Pionniers/Chapitre 6 (Et de deux)

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La réunion n'avait pas tourné du tout comme l'avait décidé initialement Nic. Il était normalement prévu de traiter de deux autres problèmes majeurs: supprimer la grippe et trouver le ou les meurtriers. Mais la double intervention, celle de Tcherenkov et celle de Gus, avait bousculé l'ordre du jour, ce qui n'avait pas gêné l'imprévisible Commandant Lucien Porte, toujours prêt à sauter sur toute opportunité utile aux fins qu'il prévoyait souvent seul à la dernière minute.

La lutte contre le virus qui envenimait la vie à bord était sous la responsabilité des médecins et scientifiques et tout compte fait, il pouvait leur faire confiance. Ce n'était pas en les incitant à trouver rapidement une solution qu'il accélérerait les recherches. Il détestait jouer la mouche du coche même si la situation empirait. Déjà, la moitié des membres des milanautes étaient malades, et certains ne semblaient pas récupérer aussi vite que la Chinoise qui avait déjà presque retrouvé son visage ovale de Joconde asiatique, avec ses profondes commissures des lèvres d'où rayonnait un perpétuel sourire.

Quant au crime du blanchisseur…

Maintenant, comme il le craignait, un deuxième mort irait enrichir les serres du vaisseau. Et c'était un engrais de choix: un émir. Du moins celui-ci le prétendait-il.

Nic fut mécontent de la venue de ce prétendu prince qui était en tout cas le roi de l'une des succursales de la Grande Mafia dont le siège occupait plusieurs bâtiments administratifs du Kremlin, vendus pour une bouchée de pain après que Saint-Pétersbourg redevînt capitale de la nouvelle monarchie. "Mécontent" semblait même trop faible comme sentiment. La CIES avait dû accepter que certaines organisations ne désignent officiellement leur représentant qu'à la dernière minute afin de préserver l'anonymat le plus longtemps possible et surtout pour éviter tous les journalistes et les manoeuvres stratégiques d'autres groupes. En l'occurrence, la Nouvelle Mésopotamie avait dévoilé son homme juste avant la clôture de l'enregistrement. Nic se demandait ce qui avait coûté le plus? le titre d'émir ou le voyage dans le Livingstone. Normalement, tous avaient un emploi dans son vaisseau, mais ce milliardaire était la seule et unique exception. Une chance peut-être. Qu'aurait-il fait d'utile? vendre des armes ou de la drogue? En tout cas, lui, il n'avait pas besoin d'être remplacé comme le blanchisseur.

Le Commandant eût préféré une autre occasion pour quitter le milanaute maître. Mais il voulait se rendre compte par lui-même de ce qui se passait. Il avait l'impression que sa présence dans les lieux du crime pourrait lui apporter quelque inspiration.

La traversée des astro-labs lui paraissait étrangement pénible. En jetant un coup d'œil sur Katsutoshi qu'il accompagnait, il constata que le visage du Japonais était moite. Ce fut en sueur que les deux astronautes arrivèrent dans la chambre du drame. Une chambre élégamment décorée de riches arabesques aux matériaux précieux maculés de sinistres tâches. Au centre de la pièce, une fontaine crachait un jet ensanglanté en puisant le liquide dans la vasque où baignait une tête sans corps. Ce dernier, mutilé aussi de la main droite, gisait juste à côté d'un sofa de soie sous l'œil orgueilleux de la victime, entière cette fois, peinte sur une toile que reproduisait l'écran mural. Le beau tapis persan ne ressemblait plus qu'à un buvard sur lequel se serait vidé un encrier de rouge. Près de la main gauche, un cimeterre finement ciselé à l'or fin reposait sur une écharpe blanche. C'était la signature de l'assassin.

— Je pense qu'il s'agit du même homme qui vient de frapper pour la deuxième fois, fit le Japonais. Chaque victime est assassinée par son arme et ses méthodes de prédilection.

— Un vengeur? interrogea Nic.

— Plus précisément un vengeur à gages.

Ce siècle de guerres économiques et de sécession, de guérillas civiles ou urbaines, de combats de l'ombre et de la terreur avait engendré bien des tueurs, psychopathes ou professionnels, dont les vengeurs. Certains devenaient même des héros nationaux parfois bannis hors de leur territoire. Ainsi en était-il du "Boucher de Liège".

Nic s'était fait une hygiène de vie, de ne jamais prendre pour argent comptant la vox populi, quelle qu'en soit la source. Il avait vécu dans son enfance la fin de la confédération belge, lorsque les deux principales communautés qui la composèrent en vinrent aux mains sous l'œil bienveillant des puissances qui jugeaient trop gênante la dernière tentative de renaissance européenne. Il est si facile d'attiser la haine sur des différences culturelles. Il suffit de prouver que les us de l'un sont brimés par ceux de l'autre. Et ce n'est pas difficile, les malentendus naissent si aisément, même au sein d'une copropriété ou d'une famille empêtrée dans des rets de superbes rancunes. Alors, entre deux communautés de traditions différentes!

