Sang Remord

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Cette œuvre est basée sur une œuvre originale sous licence art libre.

Source : http://www.okedomia.com/mes-nouvelles/sang-remord/

Auteurs de l'œuvre originale : Eleken Traski

Licences : N/A


Obscurité.

Écrase.

Supprime. Dévore. Détruit.

Prends. Partout. L’obscurité.

Partout le noir. Partout cette obscurité infinie, présente et étouffante, qui écrase sans pitié. Cette obscurité qui supprime la forme, qui annihile la vie. Pas de mort. Cette obscurité qui dévore ce qui n’est pas. Cette âme qui n’en est plus une.

Un son résonne. Faible, court... Une vibration lente vient emplir l’obscurité. Une vibration qui parcelle, qui morcelle l’entêtante noirceur. Elle atteint la source. Cela fait tellement longtemps. Sans mémoire. Le temps. Qu’est-ce que le temps. Il y a longtemps que ce qui passe n’est plus. Le vent qui souffle. Qu’est-ce que le vent, de l’oubli dans le temps, du temps dans le vide. Aspirant la vie qui s’échappe. La vie... La vie... Là... Le confinement apporte la sensation de...

Un son résonne... Faible... Court... Encore. Une nouvelle fois. Encore et encore. Le temps... Oui, le temps. Qui... Un son... Un deuxième. Il y a tellement de sons, de vibration qui emplissent le temps. Le temps se répète. Il se complète d’un noir sans vie, l’obscurité qui se mûrit. Elle se remplit. De noir. De sons. L’obscurité prend vie. Elle frappe. Elle étouffe, écrasante et implacable, elle digère les sons.

Un mouvement. L’univers se dilate, s’étire, se construit. Prend, reprend une densité perdue. Le mouvement. Le lieu. Voilà le mouvement. Voilà le début. Cela... Cela est quelque chose. Quoi ? Voilà le lieu où dort le noir. L’obscurité de la vie naissante à ce dessein. Le lieu où la mort réside. Où la mort règne.

Le noir entoure, prend, dévore. Il n’y a que lui tout autour de... de... de...

Moi ? Je suis. Et pourtant. Mais, pourtant je suis. Que ? Quand ? Pourquoi ? Qui ? D’où ? Où ? Pourquoi suis-je ? Je ne me rappelle pas. Je ne comprends pas. Qui suis- je, que suis-je ? Et pourtant, pourtant je me rappelle... Quoi ? Je me rappelle que je m’éveille. Je me rappelle ce son qui frappe... Et alors ? Et quoi d’autre ? Rien. Le noir. L’obscurité. Le néant. Le silence... Il n’y a rien d’autre. Et pourtant je suis. Et pourtant je pense. Je ressens. Un mouvement. Un choc. Un son. Un son long et bas. Un son dans la continuité de lui-même. Un son. Ce son. Un raclement. Mon obscurité racle contre quelque chose. Paroi. Oui, elle racle. Je sais... Sans savoir. Le sens monte. J’entends. J’écoute. Je perçois d’infimes changements dans la continuité du mouvement. Je monte. Je me redresse. Le plan se modifie, se radicalise, se cristallise. Mon être tombe. Chute. Contre l’obscurité qui m’entoure. Elle se détoure. Dans le noir, je prends conscience. L’essence de mon esprit se matérialise, se modifie, s’amplifie. À mesure que mes pensées s’éveillent, un sentiment me prend. Je suffoque. Je suis prisonnière. Je ne peux bouger. Il n’y a rien d’autre que le noir. Un noir qui m’étouffe. Un noir qui me serre. Qui étrangle. Qui m’oppresse.

Un son résonne... Plus fort... Plus long... Une odeur de poussière perce ma conscience. Une odeur. Oui, elle monte. Monte si loin dans ma mémoire. Qu’est-ce que c’est ? La poussière. La mort. Le désir de la mort. Mais pourquoi ? Je suis. Je suis morte... Je suis là. Prisonnière de mon propre corps. Prisonnière de cette tombe. J’ai un corps. Je suis prise au piège. Je suis un être. Je pense. J’ai peur. Je suis effrayée. La panique s’insinue dans mon individu retrouvé. Je suis perdue. Je suis morte. Je suis enfermée. Je suis immobile. Je suis entravée, enfermée dans ce tombeau. La force qui me meut, meurtrit mon corps, n’est pas la mienne. Je suis incapable de bouger. Je suis impuissante dans ma cage. Je ne peux pas bouger. Aucun mouvement n’est permis. Que va-t-il se passer ? Vais-je replonger dans cette obscurité inconnue maintenant que mon moi m’est connu ? Je ne veux pas. Je ne peux pas ! Non ! Plus maintenant ! Libérez-moi ! Par pitié libérez- moi ! Je vous en supplie. Je ne veux plus. J’étouffe. Dans le noir, je recommence à supplier. Je recommence à espérer. Je recommence à vouloir. Je veux fuir. Je veux sortir. Je veux vivre. Par pitié.

Le son résonne encore et encore. La direction change. Il s’étend. Il s’étoffe. Il se vend, se repend. Que ? Quoi ? Où ? La vie. La mort. Dans cette vie, je suis morte. Mais pour cette mort je préférais vivre. Je me rappelle...

Le bleu du ciel réchauffe mon visage. Je regarde cet oiseau qui s’est posé nonchalamment sur la branche à côté de moi.

