Société libre

La culture en toute liberté.
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Vous avez sans doute déjà entendu parlé de ce phénomène qui veut qu'un battement d'aile de papillon à un bout du monde, se révèle être l'élément déclencheur d'un ouragan à l'autre bout de la planète. Cette image nous enseigne qu'une action, aussi infime soit-elle, n'est pas exempte de conséquences. On pourrait formuler ça par « il n'est pas d'acte insignifiant, seulement des gestes dont on ne saisit la portée ». Il en est de même pour nos choix quotidiens, qui sans doute, bien plus qu'aucun vote démocratique, modèlent notre société. Car là aussi, on ne saisit pas nécessairement toutes les mécaniques mises en route et/ou entretenues par nos décisions. D'autant qu'on a pas forcément conscience de prendre des décisions. Par exemple en prenant les journaux qui vous sont tendus « gratuitement » à la sortie de divers transports publics, vous faites le choix de soutenir un modèle économique. Vous donnez ainsi votre consentement au fait de payer vos journaux à travers d'autres produits dans lesquels sont reportés les coûts publicitaires. C'est un cas encore assez trivial, mais il est bien représentatif de la répercussion de ce qui peut nous sembler être un geste anodin. Ce qu'il faut retenir ici, c'est que dans nos petits choix de tous les jours, nous forgeons la société.

Dans notre société de marché, nos choix sont largement exprimés à travers nos dépenses. C'est à dire que l'argent est, en partie, un outil représentant notre pouvoir décisionnel. Dans l'exemple du journal gratuit, on est pas nécessairement conscient de la dépense qu'on fait, mais au final, cela se répercute bien sur notre pouvoir d'achat. Mais plus qu'un pouvoir d'achat, c'est un pouvoir décisionnel qu'on transmet ainsi. Plus important encore, étant donnée la nature pyramidale utilisée dans la plupart des entreprises, c'est un pouvoir décisionnel pharamineux qui est placé au bon vouloir d'une poignée. À quoi ces personnes vont-elles utiliser ce pouvoir? À maintenir et étendre ce pouvoir, bien sûr. Le pouvoir appelle le pouvoir, dit-on. Et obtenir d'avantage de pouvoir décisionnel, ce n'est ni plus ni moins que retirer du pouvoir d'agir à son prochain.

C'est exactement le phénomène que l'on observe avec les industriels du divertissement, qui, en exploitant le droit d'auteur de manière centralisée, obtiennent un pouvoir décisionnel démesuré.

À dire vrai, le métier de ces industriels était historiquement de diffuser des œuvres à grande échelle, en réalisant de nombreuses copies. De fait, mis à part d'autres industriels, il n'y avait pas à voler tellement de pouvoir d'action à d'autres. Le tout était de s'assurer l'exclusivité des droits des auteurs pour la période la plus longue possible. Si disney à commencé à nuire au domaine public, c'est pour se prémunir de la concurrence d'autres industriels de la vente de copies. Tout cela pouvait sembler assez équilibré, l'auteur vivait de son art, le public disposait d'œuvres qu'il n'aurait jamais connu sans l'industrie.

Mais voila qu'internet est passé par là, et aujourd'hui, la diffusion d'œuvres à grande échelle est réalisable par n'importe quel particulier. Une capacité de production industrielle à la porté de tous, du jamais vu!

Et de fait, c'est tout le monde qui est ainsi devenu l'ennemi de ces industriels. D'où le fait de blâmer tout à chacun pour l'un des actes les plus naturels qui soit, à chaque être humaine : le partage de la culture et du savoir. Et surtout, cela explique l'acharnement de ces mêmes industriels à faire passer des projets de loi pour faire maintenir leur obsolète existence.

Notons toute fois que cette obsolescence c'est celle du besoin de diffusion massive, il y a bien d'autres domaines du divertissement où le particulier peut encore avoir l'utilité d'une industrie du divertissement. Mais sans nuls doutes aucun n'est aussi lucratif que la vente de copies à des prix exorbitant à la vue du prix de production de celles-ci.

Le plus ironique dans cette affaire, c'est que si les industriels ont un pouvoir tel qu'ils peuvent s'en prendre aux libertés fondamentales du public, c'est uniquement parce que le public lui donne ce pouvoir. Donner de l'argent à ces industriels, c'est donner le bâton pour se faire battre.

