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Pionniers/Chapitre 30 (Le retour de Biscuit)

Marteau de juge

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://hodo.free.fr/Romans/Pionniers/

Auteurs de l'œuvre originale : Serge Jadot

Licences : N/A

— Nous voici à destination. Que faisons-nous maintenant, ma belle?

Au loin, on apercevait le tronçon abandonné d'une autoroute qui réfléchissait les rayons de la pleine lune.

— Il faut y aller à pied. Ne peut-on pas cacher votre véhicule?

— Cela risquerait d'allonger notre promenade, ma belle. Au fait, je ne sais pas qui vous êtes. Moi, je suis Petit Cheval Blanc, allusion à une chanson que mon père interprétait dans les bistros de Paris pour se faire de l'argent lorsqu'il décida de ne plus jouer au peau-rouge de carnaval et qu'il se rendit compte qu'il était vain de défendre notre cause. Lui, désignant le médecin, c'est Père Keshavan, un jésuite, un fou de Dieu, convaincu qu'il faut faire œuvre de charité. Pourtant, je ne l'ai jamais vu pratiquer sa religion. Et vous, comment vous appelez-vous?

— Biscuit…

Rapidement, elle réfléchit.

L'ambulance se remit en route.

Le nom servait d'identifiant chez les humains. Etait-il sage de garder le même? Hâtivement, elle consulta le dictionnaire. Deux définitions, une culinaire et une autre? porcelaine rappelant le marbre blanc. Que pouvait signifier un tel nom, une pâtisserie blanche? Elle fouilla, lista, tria compara, soudain elle trouva. Charlotte, prénom féminin et entremets. Il fallait maintenant lui choisir quelque chose de plus adapté. Elle était blanche et maintenant… brune, café au lait, moka, c'était çà, elle avait trouvé�

— Moka, prononça-t-elle, alors que les deux hommes s'étaient contentés de la première réponse et, la voyant songeuse, avaient tacitement suspendu l'amorce de dialogue.

— Biscuit Moka, s'étonna le chauffeur, c'est assez original! Et le prénom?

— Moka, insista-t-elle, n'ayant pas perçu la méprise.

Elle était troublée. Elle avait dû prendre une décision si vite, qu'elle n'était pas sûre d'avoir fait le bon choix. C'était la première fois que cela lui arrivait et ce qui était le plus curieux, c'est que les humains avaient accepté son nom. Elle n'avait donc pas commis d'erreur. Comment s'appelait cette aptitude mentale? chance, intuition, pari?

— Ici, c'est l'idéal pour cacher mon ambulance. Nous descendons Moka?

Rapidement, le trio s'approcha de l'autoroute.

— Pas si vite! haleta le Père.

Biscuit Moka ignorait que le système de vision des humains était moins perfectionné que le sien, et que ces deux compagnons peinaient à suivre le rythme. Elle crut que c'était un appel à la discrétion.

— Vous avez raison, je dois réfléchir.

De toute manière, elle savait qu'ils avaient trouvé l'emplacement de son tycho-drôme. Il était bien là, recouvert d'un camouflage de buisson. Un peu plus loin, une caravane de bohémiens. En fait, des gardes armés jusqu'aux dents. Aucune possibilité de se servir du réseau pour écarter ces sentinelles. Et plus loin, ce camion, lui aussi recouvert de feuillage? Le chargement d'énergie! Ils n'avaient peut-être pas rempli les réservoirs? Comment le savoir?

— Des soucis, Moka?

Elle leur expliqua la situation. C'était l'occasion de voir si ces humains pouvaient encore une fois de plus l'assister. Et ce fut le cas. Le prêtre expliqua qu'il connaissait un astronaute qui serait ravi de leur venir en aide, bien qu'il fut un aigri. Il se proposa de rester avec l'androïde pendant que Petit Cheval Blanc irait chercher l'individu qui traînait dans les bas-fonds mal famés de la ville à l'image de ses voyages dans le système solaire, le seul endroit où il ne sentait aucune gêne à exhiber son visage à moitié brûlé. Parmi les castes d'astronautes, la pire était celles des éboueurs du ciel, traînant derrière leur vaisseau, un chapelet de mortels containers, parfois mal arrimés, tant les hommes condamnés à cette tâche redoutaient de voir jaillir devant eux les portes de l'enfer. Les astronefs eux-mêmes étaient bons pour la casse. C'étaient les plus vieux, rafistolés pour mieux résister aux ardeurs du Soleil vers lequel ils plongeaient avant de larguer les déchets de la folie humaine. A trente-cinq ans, les astronautes qui survivaient à ces missions étaient abandonnés à une misérable retraite anticipée. Et si celui qui était invité à se joindre au trio avait pu conserver une activité dans l'astronautique, ce fut grâce aux relations incroyables du jésuite. Sans lui, ce fils d'une femme philippine non identifiée et d'un père inconnu, n'avait aucune chance de finir dignement ses jours.