Je ne me rappelle rien. Dans un premier temps, seule l’obscurité m’aveugle. Et puis, une impression, une sensation. Un souvenir explose dans mon esprit. Je me rappelle avoir eu mal. Je me rappelle avoir été terrifiée. Je me rappelle avoir détesté, avoir maudit. Je me suis mordue au sang pour boire. J’ai pleuré. J’avais tellement faim. Tellement longtemps. Tellement faim. Tellement de temps. Trop de temps... Mais pourquoi ? Un son horrible. Un son puissant. Un son si plein de continuité. Un son si différent. Un terrible raclement. Du roc contre du roc. Ma chair contre le roc. Ma vie contre cette obscurité. Je ne sais pas ce qu’est ce son, mais mon esprit s’emplit d’une onde euphorique. Un sentiment. De l’espoir. Y a-t-il de l’espoir en ce jardin de misère ? Y a-t-il une suite à ma mort présente ? Y a-t- il ? Je suis consciente. Je suis vivante. Je dois sortir, j’ai peur. Terriblement peur. Cette même peur avec laquelle j’ai perdu mon esprit dans l’obscurité. Cette même peur qui m’assaille, qui me tiraille, prolonge cet affreux moment de panique. Et puis le son énorme. Effrayant. Puissant, brûlant et douloureux. Et ce picotement qui me parcoure.

Je sens mon corps chuter, tomber. Tomber à l’extérieur. Tomber à l’extérieur de mon tombeau. À l’extérieur du sarcophage de pierre. Ce bruit. Quelqu’un a ouvert mon tombeau. Mon corps. Oui ! je reprends conscience, de mon corps, de moi, j’existe. Je suis... Quelqu’un...

Le soleil s’est couché il y a encore peu de temps. Sa chaleur inonde encore ce monde que j’arpente. Il m’est arrivé tant de chose depuis que je suis. Depuis que j’appartiens à ce monde de la nuit. Je lutte depuis tant de temps contre ma nature. Je...

On me bouge. On me roule. La pression. Je ressens un touché. Lointain. Faible. Un frôlement. On me frôle. Il y a plus que l’obscurité. Des autres. Il y a des autres que moi. Je panique encore plus. J’aimerais fuir. J’aimerais me lever. J’aimerais respirer. Mais rien de tout cela. Je ne peux pas. Et à mesure que je me réveille je prends conscience. Je suis à leur merci. Comme autrefois. Ils m’ont déjà fait mal. Ils vont recommencer. Ils m’ont fait très mal, ils m’ont enfermée. Je ne l’avais pas mérité. Ils veulent que j’aie encore plus mal. La douleur qui maintenant me parcourt le corps. La douleur qui plie ma conscience dans un déchirement rougeoyant de perceptions naissantes. La chaleur. Le froid. Une chaleur diffuse inonde une partie de mon corps. Cette part de moi me rend heureuse. Un froid mordant frappe l’autre part. Cette part me fait peur. Terriblement peur. Elle me rappelle trop... Elle... Non ! Elle me rappelle ce qu’ils m’ont fait. Elle me rappelle ce qu’ils m’ont pris. Comment ont-ils pu me faire ça ? Je sens monter en moi un autre sentiment devant lequel recule ma peur. C’est une sensation terrifiante, une envie, une boucherie, un besoin. Le besoin de faire mal. Le besoin de frapper. Le besoin de rendre ce qu’ils m’ont fait. Une colère que je ne puis nommer née en moi et bientôt elle se transforme en rage devant mon impuissance à agir. Mon impuissance devant ces êtres qui viennent d’ouvrir mon tombeau.

Toi que je regardais d’un regard si doux. Pourquoi es-tu parti mon ami ? Pour m’as-tu laissée ? J’avais tellement besoin de toi dans ce monde. J’avais tellement envie de te voir grandir à mes côtés. Il a fallu que tu aies peur. Il a fallu que tu mordes le temps qui nous suivait. Il a fallu que tu partes... Que tu ne reviennes pas... C’est moi qui ne suis pas revenue.

Je sens... Sang. L’odeur me frappe comme un coup au visage. Du sang, son sang. Il est là. Il palpite dans ses veines remplies. Il vit là. Prêt de moi. Si prêt. À mesure qu’il se penche sur moi, cette odeur devient insoutenable. Cette odeur qui me réveille, qui m’attire, qui me promet. Cette odeur qui est une merveille, qui donne à ma haine un but, à ma conscience un choix... Mais, il est si loin. Cette douleur lancinante qui habite mon âme emplie mon esprit. Son esprit emplit mon âme. Plus que son sang, son esprit s’immisce dans le mien. Perverti mes pensées naissantes, annihile ma conscience précaire et noie mon moi. Sa conscience submerge la mienne. Sa conscience vivante et trop forte pour ma conscience morte et faible. Je ne suis plus ce moi retrouvé. Je suis lui. Il. Cet homme. La douleur devient insoutenable. Pourquoi faut-il encore que je souffre comme cela. Je ne pense plus. Je ne peux plus. Mais je hais encore. De plus en plus je le hais. L’homme porte une main à son crâne. Ce qui n’est chez lui qu’une migraine naissante est une horrible déferlante d’aiguilles d’acier dans ma tête. Mon esprit a perdu au cours de cette nuit trop longue et sans lumière le jugement et le contrôle de mes perceptions. Ses pensées m’agressent. M’oppressent. Me détruisent. Me font mal. Du mal. J’ai mal. Ô mon dieu comme j’ai mal ! Laisse moi mourir maintenant.

