Une Étrange Enquête

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UNE ÉTRANGE ENQUÊTE

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1- INVESTIGATION

Jude Mondon, journaliste d’investigation. Définition par la fonction : de plus en plus, on est ce qu’on fait. Siècle utilitaire, Stuart Mill serait ravi, normal quand tout est objet. Les siècles passés me direz-vous, ne sont pas forcément mieux. Je le sais pour avoir enseigné l’Histoire dans une autre vie. Histoire éclatée, formatée dans des programmes. Alors, je suis allé voir ailleurs, je croyais qu’ailleurs, c’est toujours mieux… enfin un peu moins pire. Illusions. L’important, c’est de faire ce qu’on veut, même si l'on traîne toujours des boulets. Au-delà des aléas du quotidien.

Journaliste d’investigation disais-je, ou reporter si on veut, rien à voir en tout cas avec les chiens écrasés. L’aristocratie du métier. Certains se font péter leur ego, c’est humain, tant mieux pour eux si ça les rassure. On nous voit souvent comme des cow-boys jouant les redresseurs de tort ou courant sous les bombes pour faire une photo. Moi, je serais plutôt dans la première catégorie, celle des fouille-merde, c’est moins noble, mais il faut fouailler là où ça fait mal pour déterrer, exposer ce qui devrait rester caché. Voir l'envers du décor. Chien écrasé qui vire alors au chien de chasse.

C’est mon trip, d’autres s’envoient en l’air, vont se balader sur la lune, s’entretuent joyeusement, s’étripent, s’écartèlent, asservissent pour rester les maîtres, moi, je trouve plus excitant d’aller voir l'envers des choses, sous le lyrisme des discours et le clinquant des remises de médailles. Derrière le décorum, les sourires de satisfaction, le rappel des grands principes, je cherche les collusions, scrute les visages, écoute les silences. J'aime mettre les pieds dans le plat comme quand j'étais môme et que je sautais dans la cuve pieds nus, avec volupté, pour écraser les grappes de raisin, les grumes gonflées de jus roulaient en me chatouillant la plante des pieds, la pulpe bleuissait peu à peu mes pieds et mes chevilles qui trempaient dans le bouillon mousseux.

Tout ça est bien loin, bien abstrait direz-vous, si, si, je le devine à vos soupirs, vous pensez "encore un rêveur", de ces types la tête dans les étoiles qui retombent sur leur cul un jour ou l’autre. Ou sur la tête. Du rêve plein la tête, oui quand je peux. On ne fait pas ce métier impunément, j’en ai gardé quelques stigmates. Mon boulot a des aspects de pêche à la ligne : passer une bonne partie de mon temps à engrener, à attendre, à promener des leurres appétissants sous le nez des proies, à attendre encore, à changer de tactique, à appâter, à attendre… en espérant être plus malin ou plus persévérant que le poisson. Rien de bien excitant peut-être, et pourtant… Parfois, on ferre du gros, bonne pioche et bonne pêche ; le pied. Les passionnés vous le diront : ça vaut tous les sacrifices. Les passions, il faut les vire jusqu'au bout.

Je sais, il existe d’autres moyens : Mon ami Jean-Christophe qui m'est cher, a un autre truc, dépoussiérer des minutiers défraîchis, des registres médiévaux, des livres de comptes qui sentent le renfermé et même des olim dont il fait grand cas. Il adore écrire des articles dans des revues historiques aussi confidentielles que ses articles. Il est comme il est et c’est mon pote. Basta. On se raconte nos histoires comme des anciens combattants. Qui ne se ressemblent pas s'assemblent aussi, nous ce sont nos différences qui nous rapprochent.

