Au bon temps des Bush

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Au bon temps des Bush : Un homme mêlé aux tumultes de l'histoire contemporaine

« J’ai trop douté pour avoir encore des certitudes. »
John Dupped

Sommaire

Le parcours de John Dupped

Ceci n’a rien d’un acte de contrition, pas davantage une vengeance rancie par le temps mais plutôt un témoignage, la preuve que je ne suis pas dupe du rôle que j’ai joué, même si pendant trop longtemps j’ai consenti, j’en ai été le complice consentant. L’apanage de l’âge, c’est la liberté comme ultime reconnaissance. Et je dois avoir atteint cet âge, celui d’hommes qui deviennent indifférents à toute pression, d’hommes sans attentes particulières, sans volonté dominatrice ; ce sont les plus dangereux. Tour au long de ma carrière, militaire puis agent spécial de la CIA, j’ai côtoyé bien des individus qui, même dans la plus extrême détresse, étaient encore animés d’une flammèche d’espoir ; contre toute vraisemblance, contre toute logique.

Le tréfonds de l’humain doit encore receler, chevillé au corps, une idée du miracle toujours possible, miracle païen de l’instinct, que rien n’est jamais joué jusqu’au bout dans le grand bastringue de la loterie universelle.

Ainsi commence ce récit, réflexion sur le parcours intime d’un homme, qui se demande pourquoi cette disposition, attitude ancrée, chevillée au corps contre toute raison. Il en parle en connaissance de cause –seule l’expérience l’intéresse- en toute liberté, sachant qu’il a trop longtemps grossi les rangs du peuple naïf, confiant en ses dirigeants. Il fonctionne à l’honnêteté, à la morale, à l’amour de la patrie, la sacralisation des valeurs que son milieu lui a inculquées. Certitudes initiales face aux réalités. C’est ce qu’il appelle « son carburant moral », symbole de « l’American way of life » dans toute la splendeur de l’Amérique profonde. Sur le fond rien n’a changé, il croit aux vertus des principes qu’il a reçus même s’il est devenu avec le temps plus tolérant, prenant peu à peu du champ face au quotidien. Le temps dit-il pudiquement, lui a donné de la distance. Il parle peu de l’écart grandissant entre ses principes et une réalité qu’il a eu de plus en plus de mal à supporter et qui expliquent largement le besoin de ce récit. Sa présentation est à son image, allant à l’essentiel, sans fioritures.

Je m’appelle John Dupped, nom assez commun dans l’Amérique traditionnelle où je suis né, à Wichita une ville du Kansas qui vit de la construction aéronautique. Quand Boeing prend froid, Wichita tousse et toute la ville a la fièvre ; il nous est même arrivé de grelotter. Pour nous, un ‘nous’ d’appartenance encore profond, pour nous la guerre c’est la croissance et le plein emploi. N’y voyez nul cynisme, simplement le constat de notre dépendance à une mono industrie, mais évoquer la question en ces termes est tabou là-bas à Wichita. La ville s’est beaucoup développée pendant la guerre du Vietnam, le complexe sportif et le parc d’agrément datent de cette époque. Depuis, elle vivote, suscitant la nostalgie des temps bénis d’essor économique, enflant les ressentiments.

Je n’y suis pas retourné depuis longtemps, quelques raids éclairs pour raisons familiales, juste une semaine de vacances en 1976. C’est tout. Contrairement à mon frère Edward, je n’ai pas la fibre accrochée au terroir. « Il a fait sa vie ailleurs » dit mon frère sans autre commentaire. Sans doute, les circonstances qui m’ont poussé à partir, l’éloignement prolongé qui m’a coupé des miens, de mes amis d’enfance, ce qui était mon univers, ont modifié ma vision, mon rapport aux valeurs dont je suis dépositaire. Entre nous, le dialogue est devenu difficile, de plus en plus improbable. Tout ça m’attriste beaucoup mais qu’y faire. Pour moi, l’avenir fut "Les Marines", changer d’air et d’horizon, me confronter à d’autres milieux. J’y rencontrai effectivement des gens venus d’horizons différents, des banlieues, des grandes cités de la côte Est, Baltimore et Philadelphie. Des mondes si différents à faire cohabiter. Des types qui passent pour des gens pas vraiment bien à Wichita. Les phases d’initiation passent toujours par des moments difficiles, il faut couper des liens et les greffes ne prennent pas toujours. Je m’en suis plutôt accommodé ; comme j’ai pu, avec des hauts et des bas. Carapace, l’épiderme qui épaissit.