Les forces occultes, qui n'avaient rien de mystique, agitèrent les contours de l'Europe réunie. L'épidémie de discorde s'étendait de la Crète aux Pays basques et de l'Irlande à la Sicile. Puis, les luttes fratricides gangrenèrent le coeur de l'Europe, la banane bleue, siège des pouvoirs politiques et des échanges technologiques. C'était une aubaine pour ceux qui y voyaient la source de tous leurs malheurs ou un danger pour leur propre puissance. Les déçus étaient devenus plus nombreux que les sceptiques, et ceux qui continuaient à croire à l'UE en vinrent à accepter tout éclatement interne, du moment que les nouveaux états restaient dans le giron de l'Union. Et puis, comment interdire aux uns, ce qui était permis aux autres?

Ainsi, le mariage de raison qui avait scellé l'union de deux cultures dans l'antique pays de Nic, s'était soldé en un déchirant divorce malgré la séparation des biens qui devait tout résoudre. A chaque choc économique, des agitateurs exploitaient habillement la suffisante avarice des gagnants et l'envie des perdants, des "fainéants" ou des "crétins". La force de l'union se transforma en force de haine. A l'origine, le pays se déchira en deux, sans la moindre tentative de conciliation proposée par l'ensemble des états du continent. Ce n'était pas leur problème. Deux états à la place d'un seul ne changeaient rien dans l'arithmétique sociale de l'économie, mieux, cela permettait d'exploiter au mieux les marchés et les ressources, humaines au passage. Mais, la capitale nettement peuplée par l'une des parties se trouva enclose dans le camp adverse. Alors, commencèrent les hostilités aux frontières. Tout doucement au départ, badigeonnage des panneaux routiers, puis fermeture des chemins, sabotage, terrorisme et, finalement, la lutte armée copieusement équipée par des gens débordants de prévenance.

La perte d'amis, de familiers, éveille inévitablement la rancoeur. Celui d'en face devient l'ennemi, le bourreau, le monstre à écraser, à exterminer. Celui qui n'a pas connu les atrocités de la guerre ne peut comprendre les sentiments que charrient la souffrance et la peur, pas plus que celui qui n'a jamais aimé ne peut saisir les égarements de l'amour. Dans le dernier cas, on pouvait invoquer l'acte passionnel et le coupable avait droit à une incarcération psychothérapeutique. Dans le premier cas, on s'arrangeait plus par stratégie économique que diplomatique, à recourir à l'horrible anathème de crime de guerre. Il s'agissait, en fait, souvent plus de briser un pouvoir gênant que de protéger des populations.

Quelles règles transformaient tel révolutionnaire en héros ou en mutin? Fallait-il être magistrat ou sorcier, pour accorder des circonstances atténuantes au viol sauvage d'un village de femmes, et condamner au maximum des peines les "bavures" guerrières commises sous l'emprise de la peur? Quelles lois guidaient la justice? Ce n'était pas le hasard, et pourtant la logique restait impénétrable. Mais, Nic ne pouvait presque pas dévoiler le fond de sa pensée. C'était un sujet tabou. Pourtant, s'il était le Commandant du Sea-morgh'N, c'était bien grâce à ce "Boucher de Liège". Sans lui, il eût été l'un de ces nombreux enfants, victimes de balles perdues, dont on ne parle jamais dans les livres d'Histoire. Nic se rappelait de l'intervention de l'homme, "Planque-toi, petit!", suivi de lointains claquements accompagnés du bruit de quelques abeilles véloces fendant l'air. Cet air était pourtant si calme pendant la trêve, et le démon fanfaron de cet âge l'avait guidé le long de sacs de sable pour voir de près ce char d'où émergeait un soldat, fatigué, désabusé, mordant calmement dans ce qui ressemblait à un sandwich, aussi calmement que s'il fut, lors des beaux jours, accoudé sur le zinc du bar fermé et délabré dix mètres plus loin. Le bar où les pères des amis de Nic trinquaient parfois avec son père. Ses amis, soudain devenus ennemis. Des amis, que Lucien avait attendu en vain après que "ça" se termine. Amis, morts ou métamorphosés. Sauf un. Celui-là était devenu aussi sceptique que lui-même, et il resta jusqu'à sa mort prématurée, un anarchiste.

Aussi, Nic renvoyait dos à dos, les criminels et leurs juges, car depuis l'âge où les enfants apprennent normalement autre chose, il avait compris que les circonstances moulaient les gens, et que certaines gens moulaient les circonstances.

Katsutoshi avait fini d'examiner minutieusement les lieux du drame.

— Pour ma part, j'ai fini Nic.

— Bien! Alors quittons ces lieux. Nous n'avons plus rien à y faire. Et qu'on me nettoie tout çà.

Le commandant jeta un dernier coup d'œil dans la chambre de l'émir. Il secoua du chef en se demandant s'il n'était pas à la tête d'une croisière de luxe, lui qui était plus habitué aux convois industriels et aux missions scientifiques.