Notre dieu ! Celui que tu as renié, démon ! Tu n’as pas le pouvoir de l’invoquer. Il n’est plus le tiens. Ton seigneur est le démon ! Et pour ce crime...

Je perçois une image... La vue. Je vois. Mais ce ne sont pas mes yeux qui voient... Non, ce sont ces yeux qui voient les miens. La couleur. Il n’y a pas d’obscurité. L’absence de couleur. Gris et desséchés. Mes yeux. Morts. Je suis morte. Mes yeux sont morts. Ce corps est le mien. Ridé, déchiré, pétrifié. La peau n’est tendue que sur des os. Ma poitrine se réduit à mes côtés décharnés, mon ventre rentre profondément dans mon abdomen. Mon corps est encore couvert de manière éparse de lambeaux d’un vêtement qui a maintenant la même couleur que ce qu’il recouvre. Le corps d’une morte. Je suis prisonnière de ce corps momifié par le temps. Ils m’ont fait cela.

« Pitié ! Laissez-moi sortir de là ! »

Ses pensées hurlent alors à mon esprit celles qui se forment alors dans sa conscience. Cette vue agresse mon âme. Ce flot psychique déchire le tissu de ma conscience dans la douleur, misérable et intolérable. Ces paroles qu’il prononce maintenant, la voix chargée d’excitation.

« Le livre de frère Grégoire disait la vérité. Nous l’avons trouvée. La dernière de son espèce.

— Elle est morte ?

— Elle en a tout l’air... Sept cents ans enfermée dans ce tombeau tueraient n’importe quel être... Même un être comme elle. Nous allons sans doute pouvoir faire un prélèvement ADN et faire un clonage. Grâce à elle, nous allons faire de prodigieuses découvertes »

Je suis tombée dans leur piège. Oui, un piège pour un être tel que moi. Des flèches dissimulées dans les murs me transpercèrent de toutes parts, les grilles se sont refermées derrières moi, les portes étanches derrière les grilles, la lumière derrière les portes. Je suis restée enfermée dans le noir pendant longtemps. Agonisante de faim. Terrorisée par l’obscurité. Alors que j’avais l’impression que des mois s’étaient écoulés, j’avais tout juste la force de bouger, mais pas celle de me battre, même contre un homme.

La peur revient. Elle refoule, foule mon esprit. Ma haine recule, s’effondre devant la panique montante. Comme une marée. Comme les vagues. Ma peur recouvre ma rage. Ma peur se brise sur les rochers de ma colère. Ma peur et ma haine s’entremêlent. Cet homme auquel je suis liée. Je reprends peu à peu conscience. Je repousse peu à peu son esprit hors du mien... Puis je comprends alors. Je peux utiliser son esprit comme il emplit le mien. Dans cet instant, nos âmes sont liées. Je pénètre son esprit et y insuffle les premières questions qui me viennent. Que suis-je ? Qui suis-je ?

De son esprit me parvient en brouillis d’images incohérent. Des gravures, des mythes, des contes... Le sang. La peau humaine. Des crocs... Un mot enfin se détache au-dessus de tout cela. Vampire. Est-ce mon nom ? Est-ce ce que je suis ? J’obtiens de sa part la certitude que c’est ce qu’il croit que je suis. Un monstre. Je ne suis pas un monstre ! Je suis un monstre ! Je sens le monstre en moi. Il grandit. Il a faim. De Vengeance. De sang. De douleur. De souffrance. Il ignore mon nom. Le livre n’en faisait pas mention. Il me faut son sang. Il me faut sa vie. Il me faut vivre. Mon corps est trop faible. Je suis morte. Je ne peux me mouvoir. Aucun muscle de ce corps ne répond à ma volonté retrouvée. Suis-je seulement encore quelque chose. Je panique. Serait-il possible que je reste prisonnière encore une éternité de ce corps. Percevant mais ne pouvant. Après un infini de noir, je ne peux concevoir de rester ainsi. Morte mais vivante. Il y a un moyen. Il doit. Mais oui. Je suis dans son esprit. Il veut me voir vivre. Il le veut. Il veut ce que je veux. L’idée jaillit dans l’esprit de l’homme comme une fontaine d’eau claire et salvatrice dans un désert aride et mort. Il doit le faire. Il le doit car de cela dépend le succès et le mérite de cette mission. C’est la meilleure chose à faire. Mais pourquoi ? Je chasse de son esprit les doutes qui poindrent à la surface de sa conscience. Je me sens faiblir de secondes en secondes. J’ai l’impression que ce sont là mes ultimes forces que j’utilise pour insuffler à cet homme ce désir. Les dernières forces. Les dernières. Après cela, je serai morte. La fin. La fin de tout espoir. Plus de vie. Plus de mort. L’infini du néant de folie pour mon âme. Aucun repos. Jamais. L’homme se penche sur moi. Son crâne est devenu douloureux. Son instinct de survie est puissant. Le détourner me mène aux portes de l’enfer. La douleur qui emplit mon esprit vrille mes pensées dans l’incohérence la plus complète. Je ne peux plus lutter.

L’homme ouvre son poignet sur mes dents faisant gicler son sang chaud au fond ma gorge desséchée. La liqueur de la vie s’écoule en moi comme une traînée de feu. Un feu qui me brûle. Un feu qui éveille en moi plus de douleur. Plus de douleur. Complète. Ma vie. Je reprends.

Son compagnon hurle, lui demande pourquoi il fait sa tout en l’arrachant à ma bouche. L’homme tombe à la renverse sur le dos. L’autre me regarde un instant avant de se détourner.