Baptême du feu mémorable dans le bourbier du débarquement de Normandie. Bonjour la France. Il ne s’attarde pas sur son parcours militaire où il fera ensuite la campagne de France jusqu’à la bataille d’Alsace dans les tout derniers jours de 1944. Il ne connut de la campagne française que la guerrilla du bocage, des villes disparues, évaporées dans les bombardements. Complicité avec son ami Frederik Conoly errant sans un mot dans les travées infâmes de la ville de Caen –ce qui en restait- aux relents écœurants, paysage lunaire et désertique. Il le raconte très bien d’un style juridique net et concis, sans digressions. De quoi changer un homme. A l’époque, chargé de repérer avec sa jeep les poches de résistance ennemies, il n’avait ni le temps ni l’envie de s’appesantir sur la situation et ses implications. Interdit de passer par Paris, gros regret sur le moment, c’était paraît-il le problème des Français qui voulaient absolument être les premiers à aller sabler le champagne sous l’Arc de triomphe. Avec les colonnes américaines, il passa en trombe au nord de la capitale pour opérer leur jonction avec les forces alliées qui remontaient la vallée du Rhône et foncer sur l’Allemagne. C’est alors que se produisit la première fracture.

Pas une fracture de l’épaule ou de la jambe, non, quoique en temps de guerre ce soit un moindre mal, plutôt une rupture quand l’air du temps ne colle plus aux mentalités, quand la réalité rabote les convictions. Et ses convictions de jeune américain imbu de la supériorité de ses institutions et de ses convictions morales, furent soumises à rude épreuve. En temps de guerre surtout, ce n’est pas le moment de se poser des questions, mais quand même il se demandait dans son for intérieur –car pas question de s’épancher sur l’épaule d’un ami ou dans les lettres envoyées à la famille- en quoi consistaient ces fameuses « nécessités stratégiques » qui noyaient les attaques sous un déluge de feu ou obligeaient à écraser sous les bombes des villes comme Hambourg ou Dresde pour les réduire en cendres. On dérivait vers une guerre de la terreur dont les japonais avaient montré l’exemple dans le Pacifique et qui culminerait à Hiroshima.

Le cauchemar me rejoignit vraiment en juin 1945 à Buchenwald, face à l’indicible, des images qui m’ont souvent hanté depuis, qui m’ont poursuivi jusque derrière mon bureau de Washington, cherchant vainement à comprendre ce qui me crevait les yeux depuis longtemps. Il fallut d’abord me défaire des idées que je portais depuis l’enfance, tellement évidentes, naturelles qu’elles me paraissaient universelles, les seules possibles, sur lesquelles je réglais ma conduite comme sur les préceptes de la Bible. Elles m’aveuglaient plus sûrement qu’une vérité révélée et il fallut cette Allemagne des camps, le traumatisme de Buchenwald pour que j’en fusse vraiment conscient. Bien des années après, j’ai revu Caen et Le Havre dont l’architecture tirée au cordeau me rappelait le charme désuet de certains quartiers américains.

Avec mon ami Frederik Colony, le fidèle des fidèles avec qui je fis toute la guerre en Europe et que je retrouvai plus tard à Washington, on se regardait sans échanger un mot, errant dans des travées infâmes aux relents écœurants, parfois pestilentiels, qui frappaient l’imagination et suscitaient des images insoutenables qui nous poursuivaient des nuits entières. De quoi changer un homme. Il me fallut admettre que, pour qui pense détenir la vérité, aucun obstacle ne doit résister, rien ne compte qu’atteindre l’objectif même au prix le plus fort. Je me dis parfois que si la guerre n’était pas venue me dénicher dans mon Kansas natal, j’y aurais fait ma vie, comme mon frère Edward ou beaucoup de mes amis d’enfance, assuré… Mais là-bas en Allemagne, mon destin m’avait rattrapé dans un décor lunaire de désespoir et de désolation.
Le réveil fut brutal.