Les deux officiers se retrouvèrent dans la pièce commune qui était ici un atelier de décoration. Le troisième occupant des lieux arriva, escorté par un garde. Il n'avait rien vu et était parti très tôt pour décorer la chambre d'un passager. Le contrôle d'alibi fit apparaître qu'il s'agissait plutôt d'une passagère.

C'était l'autre occupant qui avait donné l'alarme. Il était peintre et devait faire un portrait de feu son voisin. Couche tard et lève tard, le remue-ménage l'avait réveillé. Sans se presser, il était sorti de sa chambre, s'était aperçu que la porte voisine était entrouverte, peut-être une manifestation de mauvaise humeur de son éminence qui attendait impatiemment l'artiste et qui jugeait que l'œuvre tardait à prendre forme sur la toile.

Evidemment, l'émir se sentait suffisamment au-dessus des lois pour porter la balise personnelle. Le plat de son électroencéphalogramme ne put être détecté et aucune alarme ne fut déclenchée.

— Ceux-là n'ont pas la carrure de vengeur, fit Katsutoshi, en examinant le chétif Vietnamien et le frêle Malais, les voisins de l'émir.

— Quel profil donnez-vous à nos ou notre tueur? interrogea Nic.

— J'éviterais toute hypothèse hasardeuse. Mais, à mon avis, nous n'avons à faire qu'à un solitaire. En tout cas, un homme qui connaît bien le vaisseau.

— Agnon?

— Non, je ne le sens pas comme le coupable idéal. Peut-être comme complice, oui. D'ailleurs je suis presque sûr que l'assassin n'est ni un astronaute, ni un scientifique. Ces meurtres sont exécutés par un professionnel. Ce dernier doit avoir une couverture légère comme celle d'un artisan et un entraînement de militaire. En revanche, il n'est pas impossible que quelqu'un du Livingstone l'informe sur ses victimes.

— Pourtant, le blanchisseur faisait partie de ceux qui voulaient perpétuer l'extermination juive, et l'émir avait contribué activement à l'annexion d'Israël dans la nouvelle Mésopotamie. De plus, Agnon est l'homme qui a le plus facilement accès aux informations personnelles de l'équipage. J'ai l'intention d'aller le voir tout de suite, le module H6 est juste à côté. Prévenez Stella et mettez-moi sur écoute. J'irai seul.

Sur le pas de la porte, Nic se retourna soudain, et s'adressant au décorateur, demanda: "Au fait, est-ce vous l'auteur de la décoration de la chambre de l'émir?"

— Oui, chef! (Tiens! ici, c'est comme cela qu'on devait appeler l'émir. Vraisemblablement des gens habitués à la servitude et aux mauvais traitements, à en juger par leur apparence de chien battus.)

— Beau travail! Vous avez du goût et du talent.

— Je ne suis pas seul, mon très cher ami le peintre, m'est d'une grande aide et ses talents sont dignes d'éloges aussi.

— Je m'en réjouis d'autant plus que je constate qu'il n'y aura pas que des ennemis assassins à bord de mon vaisseau. Vous devriez à l'occasion faire un saut dans le milanaute maître. Cela vous plairait peut-être d'y apporter quelque aménagement.

— Nous sommes très reconnaissants de votre estimable offre, et quand devons nous y aller?

— Ce soir, au changement d'équipe?

— Nous y serons.

— Je présume qu'aucun astronaute n'a eu l'idée de vous rendre visite jusqu'à présent. Ceci doit être une bonne opportunité pour vous.

— Oh, mais nous avons déjà une future cliente de chez vous.

— Ah?

— Le chef médecin semble beaucoup apprécier notre travail et nous attendons avec impatience qu'elle daigne nous appeler.

Nic plongea son regard dans celui du Japonais qui restait imperméable. "Non! pas elle! Pas une complice!", pensa-t-il, en quittant la pièce.

Un frisson lui traversa l'échine.

La grippe. "La grippe! et si c'était… Non! ce n'est pas possible."

Il fallait en avoir le coeur net. Nic accéléra le pas, la gravitation le permettant de plus en plus.

Nic se demanda quels genres d'habitations, il y trouverait dans le module H6, qui donnait directement au bout du couloir sur la droite à cent vingt degrés. Celle qu'il venait de voir, était si luxueusement décorée qu'il eut soudain l'impression d'être un Commodore de paquebot de luxe. Pourtant, il ne voyait pas l'émir vivre dans ces studios qui remplaçaient sur Terre tous les appartements. Les villas étaient devenues rarissimes, remplacées par des immeubles peu élevés, rarement plus de cinq étages. Chaque personne adulte ou non, avait droit d'habiter un seul studio par ville. S'il partageait sa vie avec d'autre, il avait la possibilité d'occuper un studio supplémentaire pour la vie commune. Mais, c'était si cher, que la majorité préférait la cantine et le salon de l'immeuble. En fait, presque plus rien ne distinguait ces habitations des hôtels ou des cités d'étudiants et de travailleurs délocalisés. Rien, si ce n'était le mobilier et les dimensions de la pièce. Pour beaucoup de voyageurs du Livingstone, les chambres de vaisseau semblaient même plus spacieuses que leur dernier domicile sur la planète.

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