J'ai ouvert une boîte de Pandore et j'ai laissé s'envoler du vase maléfique où les dieux précautionneux avaient enfermé les maux de l'humanité, nos pauvres petites misères que ma plume rétive a réveillées et qui se répandirent alors dans les médias en autant de ricochets. En ce moment, je vais à la pêche au gros, vraiment gros même, sans grande chance de succès sans doute mais l'enjeu n'est-il pas d'autant plus important que le résultat est aléatoire ? Dans une enquête –je vous parle d’expérience- l’essentiel tient du premier contact, le regard, la poignée de main, cette connivence immédiate qui conditionne la suite. Sinon les choses se compliquent, il faut ramer pour rattraper un mauvais départ… Regard fuyant qu’il faut capter, regard timide qu’il faut apprivoiser, regard vide à décoder, regard méprisant à amadouer, regard matois à rassurer, regard séduisant aussi dont il faut se méfier, j'en ai tant vu de ces regards où transparaissait tant de choses pour qui sait voir. D'instinct, d'expérience, j'essaie d'en capter l'essentiel, simple contact, premier regard échangé ou refusé, celui qui ouvre ou qui ferme. Je connais trop bien ces présences insidieuses derrière des rideaux, ces portes qui tardent à s'ouvrir, qui s'entrouvrent aussi avec regrets, appréhension, réticences à apprivoiser. L'essentiel du métier ne s'apprend pas vraiment, j'en ai connu qui pigeaient tout de suite, d'autres qui finissaient par abandonner. Les attitudes, les gestes sont plus forts que les mots. Le corps ne ment jamais.

Heureusement, souvent les gens aiment parler… et moi j’aime les écouter ; quelques mots pour amorcer, un compliment bien tourné, pas trop appuyé, une petite flatterie pour certains, ça suffit pour mettre en confiance. Je suis l’ami de tout le monde pourvu qu’on me dise ce que je veux savoir. Un peu de cynisme peut-être mais beaucoup de naturel; on ne se refait pas. J'aime cette première seconde, cette concentration qui me donne des fourmillements -c'est bon signe- pour donner la bonne impulsion, inspirer un minimum de confiance. Peut-être aussi que je me sers d'eux, que je leur tire 'les vers du nez' comme on dit. Mais ça fait partie des rapports humains et moi, je n’ai que mon savoir-faire pour convaincre, aucune autre arme que mon flair.

Dernièrement par exemple, je suis rentré bredouille. Un temps précieux perdu avec un grincheux, un taiseux, le genre de type que j’ai toujours du mal à aborder. Rien à en tirer, fermé à double tour comme son portail. Impossible même de passer le nez, ne serait-ce qu’un instant, pour jeter un œil dans la cour. J’ai regagné mon hôtel furibond, remonté contre moi-même de n’avoir pas su trouver l’ouverture, les mots ou le geste nécessaires. Et pas question de repêchage. Après, c’est trop tard, les occasions perdues se rattrapent rarement. Avant-hier, j’y suis retourné. J’espérais un meilleur accueil –avec les lunatiques, c’est possible- ou tomber sur sa femme… mais non, il m’a hurlé à travers le portail de foutre le camp et je n’ai pas insisté. Il faudra trouver une autre piste. Ou renoncer.

2- LA BANLIEUE DES ÉLITES

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Dans les années soixante, on appelait 'villes nouvelles' des espèces de jeux de construction anonymes. Une foutue idée de vouloir construire des villes à la campagne. Ville champignon ou campagne béton, au choix. Je tourne et je vire un moment en cherchant le centre ville. Pour moi, un centre ville ressemble à mes souvenirs : une belle place avec sa mairie, ses commerces, ses platanes, ses parterres de fleurs, sa poste et son église. Son marché deux fois par semaine avec l’ambiance colorée des grands jours, ses marchands ambulants au bagout intarissable, ses étals et ses marchands des quatre saisons venus des communes voisines, proposant cerises et pêches, melons et glaces à la belle saison, pommes et marrons grillés les frimas venus. Un lieu de vie, un rythme allant à l’amble avec les saisons ; une micro société bien implantée dans son terroir local.

Ici, rien de tout ça. Je me gare sans problème sur une vaste place rectangulaire en face d’une mairie toute neuve, aussi rectangulaire que la place, ou plus exactement, un bloc carré. La géométrie n’a jamais été mon fort. Pas d’église ici, remisée derrière le super marché, mais le tribunal d’instance, cube un peu plus gros que les autres, fait face à la mairie. Juste devant, s'élève ce qui doit être une sculpture en métal qui ressemble à un triangle, ce qui me change des cubes. Ne manque que la prison, rejetée encore plus loin, vers une autre campagne. D’ici on aperçoit au loin d’autres cubes derrière des lotissements de maisons jumelées plantées en rangs d’oignon entre le centre ville et la voie ferrée. Tout ceci m'évoque la description de Didier van Cauwelaert dans La maison des lumières : "Le jardin des Muses est une construction en béton tubulaire, hésitant entre la maternelle, le centre des impôts et la maison d'arrêt."

