La culture en toute liberté.
Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.
Source : http://hodo.free.fr/Romans/Pionniers/
Licences : N/A
"Vivre et survivre.
Voilà le fond du problème, mais tant que l'humain n'acceptera pas qu'il ait été programmé, comme une machine, à vivre et à survivre, il devra se contenter d'errer au hasard des inspirations politiques, philosophiques et religieuses.
Tout être vivant ne fait qu'une seule et même chose, s'emparer d'énergie pour perpétuer. Plus il est habile, plus il accroît son champ d'action dans l'espace. Plus il est intelligent, plus il domine la durée, car il peut prévoir. Mais ses prévisions s'arrêtent au seuil de la vie, et même s'il sait qu'il vit à travers les gènes qu'il a transmis à sa postérité, sa mémoire ne dépassera pas les dures frontières de son cerveau malgré l'imagination qui peut le projeter dans l'au-delà.
Accaparer de l'énergie coûte un certain travail, qui obéit à l'incontournable loi du rendement thermodynamique. La merveille de l'intelligence intervient alors pour choisir le meilleur chemin qui conduira au but, faisant en sorte que ce ne soit pas l'acteur qui fournisse la totalité de l'effort, et donnant même parfois l'illusion de violer les lois de la physique comme la réfrigération qui semble à première vue aller à l'encontre de l'entropie.
La première grande découverte de l'homme ne fut ni la roue ni le feu. Ce fut lorsqu'il se rendit compte qu'il était plus facile de soulever une charge à plusieurs que seul. Le premier outil de l'homme, fut l'homme.
Et cet homme, comme tout animal, est doté de faculté destructive ou de fuite, pour assurer sa survie. Ainsi est-il programmé. Qu'il le veuille ou non, cela n'y changera rien. Pourtant, comme son intelligence lui enseignait qu'il valait mieux garder ses outils plutôt que d'en chercher ou d'en refaire de nouveau à chaque nécessité, il devait conserver dans son entourage les autres. Il devait s'empêcher de les détruire, il devait les empêcher de fuir, et il inventa des règles de convivialité, partage des biens et partage des tâches. Plus les liens qui unissaient ses êtres devenaient complexes plus il fallait maîtriser l'agressivité, celle des autres, plus que la sienne, d'ailleurs.
L'instinct agressif le travaille encore plus que la sexualité dont il admet l'existence, bien que souvent enrobée d'idéalisme. Il devait rester caché honteusement sous les voiles pudiques des civilités que seuls les vandales exhibaient pour effaroucher les bonnes gens. Bonnes gens qui, si elles s'adonnaient plus ou moins discrètement aux joies de l'amour, se donnaient de la même manière au plaisir du pouvoir. Le sexe et l'agressivité avaient chacun leurs masques. Des masques qui changeaient avec le temps au gré des nouveaux besoins inventés par l'homme lui-même pour compenser les inconvénients engendrés par les solutions antérieures.
Le pouvoir, lui, avait de nombreux déguisements et ne se cantonnait pas uniquement sous l'uniforme guerrier, il se faufilait dans tous les domaines de la communauté, volant les tenues sacramentelles, arborant les emblèmes libertaires ou les bannières communautaires, circulant sous forme de billets puis de bits. Nombre de penseurs se sont penchés sur des modèles sociaux basés sur la finance, une création digne de l'abstraction humaine. Ils ne s'attaquaient qu'à la partie visible de l'iceberg, négligeant la programmation humaine tapie sous de bonnes manières, et maintenue cachée par quelque astuce démagogique, assurant honneurs et réputations diverses, voire passeports pour d'hypothétiques paradis. A cette panoplie de trompe l'œil, s'ajoutait la compassion, produit de l'intelligence projective qui, condamnée à vivre avec les autres, découvrait comme dans un miroir ses propres défaillances. A moins que l'altruisme ne soit aussi gravé dans les gênes, contrepoids à l'agressivité, éternelle manifestation du Yin et du Yang, destiné à sauvegarder l'espèce contre elle-même avec une priorité croissante au fur et à mesure de la similitude. Une similitude soumise au seul critère de l'intelligence capable d'inverser les valeurs.