Le plus gros problème de ces industriels, ce n'est pas qu'ils n'aient plus rien à vendre, c'est qu'il ne veulent pas vendre la seule chose qu'ils aient à proposer : les droits d'auteurs qu'ils collectent. Les industriels sont utiles dans la production d'œuvres demandant, pour leur élaboration, un budget qui n'est pas à la porté de particuliers. Il faut préciser que, de par les possibilités qu'offrent l'internet, de nombreux auteurs n'ont plus besoin de passer par ces industriels. Mais de la même manière la seule chose qu'ils aient à vendre, ce sont des droits, et bien souvent ils se bornent à vouloir vendre des copies.

Le droit d'auteur, comme son nom ne l'indique pas, a été créé pour mettre en place un équilibre entre auteurs et public. Son principal défaut, outre son nom qui se focalise trop sur l'auteur, c'est qu'il est ingrat envers le public. En effet, il confère à l'auteur un monopole temporaire sur l'exploitation des œuvres qu'il publie, afin qu'il puisse en vivre. Mais aussi reconnaissant que puisse se montrer le public, aussi faramineuses que puissent être les sommes qu'il versera en reconnaissance pour la satisfaction qu'il tire de l'œuvre, elle restera sous le contrôle total de l'auteur. En effet, le seul mécanisme prévu pour qu'une œuvre s'éleve dans le domaine public, est une expiration dans le temps. Au départ fixé à une période de 14 ans à compté de publication[1], renouvelable une fois, la validité du droit d'auteur s'étend aujourd'hui en France à 70 ans après la mort de l'auteur. Cette accroissement spectaculaire est consécutif aux lobbies des industriels du divertissement. Et la surenchère semble continuer, puisque ces mêmes lobbies demandent aujourd'hui son extension à 90 ans après la mort de l'auteur en Europe. Autrement dit, le droit d'auteur est non-seulement pipé depuis le départ, mais en plus il va en iniquité grandissante.


Car aucune limite sur les bénéfices relatifs à l'investissement nécessaire à la conception de l'œuvre, n'est présente dans le droit d'auteur. Cela permettrait pourtant à chacun d'y trouver son compte, le public payant pour élever l'œuvre dans le domaine public plutôt que pour se procurer une copie de l'œuvre. Et dans le cas où des moyens industriels seraient nécessaire à la conception de l'œuvre, l'industrie pourrait également en tirer des profits. Pour peu que la limite des bénéfices réalisables avant élévation dans le domaine public soit relative à l'investissement nécessaire. Et même avec des prix arbitrairement fixés pour la vente des droits, ce serait au public de choisir dans quelle œuvre il préfère investir pour la voir ainsi se hisser à son domaine.

À la place de cela, tout ce que se voit proposer le public c'est l'achat de copies sur lesquelles il ne possède que les droits les plus restreints qu'on puisse légalement lui proposer. Et là encore, les industriels travaillent dur à les restreindre davantage. Ainsi on à pu par exemple voir DADVSI rendre illégal l'utilisation de logiciels libres pour la lecture d'œuvres pourtant légalement acquises. Les industriels ne veulent plus seulement contrôler la diffusion des œuvres, mais aussi la façon dont vous les consultez. Avec le projet Olivienne, rédigé par l'ancien PDG de la FNAC, ils vont encore plus loin en cherchant à s'octroyer le pouvoir de violer la vie privée de chacun et de les placer sous la menace constante d'une situation d'exclusion sociale.

On pourrait se contenter ici de blâmer ces industriels pour les viles manigances qu'il fomentent. Mais nous l'avons vu, sans le public qui leur donne ce pouvoir, de tels abus ne seraient pas possibles.

Que faire alors pour améliorer la situation à l'avenir ? Un bon début serait de ne plus donner d'argent à ces grands groupes qui cherchent à faire régner la terreur et la tyrannie. Il ne s'agit pas pour autant de troquer un despote pour un autre. Dans le même temps le public doit comprendre et faire comprendre aux auteurs que si marché des œuvres il y a, cela doit être un marché de vente de droits, pas de copies.

Pour cela, la solution la plus simple est de se tourner vers les œuvres qui sont déjà libres, en faire la promotion, et soutenir leurs auteurs. Une autre pratique à envisager, est de contacter les auteurs pour leur demander de mettre les droits de leurs œuvres en vente. Enfin, à travers des lobbies représentant les demandes du public, il serait temps de ré-équilibrer le droit d'auteur en sa faveur. La promulgation de nouvelles lois ne doit pas se faire uniquement sur demande des industriels.

Certains penseront peut être que le libre est un phénomène qui est né avec le logiciel, qu'il lui est lié, et n'a d'intérêt que dans ce contexte.

