Victor Hugo à Jersey

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Victor Hugo à Jersey

      <<<<<<<<<<<<<<<<<<<< La vie de Victor Hugo pendant son exil de Jersey >>>>>>>>>>>>>>>>>>>>
                         
Jersey 1853

Pour Victor Hugo, en cette année 1852, l’exil commence. La rupture avec Napoléon III est consommée. « Je t’aime exil !, écrit-il, douleur, je t’aime ! Tristesse sois mon diadème. » [1]

Après la Belgique où la vindicte impériale l’a poursuivi, et Londres qui ne lui plaît guère, il a choisi cette île anglo-normande où, du haut des rochers dominant la mer, il pourra distinguer les côtes françaises. Sur le port de Saint-Hélier où il débarque ce 5 août avec son fils Charles, famille et amis l’attendent : ses "deux Adèle", [2] Auguste Vacquerie le fidèle et quelques proscrits. François-Victor son autre fils est toujours à Paris mais il ne tardera pas à venir rejoindre la famille. Juliette [3] aussi viendra bientôt le retrouver et s’installer près de chez lui.

Le même jour paraît à Bruxelles un brûlot contre l’Empire qu’il a intitulé "Napoléon le petit". Après quelques jours passés à l’hôtel de la Pomme d’or, tout le monde s’installe à la villa Marine Terrace juchée au-dessus de la mer. L’exilé se sent heureux dans ce décor champêtre avec vue panoramique sur l’horizon. Et aussitôt, il reprend la plume :

                                          « J’aime cette île solitaire
                                          Jersey, que la libre Angleterre
                                          Couvre de son vieux pavillon… » [4]

Son livre "Napoléon le petit" est un triomphe, On le passe en fraude, on en fait des copies. Malgré les excellents résultats du plébiscite qui confortent l’Empire, Victor Hugo clame son opposition radicale. Lors de la proclamation de l’Empire, il écrira ce crédo :

                                     « Ils ne sont plus que cent, je brave encore Scylla ;
                                       S’il en demeure dix, je serai le dixième ;
                                       Et s’il n’en reste qu’un, je serai celui-là. » [5]

Il aime marcher, se promener sur le sentier qui surplombe l’océan où parfois il discute en compagnie de Juliette. Entre eux, ce n’est plus la folle passion charnelle mais un amour sincère, indéfectible, qu’on peut imaginer à travers ces mots de Juliette : «  Mon Victor sublime, je n’ai pas passé un seul jour sans remercier Dieu de t’avoir sauvé si miraculeusement, et n’ai pas été une minute sans t’admirer et sans t’adorer… » [6] Il aime se baigner, se sentir fouetté par la froidure des eaux et nager jusqu’au rocher qui ferme l’anse où il se rend presque chaque jour. Puis il écrit des poèmes où il exprime ses sentiments, ses désirs, ses révoltes, une certaine lassitude aussi d’une situation qui, il le pressent, va perdurer. Ce sera "Les Châtiments" dont il dit qu’il s’agit du pendant de "Napoléon le petit", une poésie honnête mais engagée, précise-t-il à son éditeur Hetzel, comme dans ce vers : « L’histoire a pour égout des temps comme les nôtres ». [7] Le 31 mai 1853, il relit une dernière fois son manuscrit avant de l’envoyer à son éditeur.

Devant le rocher de Jersey

Il écrit beaucoup, a mille projets en tête mais dans l’immédiat, pense à réunir un ensemble de ces poèmes qu’il accumule, fruits de ses nuits d’insomnie, sous le titre "Les Contemplations" qui paraîtront bientôt. Il a besoin d’argent, l’exil coûte cher et il a à sa charge ses trois grands enfants ainsi que Juliette. Il cédera donc à Hetzel les deux volumes des "Contemplations" pour la somme de 20.000 francs. Il prend en vain la défense d’un condamné à mort Tapner, lui qui combat la peine de mort, et chante encore Jersey dans ces vers : [8]

                                      « Jersey dort dans les flots, ces éternels grondeurs,
                                       Et de sa petitesse, elle a les deux grandeurs,
                                       Île, elle a l’océan ; roche, elle est la montagne,
                                       Par le sud Normandie et par le nord Bretagne... » [9]

Les relations avec le gouvernement anglais s’enveniment. Le premier ministre sir Robert Peel le menace d’expulsion, à laquelle Hugo réplique par une diatribe contre l’empereur, lui prédisant que « l’expiation viendra. » Il reprend une dernière fois "Les Contemplations", c’est toute sa vie, « vingt-cinq ans racontés et exprimés par le côté intime et avec l’espèce de réalité qu’admet le vers. » [10]

Quand il apprend la mort de son frère aîné Abel, les souvenirs reviennent en foule, la récente disparition de son amie Delphine de Girardin venue récemment lui rendre visite à Jersey, les fantômes de son fils Léopold emporté si jeune et de sa fille Léopoldine morte noyée. [11]

                                   « Mère, voilà douze ans que votre fille est morte
                                      Et depuis, moi le père et vous la femme forte
                                      Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
                                      Sans parfumer son nom de prière et d’amour. »

Et cet empereur, accueilli à bras ouverts à Londres par la reine Victoria ! Il ne peut le supporter, solidaire des proscrits qui attaquent la reine et la politique anglaise, et fait une déclaration : « Le coup d’état vient de faire son entrée dans les libertés anglaises… »

Le 7 octobre 1855, le connétable de Jersey lui notifie son ordre d’expulsion, prenant effet dès le 2 novembre. Un nouvel exil se profile à l’horizon sur l’île voisine et le voyage au moins sera court jusqu’à Guernesey.

A Jersey - photo de son fils Charles

Repères bibliographiques

- Henri Guillemin, Victor Hugo, collection Écrivains de toujours, Le Seuil, réédition de 1994
- Jean-François Kahn, L’extraordinaire métamorphose ou cinq ans de la vie de Victor Hugo (1847-1851), Le Seuil, 1984
- Sophie Grossiord, Victor Hugo, Et s’il n’en reste qu’un…, collection Découvertes, Gallimard, 1998

   * Voir aussi les fiches  Victor Hugo (Gallo) Victor Hugo à Guernesey                                       

Références

[1] Les Châtiments, livre II, L’ordre est rétabli, V, Jersey décembre 1852
[2] Sa femme Adèle et sa fille cadette qui porte le même prénom (sa fille aînée Léopoldine s’étant noyée quelques années auparavant, il n’a plus qu’une fille)
[3] Juliette Drouet, sa maîtresse’ officielle qui lui vouait un amour exclusif et le suivra dans toutes ses pérégrinations [4] Les Châtiments, Livre II
[5] Les Châtiments, Livre VII, XIV, Ultima verba
[6] Juliette fait allusion aux journées des barricades à Paris où elle l’a secouru, lui victime de sa témérité, avant qu’on ne lui fît un mauvais sort
[7] Les Châtiments, Livre VII
[8] Les quatre vents de l’Esprit, III, Le livre lyrique, Jersey, 8/10/1854
[9] Par beau temps, de Jersey on peut voir la cathédrale de Coutances
[10] Et il ajoutera pour bien montrer l’attachement qu’il voue à ce recueil : « Si jamais il y aurait eu le miroir d’une âme, ce sera ce livre-là. »
[11] Les Contemplations, Livre V, En marche, XII, Dolorosœ, août 1855

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