Tout au fond vers la ligne d’horizon, une forêt... de grues strie le paysage comme des pylônes à haute tension. Nouveaux cubes en perspective. Sur la droite, je perçois distinctement le bourdonnement lancinant des véhicules circulant sur l’autoroute. Sans m’attarder, je grimpe entre deux murs de béton brut qui marquent l’entrée du tribunal.

J’avais tâté le terrain auprès de Jo Lorrain, un ami journaliste qui connaît bien le microcosme local. Son fond de commerce comme il l’appelle, il l’étudie et le parcourt depuis vingt ans, c’est dire. Quand on veut durer ici, continuer à faire son métier malgré tout, il faut la jouer fine. Jo m’explique : « l’information, si tu veux y avoir accès, il faut la distiller, la mettre en forme, une façon de dire les choses, de les susurrer au besoin, sans provoquer de remous et te faire flinguer la fois suivante, une règle du jeu induite que tu finis par admettre si tu veux durer. Tu vois le topo ». Je vois très bien. On ballade son micro et son carnet de notes, on donne la parole aux victimes, aux témoins, aux lecteurs –on trouve toujours quelqu’un- et ensuite on arrange tout ça à la sauce locale, style alerte, austère, avenant ou primesautier selon le cas… ce qu’on apprend à force de corrections et de ratures. Les ficelles du métier, comme dans beaucoup de métiers. On compose, on met en pages, et pas seulement dans la salle de rédaction ou au marbre. J’ai connu ça moi aussi, la manière délicate de composer entre le ‘ce que je veux dire’ et le ‘ce que je peux écrire’; comprendre qui saura bien lire entre les lignes. Cent fois sur le métier remets ton ouvrage… Tout ce qu’on n’apprend pas bien sûr dans une école de journalisme.

Jo reprend comme pour s’excuser, un rien désabusé, en tirant sur sa gitane maïs éteinte, « Que veux-tu, un quotidien régional ne peut pas vivre uniquement de ses ventes. La publicité est indispensable, c’est devenu sa première source de financement. » Pardi, déjà au début des années trente, Roger Vailland alors jeune journaliste, se plaignait que Paris-Midi soit gangrené par l’argent de financiers. Situation endémique. « Et rien ne s’est amélioré, conclut Jo en remisant son mégot sur l’oreille, les espoirs de la Libération n’ont pas duré longtemps. Les financiers, ceux qui donnent leur obole, qui détiennent la manne publicitaire sont bien souvent des caciques locaux ».

Mon copain a passé un accord avec lui-même -c'est son expression- pour rester correct sinon honnête et de se lever avec l’envie de bien faire son travail, d'informer ces milliers de lecteurs qui lui écrivent parfois, dont il sent toute la naïveté, la bonne foi à travers leurs lettres touchantes et maladroites, leurs façons tranchées, sans calcul, de réagir, d’approuver, de se plaindre ou de se révolter. C’est pour eux qu’il continue à croire en son métier, que ses articles ne sont pas qu’un désert de mots, qu’ils touchent vraiment ses lecteurs qui, dans leurs réactions, le touchent à leur tour.

Une de ses astuces –il m’en parle avec gourmandise, ses petits yeux clairs pleins de malice- consiste à jouer les pigistes, à envoyer à un journal parisien (de préférence) un article dont il sait pertinemment qu’il serait refusé par son rédacteur en chef. Plutôt que de le mettre au panier, il joue au correspondant –il a ses entrées dans quelques journaux- et leur refile un article ou un reportage qu’il signe d’un pseudonyme. La cerise sur le gâteau, c’est quand son rédacteur en chef qui a refusé le papier publié à Paris lui demande d’en faire un article ou un commentaire publié dans son canard local. Franche rigolade, il adore y glisser quelque sous-entendu sous forme évasive, une référence que seuls quelques initiés peuvent détecter. Sa façon à lui non de se venger, il n’aime pas le mot, mais de marquer son territoire, de se réapproprier un petit pouvoir personnel dans cette société anonyme où la perte d’identité est compensée par des substituts souvent dérisoires. Moments si jubilatoires en tout cas. On en rit encore quand il me raconte ses ‘aventures journalistiques’.