« Pourquoi as-tu fait ça ? Tu es fou !? »

L’autre lui répond qu’il ne sait pas. Il ne comprend pas ce qui lui a pris. Il est effrayé. Il ne sait pas ce qu’il s’est passé. Il a eu une drôle de sensation, comme si son esprit parlait hors de sa conscience et agissait contre sa volonté la plus profonde. Il est temps de partir. Tous les deux sont effrayés maintenant. La peur transpire de leur esprit inférieur. Il faut aller à l’extérieur. La panique qui avait, un instant, refoulé derrière le bien être du sang, revient, frappante, me glacer l’esprit. S’ils partent maintenant, s’ils m’abandonnement ici, je n’aurai pas la force de vivre. Je concentre alors toute mon attention sur mon bras. Je me concentre de toutes mes forces. Je mets toute ma rage dans cette pensée. Bouger mon bras. Ce bras qui m’est apparu comme mort et sans muscles quand l’homme m’a regardé. Je sais que de cela vient l’espoir. Ma colère née du désespoir. Si je n’y arrive pas... Non je ne peux pas supporter cette éventualité. C’est impossible. Je ne veux pas. Je ne veux pas subir encore ce qu’ils m’ont fait. Je ne veux pas laisser la rage me consumer sans la noyer dans leur sang. Je ne veux pas ! JE NE VEUX PAS !

Mon bras jaillit de mon corps. Mes doigts fragiles et osseux agrippent l’autre homme par le cou. Ils se serrent sur sa gorge. Il émet alors un son étouffé. Un cri de peur et de stupeur. Un cri... Étouffé... Son sang jaillit de sa gorge qui se déchire sous mes ongles. Il s’écoule sur mes doigts revigorés par ce contact. Je le ramène à moi. Moi ! Sa gorge ouverte tombe sur ma bouche affamée. Mes doigts continuent de presser sa gorge broyée. Je veux qu’il souffre tout autant que j’ai besoin de son sang. J’ai mal. Je perçois sa douleur dans son agonie. Je bois.

Je bois.

Son corps secoué des spasmes de la mort. Sa vie qui le quitte. Le froid qui se répand dans son être. Je prends sa vie.

Je reprends ma vie.

Je suis.

« Quelle folie ».

Il regrette maintenant. Comme il regrette. Il prie. « Seigneur protégez-moi de ce monstre ». Il court à toute vitesse dans le dédale des catacombes. Ces catacombes qui ressemblent de plus en plus à un piège. N’est- il pas déjà passé par là ? Il se rend compte maintenant que, jusqu’à présent, il n’avait jamais vraiment cru que les écrits du frère Grégoire puissent être exacts. Il était persuadé qu’il s’agissait de folklore religieux, de légendes, de mythologie. Rien ne pouvait le préparer à ce qu’il était en train de vivre. Chassé... Comme un animal par le prédateur du démon. Il pensait trouver un tombeau. Il pensait trouver un corps. Il pensait trouver un être exceptionnel. Mais un être mort. Un être sans danger. La momie qu’il avait mis au jour remplissait toutes ces conditions, jusqu’au moment où son esprit s’était trouvé brouillé. On l’avait contrôlé. Au travers du voile de panique qui habitait son esprit, il se rendait maintenant compte que le monstre l’avait manipulé. Il avait percé son esprit pour y insuffler son dessein. Quelle folie d’avoir fait cela. Quelle folie d’être venu jusqu’ici. Quelle folie de n’avoir su résister.

« Et maintenant, Raphaël est mort », pense-t-il. Happé, dévoré, tué par cette abomination de la nature ou de dieu seul le sait. Il revoit encore son compagnon penché sur lui. Lui-même hébété. Incapable de mettre des mots cohérents sur son acte. Il savait qu’il commettait une erreur. Au plus profond de son âme, il le savait. Alors pourquoi l’avoir fait ? Il ne comprend pas encore. Et ces doigts monstrueux. Ils étaient passés à seulement quelques centimètres de sa joue avant de se refermer sur la gorge de Raphaël. Ce corps. Ce monstre. Il était mort et pourtant il avait tué son ami. Il n’avait rien pu faire d’autre que de regarder la victime tenter de plus en plus faiblement d’échapper à la prise mortelle. Ses pieds avaient raclé sur le sol, ses mains s’étaient refermées sur l’air cherchant désespérément une quelconque prise. Il ne lui avait pas porté secours. Quand les spasmes d’agonie avaient commencé à perdre leur vigueur, alors il avait retrouvé l’usage de ses jambes et avait fui ce spectacle ignoble. Et depuis de longues minutes, il courait.

Sa respiration est incontrôlable, il s’étouffe tout autant qu’il halète dans les couloirs obscurs de ces catacombes. Il regrette, chaque pore de sa peau transpire le remord. Le remord d’avoir réveillé l’abomination. Le remord d’avoir causé la mort de son ami. Le remord d’avoir eu le désir de descendre dans ces tunnels sombres. Comme ils lui semblaient maintenant obscurs et mortels. Bien différents de ce qu’ils étaient lors de leur descente. Son sang tambourine dans son crâne. Il cherche une solution, mais n’en voit pas. La sortie est très loin. Trop loin. Alors il court. Il court à en perdre haleine dans l’obscurité chassée à chaque pas par la faible lueur de sa lampe. Il ressent pleinement la masse de la terre qui le sépare de la surface salvatrice. Cette masse l’écrase, l’oppresse, l’emprisonne. Elle semble vibrer de la promesse d’une mort imminente.