Finalement, l'homme ne se comporterait-il que comme un robot qui tente tout simplement de vivre comme il a été programmé? Un robot dont l'imagination fertile a résolu la survie après l'ultime fin dans un subtil jeu complexe de valeurs virtuelles qui le rend à l'image d'un Dieu qu'il a lui-même créé?Un robot programmé pour trouver une réponse à tout? Et pourtant, ne restera-t-il pas au bout de sa quête de survie un dernier Pourquoi?
Vanitas vanitatum, et omnia vanitas…"
Cheng entendit quelqu'un pénétrer dans la tente et appeler depuis la pièce centrale le Commandant.
Elle était seule dans l'habitation. Elle ferma l'allinone sur lequel elle rédigeait consciencieusement ses travaux et ses réflexions. Elle sortit de sa chambre et alla à la rencontre de l'homme qui s'avéra être Ytzhak pour lui dire que Nic était parti à Rio où les architectes construisaient la première maison en dur comme en avait décidé le sort joué aux dés.
— Peut-être est-ce mieux ainsi, fit Agnon. Autant que j'en discute avec vous puisque vous êtes chargée des relations sociales.
Cheng ne put s'empêcher de sourire, l'Israélite avait le goût des mots justes et souvent il les utilisait comme par mégarde, feignant un trou de mémoire ou une distraction passagère et désinvolte.
— Quel est votre problème, Ytzhak?
— Le commandant m'avait demandé de mettre les connaissances historiques de ma communauté au service de la vôtre… la nôtre, corrigea-t-il. Nous avions pu rendre viable une région désertique. Une terre où devait couler le miel au lieu du sang. Aujourd'hui, on surnomme la vallée du même nom que la mer qui recueille ses eaux, la vallée morte.
Cheng hocha la tête, elle savait. Trop même. Elle s'était assez penchée sur l'histoire de l'humanité pour ne pas en ignorer les grands drames. Et parfois, elle se sentait sombre dans une désespérance incommensurable et ineffable. Embarrassée, elle ne sut que dire et sur un ton mi-figue mi-raisin elle prononça la phrase traditionnelle des astronautes:
— Bienvenue à bord!
Ytzhak sentit la gravité de la Chinoise et voulut la détendre en répliquant: "mais nous ne sommes plus sur le Livingstone…"
— Et ceci, qu'est-ce? fit-elle en montrant le sol. Qu'est-ce? si ce n'est qu'un habitacle voguant quelque part entre les infinis. Un voyage dont on ne verra jamais le terminus.
— C'est vrai, et ici, nous avons pris le train en marche, n'est-ce pas!
Elle sourit enfin un peu moins amère.
— N'est-ce pas notre destinée finalement, poursuivre une quête sans fin qui nous conduira toujours plus loin? Et toutes les bonnes volontés sont bien venues pour rendre plus confortable le séjour sur notre planète vaisseau.
— Oui, peut-être. Maintenant que j'ai terminé ce que j'avais à faire, je me sens un peu désœuvré. Et ce qu'il y a de plus grave, ébranlé. Je crois que je réalise seulement maintenant que nous sommes sur un autre monde. Quel sens peut avoir la Terre promise, un si petit lopin, si minuscule et si perdu dans l'immensité qui nous entoure? J'ai besoin de me changer les idées, et même s'il m'en coûte de concevoir que nous sommes la graine qui germe loin de l'ombre des cèdres ancestraux, il me faut enfoncer mes racines, ici, si je veux survivre.
"Bien sûr, pensa Cheng, survivre…"
En fait, si Ytzhak connaissait assez bien, plus en littérature qu'en pratique, l'art de créer des oasis, il ne connaissait guère plus que la majorité des pionniers comment acclimater l'étuve où s'enhardissait la vie hors des eaux. Mais il projetait de créer une zone tempérée entre cette forêt dévonienne et les déserts brûlants, absolument vierges, recouverts à perte de vue d'une fine poussière rouge. L'idée plut à Sissel, qui laissa Rio quelques jours pour partager ses idées avec l'Israélite.