Aujourd’hui, si je suis ici à Messy la ville nouvelle, c’est grâce à un papier de Jo qui m’a intrigué. Un article poisson-pilote – encore une de ses expressions- qui accuse de collusion, sans les nommer et son couvert d’une enquête sociologique sur la ville, entre le maire de Messy Paul Potte et le conseiller général du coin pour se répartir les postes. Fort bien, rien que de fort banal en politique où les pactes de non agression sont légion et permettent à chacun de conserver sa sphère d’influence tant qu’il ne marche pas sur les plates-bandes des autres. Á chacun son territoire et les électeurs seront bien gardés.

Mais à Messy, c’est plus opaque. Ces deux inconscients ont passé un contrat écrit en bonne et due forme –pourquoi pas devant notaire pendant qu’ils y étaient !- diffusés par des esprits mal intentionnés, sans doute des ‘amis’ qui se verraient bien califes à la place du calife, exhumés par mon copain Jo qui connaît tout le monde ici et est allé innocemment posé des questions embarrassantes aux deux intéressés pour recueillir pieusement des réponses très embarrassées. Petit papier allusif bien sûr mais anonyme et sans portée réelle faute de preuves, Jo ne pouvant faire état de ses sources. Comme quoi certaines sources ne sont pas très propres. Simple satisfaction d’amour-propre de sa part, qui eut pourtant certaines conséquences que Jo apprit par la suite, toujours par la même source qui apparemment n’était pas encore tarie.

Un tel système fonctionne sur des interdépendances qui génèrent des solidarités. On protège les maladroits qui se font prendre, on récompense ceux qui se sacrifient pour le bien commun; l'omerta est donc considérée comme une vertu qu'il faut récompenser. Parfois, il faut quand même sacrifier quelques pions pour satisfaire l'opinion publique, sauver l'essentiel, donner des gages de sa bonne foi et de son honnêteté. Jo s'en désole, pense parfois que son travail sert d'abord de soupape au système, à l'alléger des imprudents pris en flagrant délit, et contribue en fin de compte à le légitimer. « Regardez, clamait un président de Conseil général visiblement soulagé de la tournure des choses, c'est à ses capacités de régulation qu'on reconnaît un organisme qui fonctionne bien, capable d'éliminer ses brebis galeuses ». On tourne la page et on change de sujet. Ce ne sont pas les sujets qui manquent; place à l’actualité. « Un jour, me rétorque Jo trop lucide pour être dupe, j’écrirai mes mémoires quand je serai très vieux et très sage. Il faut être un vieux sage plein d’expériences et de compassion pour pardonner aux hommes et les juger avec bienveillance ». Surtout dans ce métier.

3- LES MARCHÉS PUBLICS

Les marchés publics, quelle belle invention ! Système complexe et mouvant tel que seuls quelques spécialistes pervers peuvent s'y retrouver, il est d'une souplesse infinie... et d'une opacité sans égal. Pourtant, ce n'est pas faute de textes pour l'encadrer... au contraire. Il y aurait plutôt pléthore en la demeure. Les moyens de le contourner sont nombreux pour qui connaît bien le cénacle, il suffit de se mettre d'accord sur l'appel d'offre et de s'arranger ensuite pour être le meilleur, c'est-à-dire le 'moins-disant', le moins cher qui entre dans les critères retenus. A condition d'en être informé à temps, bien entendu. Une petite collusion pour fausser la concurrence et le tour est joué. Après, il suffit de réclamer des rallonges le moment venu, sous forme d'avenant. Quelle belle invention aussi que l'avenant. Son inventeur, s'il n'a pas touché de droits d'auteur, mérite bien de la nation pour avoir doté le cénacle administratif d'un tel instrument. Système quelque peu retors mais imparable s'il et bien verrouillé. Les raisons d'y recourir ne manquent pas, variant entre révisions des normes, travaux complémentaires et imprévus. Question d'imagination.