Dans un grimoire moisi, vieux de presque cinq siècles, j’avais trouvé sa trace. Le moine qui l’avait écrit, le frère Grégoire

Nocturii, ou plus raconte que l’espèce des simplement des vampires, s’est éteinte quand lui-même n’était pas encore né. La croisade menée par son Eglise a permis de débusquer chacun de ces êtres démoniaques et de les tuer. Les uns après les autres. L’extermination mondiale la mieux organisée de l’histoire de l’Homme. Son culte s’était répandu sur tout le globe ne laissant aucune chance à ces êtres poursuivis nuit et jour. Dénichés jusque dans les plus profonds nids, les mieux cachés, les mieux gardés, les plus sûrs. Ils sont tous mort.

Arrive alors ce passage où Grégoire conte une vieille histoire, presque une légende, un mythe. L’histoire d’un vampire femelle enterrée vivante dans des catacombes deux siècles avant son époque. Ils sont tous mort croyait-on. Tous à l’exception de celle-ci semblait-il. Leur église avait voulu faire un exemple. Montrer à tous ces êtres qu’ils ne trouveraient jamais le repos sur cette terre. En condamnant ce vampire à une torture éternelle, ils voulurent montrer qu’ils ne reculeraient jamais devant la tâche. Que jamais plus un Nocturius ne trouverait le repos. La paix leur était interdite.

Elle est là. Juste devant lui. Maigre et décharnée. Mais vivante. Terriblement plus vivante qu’il y a quelques minutes. Sa peau, parcheminée et ridée s’est considérablement éclaircie. Elle paraît plus jeune bien qu’incroyablement vieille. Une respiration sifflante lui parvient à chaque fois que sa poitrine gracile se soulève. Elle est accroupie, comme un animal. Ses lèvres sont retroussées sur ses crocs. Ceci, ses lèvres, son menton, sa gorge et une majorité du haut de son corps sont recouvert du sang de son ancien ami. Il ne peut que penser que par sa faute, Raphaël est mort et qu’il va mourir. Il regrette d’avoir été trop curieux. Il aurait dû respecter les mises en garde. Frère Grégoire l’avait averti dans son livre. Il disait que ce qui fut fait ne devait jamais être défait, au risque de voir toute notre espèce en souffrir pour le reste des temps. Mais loin de ce passé d’étude, ce qui le terrifie le plus ce sont ces yeux. Ils ne sont plus opaques, mais reflètent maintenant le rayon de sa torche. Un reflet empli de folie meurtrière. Empli de haine incontrôlée. Elle va le tuer. Il peut le lire dans son regard. Il lit la haine. Il lit la folie. Il lit l’envie. Il lit la douleur. Cette créature. Quelle folie que de l’avoir libérée de sa prison. « J’ai été fou » pense-t-il encore et encore comme un leitmotiv. Son cœur bat la chamade dans sa poitrine. Son esprit vole par- dessus sa conscience. Il perd contact avec la réalité. Il lui faut trouver un moyen de fuir cet endroit. Il lui faut trouver un moyen de survivre. Mais ce prédateur implacable qui lui fait face. « Comment lui échapper ? Comment survivre ? »

« Mon Dieu ! » Crie-t-il. Une image se superpose à sa propre vue. Un homme se tient debout au milieu d’un couloir sombre, éclairé d’une simple lampe de poche. Il cesse de respirer quand il se rend compte que l’homme qu’il voit, c’est lui-même, à cet instant. Cette abomination a pénétré son esprit pour lui insuffler le désir de la réveiller, la voilà maintenant qui lui envoie les images de sa propre vision. Il se tourne vers la provenance des images. Il ne voit qu’un couloir noir encre que sa torche éclaire sur à peine quelques mètres. Mais dans sa vision, il plonge son regard dans le sien. Elle joue avec lui. Par sadisme. Par plaisir. Elle prend plaisir à voir se peindre sur le visage de sa victime toute l’horreur de la révélation de sa mort imminente. Elle prend plaisir à sentir la panique envahir chacune de ses pensées, à voir son esprit de plus en plus torturé, de plus en plus confus face à l’impossibilité de formuler une solution pour sauver sa vie. Un rictus étire ses lèvres presque inexistantes sur ses dents acérées.

Sa torche lui s’échappe des mains, tombe presque au ralentit vers le sol de pierre et explose dans une gerbe d’étincelle en se fracassant sur le sol. Il est ébloui par l’éclair une seconde avant de se retrouver aveugle dans le noir absolu. Mais pour son plus grand malheur, une vision lui parvient encore. Le regard du monstre nocturne qui se rapproche de lui, lentement, implacablement, mortellement. Quand il se voit à moins de deux mètres d’elle, il essaye de fuir sur ses jambes raidies par la peur. Mais se déplacer dans le noir avec une vue qui n’est pas la sienne est plus compliqué qu’il n’y parait. Quand il recule d’un mètre, elle se rapproche un peu plus. Il comprend alors qu’elle joue avec lui... Qu’il n’y aura pas de salut. Que la mort est inévitable. Non, il se rend compte que c’est elle qui le lui insuffle au travers de leur connexion spirituelle. Le lien de proie à prédateur. Il tombe à la renverse sur le sol et, quand il sent ces mains froides et dures comme la pierre se poser sur ses jambes, ses hurlements emplissent le néant obscur qui sera sa tombe. Il ne peut pas fuir, les serres du monstre le retiennent trop fermement. Il pleure lorsque ses côtes se brisent sous la pression. La souffrance est affreuse. Il hurle lorsque le souffle de cette chose arrive sur sa peau. Il prie pour que la douleur qui se répand dans son corps cesse, mais elle ne fait que croître.