Maintenant, l'éboueur de l'espace partageait son temps entre la formation des jeunes qui reprenaient l'ingrate tâche et le contrôle sanitaire des vaisseaux, ce qui lui ouvrait toutes les portes. Il était en effet habilité à vérifier le taux de radiation, des fuites et imprégnations toxiques. Il devait aussi s'assurer de la parfaite étanchéité tant des conduits internes et combinaisons de bord que de la coque. Ce qui lui donnait l'opportunité d'effectuer sans avis préalable des petits vols orbitaux. C'était cette dernière convenance qui avait conduit le père Keshavan à le choisir pour complice.

Le prêtre avait si souvent imploré le Ciel afin que soit accordé à l'humanité l'opportunité de quitter le vieux berceau saccagé d'un enfant bien turbulent et d'entamer une nouvelle tranche de vie. Cette étrange femme venue d'ailleurs, était-ce un signe?

C'était l'occasion de mettre à l'épreuve Moka devant le fait accompli, ainsi, il en aurait le cœur net, car si elle n'était pas mythomane, alors, tous les damnés de la Terre pouvaient réellement espérer fuir leur misère qu'ils traînaient dans ce monde à la dérive. Et les derniers seraient les premiers.

Moka était peu bavarde. Elle ne répondait qu'aux questions et encore, avec avarice de mots. Père Keshavan ouvrit son allinone et se mit à lire.

Prudente, l'androïde se connecta sur le point d'entrée du prêtre, il se pouvait qu'il essayât de prévenir les autorités de sa présence. Mais l'homme ne faisait rien de dangereux, il lisait quelque chose qui s'identifia comme étant une "liturgie des heures". Moka ne comprenait pas pourquoi l'homme traînait tant à en acquérir l'information. Elle avait tout lu en quelques secondes. Il est vrai que le contenu était tellement bizarre qu'il fallait probablement fouiller très loin pour en comprendre le sens. D'autant que les humains utilisaient des modes de communication qui ne passaient pas par le réseau, par exemple, le prêtre touchait son front, ses épaules et son ventre dans un but qui échappait à l'informatique.

Il en était de même pour Petit Cheval Blanc. Elle ne pouvait que traquer l'ambulance et les messages de diffusions diverses, concernant principalement la récupération d'humains endommagés et dans une moindre proportion le trafic routier.

Le jésuite et l'androïde ne virent pas le temps passer, tous deux plongés dans leur méditation.

Père Keshavan admira cette femme qui eut l'élégance de ne même pas sourciller quand elle aperçut le visage de l'astronaute qui, étant mis au courant par le chauffeur dit:

— C'est du gâteau pour moi de vous offrir une petite ballade. Le mieux, est que nous y allions aux abords de la piste en ambulance, cela fera plus sérieux. Après, j'ai tous les sauf-conduits qu'il me faut et je sais baratiner. C'est fou ce que je peux flanquer la trouille aux gardes. Ensuite, nous chargerons l'ambulance à bord du tycho-drôme et nous ferons un petit saut de puce. Veinards! il y en a beaucoup qui voudraient être à votre place.

— Excusez-moi, mais dans mon tycho-drôme même dépouillé, il n'y a pas de place pour une ambulance.

— Allons, petite dame, je m'y connais…

— Pas le mien insista-t-elle.

— D'accord, nous examinerons cet engin que je ne connais pas selon vous, et après je déciderai. Si cela ne vous convient pas, cherchez quelqu'un d'autre. Mais d'ores et déjà, sachez qu'une fois à bord, je suis le seul maître.

Moka se tut.

Comme l'avait annoncé l'astronaute, il put sans problème s'approcher de l'appareil. Mais inquiet par le camouflage et le secret qui entouraient la navette il conseilla à l'amérindien de gentiment endormir les gardes.

A l'intérieur de la navette, sa surprise fut au comble quand il découvrit une énorme machinerie à la place du fret.

— C'est quoi ce bidule?

— Le X2-plasme, qui nous permettra de rejoindre Hôdo.

— Hôdo?

Pour la première fois, les trois humains se demandèrent si la femme n'était pas tout compte fait sérieuse.

— Et zut alors! Vous n'avez qu'une combinaison de vol. J'ai bien la mienne, plus une de secours, cela ne nous en fait toujours que trois.

— Je pas n'en ai pas besoin. Je ne suis pas humaine.

Vivement, le Navajo passa la main devant les yeux. Elle ne sourcilla pas. D'un geste vif, il reversa la capuche, toucha le visage et reconnu une peau synthétique, rarement utilisée, car c'était un luxe que seuls les grands de ce monde pouvaient s'octroyer. Mais en dessous, il ne palpait pas les muscles, les contours osseux ne ressemblaient à rien de ce qu'il connaissait, pire, il n'y avait pas de pouls à l'emplacement de la carotide.

— Qui êtes-vous réellement?