Enfin, elle pouvait s'occuper d'autre chose qu'exclusivement des plantes alimentaires, médicinales ou utilitaires. Sissel espérait depuis longtemps trouver un apprenti jardinier qui pourrait prendre en charge la culture de végétaux moins indispensables. Si la perte d'un grain de haricot était une atteinte à sa responsabilité, elle pouvait en revanche se permettre quelques tentatives malheureuses avec la flore de divertissement. Et, comme elle n'en avait guère le temps, elle confia un lot de semences à Ytzhak comblé de bonheur. Plus tard, il serait fier quand les Hôdons verraient rougir les flamboyants et bien d'autres espèces colorées, parfumées, fruitées, ombragées. Plus tard, Sissel l'avait promis, elle lui donnerait des broméliacées et même des orchidées. Il ne manquait plus que des papillons pour compléter ce décor idyllique où déjà pourraient se régaler les oiseaux-mouches libérés de leur cage de verre. Et encore, Sissel disposait de nombreux insectes et animaux en léthargie. Mais, elle ne voulait pas précipiter leur insertion dans ce monde, l'idéal étant pour elle de faire cohabiter l'aube du dévonien local avec le crépuscule du quaternaire terrien. Ce n'était pas une tâche aisée et toutes les bonnes volontés étaient accueillies à bras ouverts.
Une quinzaine de jours s'était déjà écoulée depuis que Biscuit avait quitté Hôdo, et que le secret de la présence des androïdes espions était enfin levé.
Les trois "sœurs" devaient obéissance à Katsutoshi selon les ordres initiaux qu'elles avaient reçues. Nana fut cédée à Nic lors de son arrivée mais en fait, elle était le joujou de toute la communauté scientifique. Biscuit fut renvoyée sur Terre pour intoxiquer la CIES et Chica comme fut baptisée la dernière après bien des palabres, était restée sous la responsabilité du Japonais. Personne ne l'objecta, il n'y avait plus sur Hôdo que deux de ces machines et quel critère pouvait prévaloir sur tout autre pour changer d'attribution? De toute manière, Chica était au service de tous car elle était à la fois une merveilleuse sentinelle, un solide pompier tant qu'elle pouvait éviter les flammes ou la noyade et surtout une secouriste hors paire pour la rapidité et la précision de ses interventions exécutées avec un sang on ne peut plus froid. Souvent, Frans devait rappeler à Katsutoshi que les androïdes, aussi, devaient dormir afin de restructurer leurs acquisitions.
L'obsession d'une menace terrienne s'était éloignée à grands pas pour la population qui ne demandait qu'à agrémenter leur nouvel environnement. De plus en plus nombreux étaient ceux qui, comme Ytzhak, changeaient leur activité.
Presque toutes les occupations tournaient autour de la maîtrise de l'eau, de la production d'énergie et de l'amélioration de l'habitat.
Les soldats prospecteurs, auxquels s'était joint le journaliste de Hôdo, s'enhardissaient toujours plus loin à la recherche de matériaux ou de sources d'énergie qui pouvaient satisfaire les intransigeances de Gus. Les gardes forestiers étudiaient la végétation, recensaient les espèces, estimaient les arbres que les bûcherons pouvaient ramener aux menuisiers qui élaboraient des systèmes rustiques de conduites d'eau. D'autres creusaient un puits pour produire du méthane et découvraient ainsi que le sol de la région désertique serait utile pour fabriquer des récipients de terre cuites. Un apprenti potier, plus maladroit et plus rusé que les autres, utilisait des tubes en guise de moule. Les fûts qui en résultaient, permettaient de construire des colonnades sur lesquelles furent transportés les panneaux solaires, offrant ainsi de nombreux abris aux allées qui couraient entre les tentes et les tycho-drômes. Il n'était plus nécessaire de se hâter d'un point à l'autre, sans halte sous la pluie battante, ni de souffrir une canicule sans ombre. Des citadins n'attendirent pas que des plantes terriennes s'adaptent sur Hôdo pour embellir les allées, ils rempotèrent quelques fougères indigènes et les disposèrent un peu partout dans le campement.