La culture en toute liberté.
Un train pour la liberté
– Tu viens m'aider à fermer ma valise ?
« Avec 15 voix pour et 21 voix contre, le projet de loi HAPODI, est repoussé ! » Annonce la voix lancinante de la radio d'information en continu.
– Pourquoi sautes-tu comme cela, ma petite Déborah ?
– Mamie, tu ne comprends pas ? C'est tout simplement formidable ! Tous ces politiciens qui ne comprennent rien, voulaient punir les téléchargements illégaux.
– C'est plutôt une bonne chose, non ?
– Sans doute, sauf qu'ils ne savent même pas comment fonctionne Internet aujourd'hui.
– Et alors ?
– Ils voulaient punir les personnes qui téléchargent, mais sans leur donner les moyens de se défendre. Comme s'ils t'ouvraient ton courrier pour te surveiller et t'accusaient de terrorisme sans te donner la lettre qui t'accuse.
– Ce n'est pas normal, tu as raison. Mais la loi est supprimée alors ? Ceux qui volent par Internet pourront continuer tranquillement.
– Oui, pour l'instant. Ils parlent de la refaire voter très vite. Tu sais, mamie, on ne peut pas parler comme tu le fais. La loi prend prétexte du vol pour faire surveiller les gens. La loi, elle va supprimer plein de libertés. Comme elle est écrite, les données des utilisateurs d'Internet peuvent etre conservées pendant une année entière.
– Les données, qu'est-ce que c'est ?
– Quand tu vas chez le vieux Ian pour acheter tes boites de conserves, il te filme ?
– Oui
– Mais il n'enregistre rien.
– Non,je ne crois pas.
– S'il y a un enregistrement, c'est une vidéo. D'accord ?
– Oui
– une vidéo, ce sont des données personnelles. Si Ian te filme et enregistre, il doit te le dire. Tu dois pouvoir avoir accès à ces films.
– C'est évident !
– Pour toi, oui. Pour la loi HADOPI, c'est exactement le contraire. Pour éviter les vols, ils vont garder les données de millions de gens, sans qu'ils le sachent. C'est de la surveillance discrète, mais de la surveillance quand même.
– Ce sont des mouchards, qui font des fiches sur les gens, comme au temps de la gestapo ?
– Oui, mais en plus moderne !
– Mais les voleurs dans cette histoire.
– Il ne faut pas employer ce terme, mamie, c'est un mensonge du gouvernement.
– Tu n'exagères pas un peu ?
– À ton époque, les gens écoutaient la musique à la radio, ou sur un disque. Plein de gens venaient chez toi et écoutaient le même disque ou la même radio, d'accord ?
– Bien évidemment.
– Maintenant, avec Internet, mes amis sont bien plus loin. Quand je découvre une musique qui me plaît, je la partage avec mes amis, qui se trouvent partout dans le monde. Je fais exactement ce que tu faisais avant avec tes amis, mais avec les moyens de communications d'aujourd'hui. Quand je partage avec quelqu'un, est-ce du vol ?
– Non, vu sous cet angle...
– En plus, si ça leur plaît, ils vont acheter tout l'album. Dans l'échange, tout le monde a gagné. J'ai fait découvrir une chanson, et à l'arrivée, un album en plus s'est vendu. Il y a plein de chanteurs totalement inconnus, qui parviennent à devenir célèbres par ce système d'échange gratuits. Grâce aux téléchargements gratuits, ils peuvent trouver un producteur pour faire un disque.
– Je n'avais pas pensé à ça.
– Ceux qui se plaignent le plus, sont ceux qui gagnent le plus d'argent. Et ils voudraient en gagner toujours plus.
– Pourquoi le gouvernement défend-il cela alors ?
– C'est toute la question, mamie. Tu sais bien que ce gouvernement ne défend que les riches ! Regarde pour les impôts : ils ont baissé ceux des plus riches. Et ceux comme toi, qui n'en payaient pas, qu'ont-ils gagné ? De faire vingt kilomètres de plus parce qu'ils ont fermé le guichet de poste qui était au village. Tu avais la liberté d'y aller tous les jours. Maintenant, tu es dépendante de moi ou de maman. Regarde quand tu prends le train. Avant, il passait au village tous les matins. Avec la ligne TGV, tu regardes passer le train, et tu dois payer un taxi ou attendre que l'on puisse t'amener à la ville.
– Tu veux dire que je suis une vieille impotente.
– Non ! Je cherche à te montrer que tu es une retraitée dynamique, indépendante, autonome. Et libre ! Toute ta vie, tu n'as compté que sur toi. Aujourd'hui, en supprimant les services publics, le gouvernement pénalises les gens du peuple. Regarde un autre exemple, les ordinateurs.
– Tu sais bien que je n'y comprends rien, ma petit Déborah.
– Laisse-moi t'expliquer. Quand tu as acheté ta cuisinière, le marchand t'a vendu une cuisinière, et c'est tout ?
– C'est vieux tout ça. Elle date de 1959. Il voulait nous vendre le ramonage tous les ans, mais papi a refusé et l'a toujours fait jusqu'à sa mort. En 1991. Depuis, c'est le voisin qui vient tous les ans.
– Ça s'appelle un contrat de maintenance. Les vendeurs d'ordinateurs font ça aussi. Mais ils font bien pire. Ils te vendent un ordinateur, et ils te forcent à acheter un système d'exploitation et les logiciels qui vont avec, même si tu n'en as pas besoin !
– Système d'exploitation, logiciels, qu'est-ce que c'est que ce charabias ?
– Et bien, dans l'exemple de ta cuisinière, c'est comme si le vendeur t'avait vendu le bois pour la faire marcher et les casseroles et poëlles pour faire à manger.
– Je lui aurais mis à la figure ! Le bois, il y en a encore pour vingt ans dans l'appentis. Et mes casseroles, elles sont en pleine forme !
– C'est bien ce que je te dis. Quand j'achète mon ordinateur, je veux être libre de choisir ce qui le fait fonctionner et ce que j'utilise ensuite.
– C'est normal, ça, non ?
– En théorie, oui ! Sauf que les marques d'ordinateurs se sont mises d'accord avec des fabricants de logiciels et de systèmes d'exploitation. Si bien que maintenant, quand tu veux acheter un ordinateur, tout est déjà installé. C'est la croix et la bannière pour se faire rembourser tous ces trucs inutiles. Et le gouvernement refuse d'intervenir !
– Pour défendre les riches fabricants de tes produits ?
– Oui, tu as tout compris !
– Je ne veux pas te presser, ma petite Déborah, mais mon train part dans cinquante minutes. Il faut y aller, si je rate mon train, je vais entraver ta liberté jusqu'à demain matin. Et je déteste dormir sur vos lits de jeunes qui se déplient au milieu du salon.
– En voiture, alors !
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