Sa dernière pensée, quand les crocs se plantent dans son plexus solaire et que ces doigts s’enfoncent dans sa poitrine, est pour sa fille qui vient de naître. À cet instant il regrette de n’avoir pas su faire passer sa famille avant son obsession pour ce mythe qui est en train de le dévorer. Il pleure de remord. Il pleure de douleur. La douleur ne part pas. Pourquoi ne meure-t-il pas ? Il n’arrive presque plus à respirer. Dans un violent spasme, qui terrasse ses dernières volontés de se débattre, il crache du sang. Il cesse de se débattre. Il se noie, dans son propre sang qui remplit ses poumons perforés. Il gémit. Il aimerait que Dieu lui accorde une dernière chance, une dernière seconde pour lui permettre de dire adieu à son enfant.

Mais ce n’est pas Dieu qui est là.

C’est ce monstre.

Ce démon qu’il avait tant cherché.

  • *

L’homme se défend faiblement quand je lui déchire la peau du ventre. Je m’empare du foie que je croque et suce avidement. Puis je fouraille de la tête dans ses entrailles et lappe le cœur encore palpitant. Un faible gémissement s’échappe de ce corps que je dévore quand je plante mes dents à même la pompe qui alimentait il y a encore une seconde ses veines en sang. Le liquide de vie jaillit puissamment dans ma gorge et se répand dans mon corps, me réchauffant, m’apportant puissance et réconfort, m’apportant bien être et plaisir. M’apportant haine et rancœur. Ces sentiments fendent mon âme et mon esprit. Ces sentiments plient mon corps dans un cri de douleur qui résonne affreusement sur les murs qui m’entourent. Je ne comprends pas ce qui m’arrive. Cet être à mes pieds. Cet homme qui m’a libérée de ma prison séculaire. Je le hais. Lui. Lui et toute son espèce. Ils m’ont fait du mal. Ils m’ont enterrée vivante. Ils ont détruit mon existence pour se prouver qu’ils étaient les plus forts. Des larmes coulent de mes yeux sur mes joues creusées. Je porte mes doigts à leur rencontre. Quand je les retire, le contemple du sang. Je pleure du sang. Mes doigts ressemblent à des griffes. Faites pour tuer. Qu’ont-ils fait de moi. Je ne me rappelle plus ce que j’étais, mais je sais que ceci, ceci ce n’est pas moi. Je hurle une nouvelle fois. Les murs vibrent de cette force qui s’éveille en moi. La poussière tombe en volutes de la voûte vers le sol. Pendant les longues secondes que dure mon cri, je me sens vivre, je me sens libérée, je me sens puissante. A la fin je m’effondre sur moi-même secouée de sanglots méprisables. Je ne sais pas pourquoi. Je me méprise c’est tout. Je me méprise de n’avoir pas été assez forte. Je me méprise. Et je vais les détruire. Je les hais, tous, jusqu’au dernier, jeune ou vieux, enfant ou informe. Tous je les tuerai. Je me retourne vers le corps de cet homme... Cette proie. Je frappe son thorax, le réduit en bouillie sanglante. Mes doigts se pressent sur sa tête. Son crâne explose entre mes mains et se répand en une pulpe de chairs et de morceaux d’os étincelants. J’éprouve à cet instant une telle haine, une telle douleur contre les hommes. Pourquoi ? La douleur dans mon crâne est si grande. J’ai l’impression qu’il résonne de tous les rires de leur espèce maudite. J’ai l’impression qu’il résonne de tous les cris d’agonies des miens. Je crois qu’il résonne de mes propres cris. Ce que j’ai poussé pendant des années. Dans le noir. Dans le silence. Pendant que je perdais peu à peu tout ce qui me composait. Qui suis-je ? Que suis-je ? Suis-je vraiment un monstre comme cette chose, qui fût un homme à côté de moi, le pensait ? Pourquoi m’ont-ils pris ma vie ? Ils me l’ont prise. J’en suis maintenant sure. Je les hais. Je les maudis. Je les déteste. Je les exècre. Je veux leur mort. Je veux qu’ils paient pour ce qu’ils ont fait de moi. J’ai la conviction, au travers du voile de folie meurtrière qui m’habite, que jamais je ne leur avais fait le moindre mal. Je n’ai pas mérité ce qu’ils m’ont fait. Je vais me venger d’eux.

C’est à ce moment que je prends conscience de sa présence. Comme un nuage blanc, une silhouette se découpe dans l’obscurité. Elle est informe et flotte dans les airs. Ce qui ressemble à des bras s’agite vers moi. Sans comprendre pourquoi cette vision m’arrache à la destruction méthodique de l’homme. Cette forme me fascine. Je sens vers elle la chaleur. Une promesse. Elle est un souvenir, un fantôme de mon passé. Je crois qu’elle veut me guider. M’aider à m’extraire de ce tombeau où j’ai tout perdu, tout jusqu’à mon identité. J’avance, toujours courbée, toujours à quatre pattes. Je n’arrive pas à me redresser. J’ai le sentiment que la position debout est la plus adaptée à la marche mais je ne puis m’y résoudre. Je crois que je ne pourrais pas. Je ne veux pas ressembler aux hommes qui m’ont fait ça. Seul le bruit de mes pas, glissant dans la poussière qui recouvre le sol, résonne dans l’obscurité totale. Mes yeux restent rivés sur cette forme qui me guide de détours en détours. Je me sens telle une bête. Je vois sans voir. Les léger bruit qui se répercutent sur les parois me permettent de ne pas les percuter et, plus que ça, cette forme me guide. Elle me guide. Je le sais. Comme je sais que je les déteste eux.