— Je suis un androïde chargé d'étudier l'évolution de l'expédition du Livingstone. Ma mission est terminée, j'y retourne.

— Avec ce rafiot? s'exclama l'astronaute.

— Ce n'est pas un rafiot, c'est un tycho-drôme.

Petit Cheval Blanc suffoquait, ils avaient été manipulés par un robot. Maintenant, lui et le prêtre comprenaient pourquoi elle portait ces vêtements amples et cette capuche qui cachait son visage. Mais l'astronaute voyait la tournure des événements sous un autre aspect.

— Cette bête-là ne peut souffrir de schizophrénie, et je pense qu'elle doit être incapable de mentir. Tout compte fait, il vaut mieux que ce soit une machine qu'une femme hystérique. A mon avis, elle dit vrai et je dois vous avouer que l'aventure me tente, je n'ai eu droit qu'à la brûlante banlieue du soleil et de la Terre. Et vous compères?

— J'ai déjà mis le pied dans l'étrier. Et comme vous je n'ai nulle part où aller.

— Les voies du Seigneur sont impénétrables. Je crois qu'il est de mon devoir d'y aller. Je vous suis.

— Bien! je vais m'assurer que cette boîte à conserve puisse nous transporter.

L'astronaute monta à bord de la navette, l'inspecta, interrogea l'androïde sur la durée et les conditions du vol. Il sortit quelques instants plus tard l'air renfrogné.

— Les réserves d'oxygènes sont pratiquement épuisées. Il n'y en a pas assez pour trois.

— Et pour deux, interrogea l'ambulancier?

— Ca irait. Pourquoi? Vous décidez de rester?

— Jamais de la vie et je ne tiens pas à tirer à la courte paille. Vous nous avez aidés, et je me sens solidaire de mon compagnon. Le laisser seul serait le mettre dans de sales draps. Non! je pensais qu'il pouvait y avoir un moyen si nous récupérons le matériel de l'ambulance. L'un d'entre nous au moins pourrait être en léthargie. Je dispose de deux lits-sarcophages.

— Deux, vous avez dit. Selon mes estimations, il faut que deux d'entre nous soient effectivement dans ces cercueils. Moi et quelqu'un d'autre car je n'y connais rien dans ce matériel.

— Ennuyeux, je préférerais que vous restiez en éveil. C'est vous l'astronaute.

— Je connais cet appareil, intervint Moka, je peux remplir les fonctions de moniteur médical.

— Alors qu'attendons-nous pour transborder le matériel? Dépêchons avant que les gardes ne se réveillent.

L'avertissement vint trop tard. Une milice émergeait péniblement de son anesthésie. Ahuri, il vit la femme prendre seule, sans l'aide de ses compagnons les lourds sarcophages. Il se demandait s'il continuait encore à rêver quand il s'aperçut que l'ambulancier s'approchait de lui. Il entendit ses paroles rassurantes? "ce n'est rien, mon brave, cette navette est un véritable poison volant dont vous avez été victime. On va vous en délivrer d'ici peu, mais reposez-vous en attendant. Vous verrez, tout ira mieux après."

Il s'assoupit dans les bras de l'homme qui le transportait à l'abri dans la fausse camionnette de bohémien. Puis, il perçut, plus tard, vrombir le tycho-drôme. C'était fini, pensa le garde avant de s'assoupir à nouveau, il était hors de danger.

Là-haut, deux paires d'yeux regardaient ce spectacle qu'ils n'avaient jamais pu contempler avant? un joyau dans un écrin noir, un bijou plus beau que tout ce qu'ils avaient pu observer avant: la Terre.

— Voir Venise et mourir, s'exclama le prêtre.

— Venise? interrogea l'ambulancier.

— Une vieille expression pour une ville qui fut engloutie par la montée des eaux.

— Allez! çà suffit, si vous voulez qu'on arrive vivant à l'autre bout du voyage, c'est l'heure de faire dodo. Et c'est promis, s'il y a assez d'oxygène, je vous réveille avant.

Il tint promesse et réveilla ses deux compagnons de fortune à l'approche de Hôdo, une belle sphère bleutée où l'on ne reconnaissait pas les continents de la Terre. L'androïde n'avait pas menti.

Le tycho-drôme atterrit dans la partie obscure ce qui était une chance pour les humains qui n'auraient pas à affronter la canicule pour leur longue marche vers le village. Jérusalem! Père Keshavan n'en croyait pas ses oreilles.

A mi-parcours, des hommes vinrent à leur rencontre. Biscuit Moka avait prévenu les Hôdons de son arrivée ainsi que des hommes qui l'accompagnaient. Bravement, inconscient de la méfiance qui régnait à leur égard, l'astronaute s'avança, levant la main en saluant comme les astronautes. Un homme lui répondit et s'approcha seul.

— Commandant Lucien Porte du Livingstone, je présume? Stanley, Jonhatan Stanley. On vous croyait disparu.

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