Voilà pourquoi je galère tant dans cette affaire. Omerta chez ceux qui savent, alors faute de preuves, d'éléments tangibles, impossible de publier du sérieux. Et moi, je refuse les 'peut-être', les 'sans doute', les conditionnels abusifs et redondants. Les allusions, les articles à clef, c'est bon pour débusquer les faibles, faire réagir les trouillards... on ne sait jamais. Comme dit Jo, jamais à court d'arguments, " à force de donner des coups de pieds dans la fourmilière... " En attendant, mes meilleurs articles ont tendance à rejoindre mes archives. Et je n'aime pas écrire pour rien. Dans ce métier, l'autocensure est très répandue, pour tempérer un article, tout l'arsenal des figures de style y passe, une petite métonymie, une petite litote par ci, un petit euphémisme par là et le tour est joué. Les journalistes sont d'abord des grammairiens. Dans ce monde fermé, Jo a su se ménager une place particulière, il a ses entrées dans certaines rédactions parisiennes par exemples -sur le sujet, il est assez disert- et à son âge il n'a plus grand chose à perdre. Il m'a confié, mi figue mi raisin, que publier ses mémoires le titille parfois et je le crois volontiers.

Première étape, passage à la mairie où Jo me guide dans les arcanes des appels d'offres, aux énormes dossiers dissuasifs. On trouve pêle-mêle dans de larges classeurs, outre les appels d'offres, les rapports des commissions de dépouillement, les procès-verbaux des réunions prévues par la procédure, des tonnes de papier à l'intérêt incertain qui rebuteraient même un bénédictin. " Tiens, tu vois ce nom, pointe Jo de son gros doigt boudiné, me désignant celui d'un type dans un registre annexe de postulants à un gros marché de réfection de bâtiments à la mairie, c'est l'ami d'Edwige Renard, la vice-présidente du conseil d'administration qui siège aussi à la commission d'adjudication. Curieuse coïncidence, n'est-ce pas ! "
De l'art d'aller à l'essentiel, de pointer là où ça fait mal, tel un comptable qui lit un bilan comme un roman policier.

Après cette mise en bouche, il m'emmène dans un autre cube gris béton derrière l'immeuble de la DDE. Rendez-vous édifiant avec Yves Dourdan, un promoteur immobilier qui ne supporte plus la situation. Il commence fort : " Ici, on ponctionne en moyenne dans les 12% sur les marchés publics, ce qui pèse sur le pris du mètre carré" ironise-t-il. La technique est bien au point : " Muni des devis de mes concurrents glissés dans ma boîte aux lettres, j'établissais le mien et remportais bien sûr le marché sans difficultés. Si je veux lotir des terrains chèrement acquis, je dois en passer par là. Sinon, on n'arrête pas de me mettre des bâtons dans les roues pour l'obtention des permis de construire. Conclusion : je suis prisonnier du système tout en étant devenu complice. Situation très inconfortable. " Il n'en dira pas plus : au-delà, il faut vraiment se mouiller, citer des lieux, des noms, prendre des risques. Par contre, pour gérer un tel trafic, il faut beaucoup d'intermédiaires, des 'porteurs de valises', des banquiers, des secrétaires, des fonctionnaires... autant de langues à délier. La traque continue.

Grand costaud, l'air hautain dans un costume impeccable, cravate stricte, bronze et beige à légères stries obliques, le type que je rencontre quelques jours plus tard ne m'inspire guère. Port quasi militaire, rigueur assez terne, pas du genre à réagir sur un coup de sang ou à se laisser facilement manœuvrer. Il s'assoit en me regardant sans aménité avec une moue grinçante sue le décor sans charme de cette arrière-salle de bistrot où j'ai mes habitudes. Tranquillité propice aux confidences.

J'ai son dossier sous le coude : parcours sans bavures, Science-Po puis haut fonctionnaire à la direction du personnel d'une préfecture avec quelques missions en Afrique dont je ne connais pas la nature. Je hoche la tête d'un air sceptique : ce genre d'individu ne parle pas, trop de certitudes, trop loin du quotidien, trop loin de types comme moi qui cherchent à découvrir ce qu'il cherche à cacher. Alors, pourquoi est-il venu. Normalement, il ne porte pas trip les journalistes dans son cœur. Malaise immédiat, je vois qu'il contemple sans expression mon dossier à reliure jaune bien en évidence sur la table. A mon tour, je le fixe en dessous et son regard dévie vers mon dossier.