Je hurle qu’on me lâche. Non pas ça. Je ne veux pas ça. Tuez-moi plutôt. Arrachez-moi le cœur.

« Une créature du démon tel que toi succube, ne mérite pas la mort. Puisque tu as pactisé avec le diable, puisque tu lui as vendu ton âme, tu subiras une éternité de souffrance sur cette terre sans jamais pouvoir trouver le repos. »

Le chemin est long vers la sortie. Très long. Je marche ainsi en la suivant, pendant de longues minutes. Je ressens le besoin de voir la surface. Comme une brûlure, cette envie me parcourt le corps. Trop long. C’est trop long. Le temps. Pour moi, qui ne savait même plus ce qu’était le temps. Qui ne savais même plus que j’existais.

Je supplie. Je regarde cet homme qui dirige cette mascarade depuis le début, cet archevêque qui m’a condamnée. Cet homme qui veut m’infliger ce châtiment horrible. Il soutient mon regard quelques secondes puis détourne ses yeux en prenant un air dégoûté. Je l’entends qui murmure alors très bas que je ne mérite aucune compassion. Je suis l’incarnation du mal. Je dois souffrir l’éternité pour expier mon mal. Il rajoute que c’est la volonté de dieu.

La silhouette continue de me guider. Elle est un peu moins floue maintenant. Je reconnais les formes d’un enfant. De son bras il m’invite à continuer à le suivre. Quand il se retourne, je vois ses yeux. Il exprime une terrible tristesse et une grande tendresse dans le même temps. Ces yeux semblent me dirent qu’ils regrettent ce qui m’est arrivé... À moins qu’ils ne regrettent ce que je suis devenue. Mais qu’étais-je donc avant que tu regrettes comme ça mon enfant ? Ont-ils, eux, pris la peine de voir ce que j’étais avant de me condamner comme ils l’ont fait à une éternité de souffrance.

Je suis pieds et points lié par des fers. Les moines me déposent dans ce sarcophage d’où je ne peux bouger. Je hurle encore et encore. Je supplie encore une fois. Je n’ai pas mérité cela. J’ai toujours lutté contre ma nature de vampire. J’ai toujours refusé de me nourrir de leur sang d’homme. Alors pourquoi m’infliger tant de souffrance. Tuez-moi ! Brulez-moi ! Des larmes de sang coulent le long de mes joues blanches. Et puis l’implacable couvercle de granit arrive et me brise de la dernière vision de cette catacombe éclairée par la lumière rougeoyante des torches de mes bourreaux. Des coups sourds résonnent à mes oreilles. Ils sont en train de sceller le sarcophage avec des pieux. Un silence. Long. Puis un choc plus violent. Mon tombeau repose maintenant au fond d’une fosse qui va être elle-même scellée j’en suis sure. Je continue de longues minutes à hurler dans l’obscurité silencieuse, mais je sais intimement que mes cris ne transpercent même pas la paroi de mon sarcophage. Personne ne viendra me chercher ici, au fond d’une fosse, au plus profond des catacombes de cette ville. Personne. Je me tais et me laisse aller au désespoir. Bientôt mes sanglots se taisent à leur tour. Ne laissant que le silence. Implacable. Immortel. Infini... Noir, si noir. Rien...

Je prends soudainement conscience d’un souffle. Un souffle d’air sur ma peau. Chargé d’odeur. J’éprouve à cet instant une telle euphorie. J’accélère le pas. Comme s’il avait compris, l’apparition devant moi en fait de même. Et bientôt. Bientôt, une faible lueur vient me permettre de distinguer l’arrête des pierres qui composent le mur.

La silhouette s’arrête. Devant une simple ouverture dans le roc. Elle me montre la sortie de son bras blanc tendu. Elle est beaucoup plus nette maintenant. C’est une petite fille. Elle me regarde et j’ai l’impression de discerner de la tristesse dans son expression. Une grande tristesse. Ce sont des larmes que je vois glisser comme une vapeur sur ses joues de cristal ? Je sais qu’elle regrette ce que je suis devenue. Elle me le dit. Je ne l’entends pas, mais quand elle bouge les lèvres, je comprends les mots qu’elles forment. Je ne dois pas me venger me dit-elle. Je crois qu’elle me dit. Oui je crois qu’elle me connaissait avant mon réveil. Elle veut m’aider, elle veut aussi me sauver. Me sauver de quoi ? Je suis sauvée maintenant. Je suis libérée de ma prison. Je franchis enfin l’ouverture et me retrouve à l’extérieur. Je frisonne bien malgré moi du froid qui règne ici. Un froid qui me fait du bien. L’air est saturé d’humidité, le sol de terre sous mes pieds est doux et tendre. Dans le ciel de la nuit, les étoiles scintillent merveilleusement entre les nombreux nuages qui voyagent vers l’horizon. Je hume le parfum des plantes. Je me sens enivrée de tous ces parfums. Mais très vite je me rends compte que derrière ces parfums se cache un parfum plus animal. Un parfum d’homme. Il y a des humains pas très loin de la butte où je me trouve. Cela ravive en moi mon envie de meurtre. Ma colère. Ma haine. Ma folie. Mon désespoir.