En vérité, si l'on peut remercier M. Stallman pour avoir formalisé le concept, à travers l'idée de logiciel libre, le mouvement du libre lui est bien antérieur. Le libre, le mouvement du partage des connaissances, que chacun peu réutiliser et adapter à volonté, est né avec l'humanité et la culture.

La culture née au départ dans un contexte majoritairement oral. Il n'y a rien d'étonnant alors à ce qu'elle soit un objet malléable que chacun altère au gré de sa fantaisie. Ou même sans fantaisie, simplement par les aléas de la retranscription des esprit; tout le monde connait l'effet du « téléphone arabe ». Et l'habitude de se servir dans les idées du voisin pour forger les siennes, ne s'arrête pas avec l'art pariétal ou même l'écriture. On peut s'en réjouir, car copier, c'est sans doute la plus grande source de diversité culturelle de l'humanité.

Et c'est bien là toute l'utilité du domaine public, que les industriels s'acharnent à faire disparaître: une réserve d'idées dans laquelle puiser.

Le droit d'auteur, tel qu'il existe aujourd'hui, non seulement ne s'inscrit pas naturellement dans la pratique culturelle, mais il tend à la scléroser. La culture qui devrait être l'apanage de tous devient la propriété de quelques uns et la pratique d'une poignée. Seules les performances de ces « élus » sont désirables, le reste de l'humanité devant se conformer au rôle de foule béate d'admiration, devant des prouesses qu'ils ne peuvent saisir pleinement, faute de pratique.

Pourtant, non seulement exercer des pratiques culturelles permet de mieux saisir celles d'autrui, mais aussi l'expression culturelle de chacun peut apporter à tous. Et ici nous touchons un autre point important: le libre ne s'arrête pas à la liberté de diffuser des copies conformes.

En effet, avec l'avènement des Creative Commons, il est devenu courant de faire l'amalgame entre œuvres sous licence libre et œuvres gratuites.

Avec une licence libre, l'auteur tend à placer le public et lui-même comme égaux en droits devant l'œuvre. On peut ajouter à cela qu'avec une licence copyleft il tend à ce que cette situation demeure.

Avec les licences, comme les Creative Commons avec restriction commerciale et/ou sur la modification, l'auteur choisit de céder une partie de ses droits pour que chacun puisse jouir de l'œuvre dans les limites qu'il accepte. Ici il ne s'agit plus de placer son prochain comme son égal devant l'œuvre. Il ne s'agit pas non plus d'assurer que son prochain ne nous asservira pas, là où on lui a offert l'égalité. Il s'agit en fait de faciliter l'obtention d'un pouvoir sur son prochain, à travers l'argument de la « gratuité ».

On reste dans une logique consumériste. Ici on essaie encore de faire passer ce mythe de l'œuvre inaltérable, et plutôt que d'encourager le public à exprimer sa propre créativité, on le pousse à se transformer en troupeau de « fan »(atiques).

On peut d'ailleurs s'interroger sur la pertinence du terme "Creative Commons" pour des œuvres que l'on n'a pas le droit de modifier et/ou d'utiliser dans un contexte commercial. Par ailleurs, il n'est pas rare de croiser des œuvres qui sont placées sous licence « Creative Commons », sans plus de précisions. Cela démontre bien que quelque part, il y a un manque de compréhension et/ou de communication à ce sujet. Il ne s'agit pas là de jeter la pierre à la fondation Creative Commons. Celle-ci présente des logos « Approved for free cultural works » sur leurs licences libres afin de les distinguer des licences non-libres.

Toutefois, on constate qu'elles sont sources d'amalgames; c'est peut être le nom "commu" qui entraîne cela. Mais le projet GNU aussi est à l'origine de plusieurs licences, sans qu'elles soient courament confondues les unes avec les autres pour autant.

Quoi que soit l'origine du problème, il est nuisible à la bonne compréhension du libre par le public. Les Creative Commons peuvent être de bons outils pour faire transiter les œuvres vers le domaine public; mais si les auteurs choisissent de les bloquer sous une licence non-libre, cela ne présente aucun intérêt pour l'établissement d'une culture libre. De plus, cela laisse entière la possibilité pour de grands groupes industriels d'en tirer de gros profits et d'organiser avec ceux-ci la restriction des libertés individuelles.

Pour avoir une société libre, il nous faut une culture libre, pas gratuite.

Notes et références

  1. http://www.numerama.com/magazine/4969-Droits-d-auteur-14-ans-de-protection-avant-le-domaine-public.html


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