. Ce froid que j’ai senti mordre ma peau durant toute notre marche et notre labeur. Ce froid qui nous a accablés de souffrance et a étouffé nos gémissements.
J’entends et je vois, même si l’immobilité m’enserre dans une impuissance qui étrangement ne m’inquiète pas. Aucune panique dans mes veines. Si j’avais pu souhaiter mourir de mon vivant, ce moment-là aurait fait partie de ma prière. Seulement, nous sommes tous au fond du trou maintenant. Tous mort ou mourant. Je ne perçois plus que de faibles gémissements. Un enfant pleur quelque part à ma gauche. Il aura été protégé des balles par sa mère. Pauvre petit. Dans sa volonté de le protéger, sa mère lui a offert la pire de toutes les morts. Enterré vivant. Ma vue est soudainement obscurcie par un nuage blanc qui s’élève comme une explosion du bord de la fosse et tombe sur moi, vite, trop vite.
La chaux recouvre mon visage et s’attaque à mes yeux. Je ne ressens aucune douleur, juste une forme de picotement surnageant à mon engourdissement. Ma principale tristesse est de perdre la vue du bleu des cieux. Le bleu de ses yeux. Je suis maintenant plongé dans le noir et je ne peux que maudire et haïr ces hommes qui font cela à d’autres hommes. Je ne peux que me haïr de les avoir laissé faire. Comment peuvent-ils s’abaisser au-dessous du niveau des hommes ? Comment peuvent-ils nourrir la terre du sang de leurs frères et sœurs de corps et d’esprit ? Ils ont reçu des ordres, mais ce n’est pas une raison pour y obéir. Ils ont peur de désobéir, comme nous avions peur de désobéir. Ainsi, c’est encore l’individu qui est à la racine de la destruction de l’ensemble des hommes. Nous. Vous. Ils, qui suivent sans discuter les ordres pour survivre un jour de plus dans cet enfer. Je vous laisse sans regret à cette terre que vous noircissez. Je vous laisse sans regret à vos enfants que vous massacrez.
Horribles soldats, que faites-vous. Je ne peux pas vous voir, mais je peux entendre vos rires mauvais et stupidement supérieurs. Vos ricanements de hyènes… Et autre chose. Un bruit sourd résonne comme un leitmotiv. Je finis par comprendre qu’ils ont commencé à recouvrir nos corps de cette même terre que nous avons mis tant de temps à arracher au sol gelé. Après m’avoir privé de la vue, vous allez me priver de la capacité d’entendre, d’écouter la vie. Est-ce cela la mort ? Est-ce cela le résultat de toutes ces souffrances ? La récompense pour avoir vécu une vie honnête ? Où est-ce moi, qui ai mal vécu ? J’essaye de me juger a posteriori. Ai-je été un bon fils ? Un bon enfant ? J’ai aimé… J’aime mes parents, ma famille, ma petite sœur. J’aime encore plus Annia et je ne lui ai jamais dit. Je pensais que nous avions encore le temps. Est-ce là mon crime ? Avoir laissé mon adorée dans l’ignorance de mes sentiments ? Je lui ai écrit tant et tant de mots et de lettres, que je n’ai jamais eu la force de lui transmettre. Tant de sentiments sur papier dans un cahier resté caché dans le fond ma chambre d’enfant. J’ai grandi avec toi. J’ai appris à t’aimer, à t’adorer, à te dévisager. De toi, je garde tes yeux bleus où je me noyais sans cesse. Mais le temps, que je croyais avoir à tes côtés, m’a été arraché comme disparaît la chaleur de l’été, caché sous les pelletées. Un oiseau chante au loin une veillée funèbre pour le crépuscule de mon existence.
Nos fossoyeurs s’activent à leur tâche rapidement. Ils ont froid et veulent rentrer chez eux maintenant que leur travail est accompli. La perception de leurs voix se fait soudain plus lointaine. Mon visage est recouvert de terre. Cette terre qui me rentre jusqu'au fond de la gorge, dont je sens encore le poids sur mon corps et ceux de mes compagnons de tombeau. Cette terre qui, accroissant un peu plus sa pression chaque seconde, m’amène à l’abandon du Monde pour le silence éternel du tombeau. L’enfant ne pleure plus, étouffé ou résigné sous le corps maternel.
Et alors que je me dis que j'ai aimé cette vie comme jamais. Que j’ai aimé une femme comme jamais, que j’ai goûté le fruit du bonheur comme personne, mon cœur cesse finalement de battre. Et durant ces infimes instants de conscience glissante, il me vient à l'esprit que je vais vers quelque endroit loin de ce monde d’amertume. J'ignore où, mais j'y vais l'âme heureuse et légère. Et si mon corps eût été encore capable du moindre geste infime, j'aurais sans doute souri.
Simplement.
Je suis mort.
Un jour, où j’étais petit, je suis tombé au fond d’un bassin public rempli de l’eau froide de l’automne. Et alors que je m’enfonçais en direction de ma destinée fatale, la seule chose dont je me rappelle, c’est ce sentiment. Ce sentiment de bienêtre, de quiétude dans la mort, d’absolue certitude de finalité. L’absence de peur, de douleur et de froid. Et cette lumière. Douce et bienheureuse, pendant que je flottais.
C’est pour cela que je n’ai pas peur. Mes remerciements iront, une fois n’est pas coutume, à mes lecteurs, à mes lectrices et à mes bourreaux. Et plus particulièrement, merci à Toi.