Je me retourne vers la petite fille. Elle est toujours là, flottant dans l’obscurité des catacombes. J’aimerais lui dire quelque chose, mais aucun son ne parvient à sortir de ma gorge. J’ai oublié comment faire. Je ne sais plus parler. Je crois qu’elle est triste parce que je ne comprends pas ce qu’elle dit. Je crois qu’elle est triste parce qu’elle ne peut pas me parler. Comme moi. Je n’entends pas ce qu’elle dit. Peut-être que si je t’avais comprise petite fille. Ses lèvres remuent encore et encore, mais aucun son ne parvient à mes oreilles. Est-ce du désespoir que je vois dans ses yeux. Tu me ressembles tellement, je le sens. Et en même temps, tu es si différente.

Je frappe contre la paroi. Je continue de longues minutes à hurler dans l’obscurité silencieuse, mais je sais intimement que mes cris ne transpercent même pas la paroi de mon sarcophage. Personne ne viendra me chercher ici, au fond d’une fosse, au plus profond des catacombes de cette ville. Personne. Je me tais et me laisse aller au désespoir. Ici commence la fin. Je suis seule. Pour l’éternité, je suis seule.

Cet homme que j’ai tué. Il a dit que j’étais un vampire. Je ne sais pas ce que c’est. Je ne sais pas qui je suis. Mais je sais ce dont j’ai envie. J’entends dans mon esprit aiguisé par les siècles le murmure encore lointain de ces esprits d’autres êtres humains. C’est un campement de nomades. Ils seront le commencement. Ils me donneront la force qui me manque encore. Et quand l’humanité suppliera mon pardon, je la regarderai de haut. Je la contemplerai dans son misérable supplice. Et je ne la sauverai pas.

Quelque part dans mon esprit, je sais qu’avant le noir, je n’aurais jamais fait cela... Mais j’éprouve une haine sans nom à la pensée de ces charognes. Ils m’ont volé mon âme, mon esprit et mon nom. Il ne me reste que ma colère contre ces animaux. Il ne me reste que mon corps. Mes doigts. Mes yeux. Je regarde à nouveau le ciel noir de nuit. Je pense au bleu qui le compose. Il était si bleu autrefois.

La fillette me regarde, plus nette encore. Plus vivante. Je vois dans ces yeux une tristesse énorme, dérangeante, suppliante. Elle prononce un seul mot puis disparaît. J’ai presque entendu ce mot. Je suis sure de l’avoir presque entendu. C’était un nom. Un nom très lointain. Trop lointain pour me rappeler au passé. Adieu, petite fille. Ou peut-être, au revoir. J’hésite une seconde. Un fardeau inconnu de ma mémoire m’inspire le sentiment que, si je ne tente pas de comprendre ce nom, la petite fille ne reviendra jamais. Que ce serait comme la tuer. Que cette petite fille est quelqu’un de très important pour moi. Que j’étais très proche d’elle. Peut-être étais-je... Cette petite fille est la clef de... L’énigme. Moi. Elle est... Mon nom est...

Le temps passe. Je finis par oublier la couleur du ciel. Je finis par oublier le vent sur ma peau. Je finis par oublier le temps qui passe. J’oublie le monde au dehors. J’oublie la nuit. J’oublie les étoiles. J’oublie les arbres. J’oublie ma vie. Je finis par oublier le silence. Je finis. J’oublie. Ce que je suis. Et bientôt il ne reste que mes sanglots. Bientôt mes sanglots se taisent à leur tour. Ne laissant que le silence. Implacable. Immortel. Infini... Noir, si noir.

Rien...

...

Mes pensées sont chassées par la faim. La colère déchire ma conscience. La haine broie mon esprit. L’envie de meurtre occulte ma vue. L’odeur de chair humaine palpitante m’accable, présente, immense, disponible. Sans m’en rendre compte j’ai franchi la distance qui me séparait de mes proies. Je vois les silhouettes vivantes et parlantes au travers des branches, à quelques mètres de moi. Je ne me rappelle pas. Je ne me rappelle plus. Il y avait une silhouette. Dans mon passé. Dans mon âme. Je ne me rappelle plus. Leur odeur est trop forte. Ma haine est trop forte. Chacun de mes membres brûle et tremble de désir. Le désir de faire mal. Le désir de broyer. Le désir de tuer.

Une enfant s’éloigne du feu de camp. Elle s’approche de moi. Elle doit m’avoir vue. Dans ces yeux, je vois la curiosité. Elle scrute de son regard l’obscurité des bois. Puis quand elle se trouve à l’orée de la forêt, à seulement quelques mètres de moi, la peur emplie son visage. La chasse peut commercer.

Où...

J’ai faim.

Où es...

De sang.

Où es-tu ... ?

De vengeance.

Où es-tu petite fille ?

De me sentir vivre.

Je suis morte.

Ecrit en écoutant Nightwish, Rammstein, Violent Work Of Art, Epica, Within Temptation et Marylin Manson.

J’ai écrit ce récit sur la base d’un personnage principal imposé, à savoir le vampire Svetlana, qui dans cette histoire se cherche.

Je tiens à remercier le groupe « Fantasy, Fiction &Fantastique » pour lequel j’ai écrit cette nouvelle.

Et bien sûr, sans commune mesure, je remercie mon amie et lectrice préférée, celle qui m’inspire et me conseil, celle qui guide dans ma voie d’écriture et sans qui je ne serais pas celui que je suis. Merci pour tes remarques et tes conseils.

« La lame que tu as plantée dans mon cœur, seul ton amour me la retirera »

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