" Dossier de presse, lui dis-je en l'ouvrant ostensiblement. Vous êtes déjà un homme public et plusieurs au cours de mon enquête on m'a susurré votre nom. D'où ma curiosité. Merci de vous être dérangé. " Formule de politesse qui ne détend pas l'atmosphère. Je lui tends quelques photocopies, quelques morceaux choisis de son parcours. Ce type est un vrai cicérone qui connaît son sujet sur le bout des doigts. Ça pourrait trembler dans le landerneau si on sait qu'il fricote avec un journaliste. Pourtant il a déjà été entendu par des juges qui, jusqu'à présent, se sont toujours pris les pinceaux dans la toile d'araignée de cette affaire. Le dossier présente une vision contrastée du personnage : un battant, le menton volontaire, d'une honnêteté sourcilleuse mais dont la confiance trahie peut déclencher une haine farouche.. Fort de ses convictions, il s'implique dans un subtil travail de commercial. Diplomate à l'occasion et méticuleux, il se veut l'homme de la situation; incontournable. Et même fusible à l'occasion. C'est la rançon de sa fidélité et de la puissance de ses certitudes.

Pour une simple histoire de trafic d'influence -on ne saura jamais au profit de qui- il est arrêté en pleine audience du tribunal correctionnel de Nanterre et condamné à deux ans de prison ferme. Il a le cuir dur apparemment et purge finalement 14 mois sans broncher. J'espère que son goût du sacrifice a des limites... ou qu'il parvient à résister aux pressions qu'il doit subir. Pour le tester, je fais mine de prendre des notes et le résultat est immédiat : " Rangez-moi ça, m'intima-t-il d'un ton sans réplique, pas de traces, aucune citation qu'on pourrait un jour m'opposer. " La plume d'un journaliste fait parfois plus d'effet qu'un révolver. Personne ne peut savoir comment un homme mis au pied du mur peut réagir, pas même lui, confronté à une réalité dont il ignore les ressorts et l'oblige à prendre des décisions à chaud, qu'il sera de toute façon trop tard pour regretter. En attendant, c'est moi qui me reproche trop de précipitation, trop de confiance, d'avoir mal évalué la situation. Plusieurs jours de perdus et une belle occasion de gâchée.

Digression sous forme de confession pour se justifier : l'histoire de son ami Robert Bardini. Un obscur tenancier de boîte de nuit l'avait accusé de racket. Mais pas moyen d'impliquer Bardini qui se tient sur ses gardes. L'action patiente de la gendarmerie, écoutes téléphoniques, surveillance discrète, analyse de ses comptes bancaires ne donnent aucun résultat. Qu'à cela ne tienne, elle décide alors de le piéger avec l'aide du tenancier. Pendant que celui-ci lui tend brusquement une enveloppe bourrée de billets à la sortie du restaurant où il s'est attardé en compagnie d'un ami, la police en embuscade, contemple la scène. Flagrant délit, il est tombé dans ce piège imparable. De Bardini à lui, il n'y avait qu'un pas... que certains franchirent allègrement. Il est dangereux il sait et ils le savent.

" Je sais ce qui vous intéresse : les fameux marchés publics où les flics se sont jusqu'à présent cassé les dents. Une procédure complexe mais facile à contourner, peu peu qu'on ait quelques compétences et un bon réseau. En gros, je signalais discrètement -la discrétion est la principale qualité dans ce domaine- les marchés les plus importants, les appels d'offre dépassant le million d'euros, et donnais les données chiffrées pour postuler et être retenu à coup sûr. Les transactions s'effectuaient le plus souvent dans un bar à vin de la rue Censier. Voilà pourquoi j'ai eu peur quand les flics l'ont piégé. Et je pourrais être à mon tour victime d'une telle mise en scène. De toute façon, il a écopé de six mois de prison ferme mais j'ai toujours eu le sentiment que c'est moi qu'ils visaient. L'atteindre pour m'atteindre ensuite; la technique du ricochet. Je suis en première ligne, alors vous donner des informations, d'accord mais aller plus loin, pas question. "

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Bonne lecture


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