Les images récurrentes de Buchenwald furent sa deuxième rupture.

Vers la troisième rupture

On était en 1945, les valeurs de l’Amérique triomphaient encore pour quelques décennies ; et j’en étais fier. Dans l’ardeur candide de ma jeunesse, je prenais mon pays pour le phare du monde, porteur d’avenir, exemple pour cette vieille Europe saisie de folie meurtrière qui avait mis le feu au monde et s’était auto détruite en cinq années comme si la précédente boucherie ne lui avait pas suffi. Cette fois, nous étions entrés dans la quatrième dimension, il n’était plus seulement question de guerre, et après avoir traversé sans coup férir ce pays lunaire, je parcourais d’un pas hésitant la grande allée de Buchenwald bordées de cadavres ambulants qui me regardaient comme un extra-terrestre et que je n’osais pas regarder.

Des visages hors du temps, haves et décharnés, apeurés et surtout incrédules face à ce tohu-bohu, à ces uniformes qu’ils découvraient, sortaient des baraquements, des latrines de Buchenwald et moi, dans mon bel uniforme rutilant de « Marines », figure emblématique du vainqueur, je fus déstabilisé par ce spectacle lunaire que rien dans ma vie lisse et prévisible jusque-là n’avait préparé. S’il est des temps forts dans la vie d’un homme, celui-là fut d’une intensité telle que celui-là me marqua pour la vie. Un électrochoc. Je prenais en même temps conscience de l’étroitesse de mon éducation, incapable de faire face à une autre réalité que mon petit vécu de gars du Kansas. Avec Frederik Conoly, on a beaucoup échangé sur la responsabilité collective et l’histoire si terrible du genre humain. Une façon aussi de théoriser l’innommable.

Quand il prend connaissance de ce dossier, quand il lit ces lignes avec curiosité d’abord puis de plus en plus angoissé, il n’est pourtant plus le jeune homme passionné et encore naïf qui, désinvolte et déjà quelque part résigné, déambulait les rues d’une Allemagne en déshérence, dans des villes naguère opulentes transformées en ruines à peine refroidies. Le dossier qu’il a sous les yeux, assez banal dans sa présentation, porte simplement l’inscription « classé secret défense », un tampon de l’armée aux armes de la marine à l’encre rouge, sans doute apposé machinalement par un fonctionnaire, dossier anonyme rangé dans un des milliers de tiroirs de l’immense bâtiment climatisé engrangeant l’essentiel des archives de la Marine.

Feuilletant de plus en plus nerveusement le dossier, il y présage quelque vérité sagement endormie depuis si longtemps dans les entrailles de rapports administratifs d’une banalité confondante. Il y débusque d’abord une phrase anodine se détachant d’un un compte-rendu sans grand intérêt, phrase si révélatrice prononcée par Henri Ford, ce magnat si réputé de l’industrie automobile, à la veille de la seconde guerre mondiale : « Nous ne nous considérons pas comme une compagnie nationale, seulement comme une organisation multinationale. » Phrase si éclairante qui résonna dans sa tête comme une incongruité, alors qu’elle n’avait auparavant choqué personne.

Belle profession de foi, pensa-t-il, pour cet homme qui considérait sereinement n’avoir aucune obligation envers son pays. Ou dont l’ardente obligation patriotique passait après les intérêts de sa société. Pour la première fois de sa vie, il rencontra ce mot de « multinationale » qu’il n’avait pas fini d’entendre. Mot passe-partout, sans grande connotation directe mais gênant comme cette phrase qu’il détestait et qui contredisait ses traditions ancestrales, qui choquait ce qu’il était, niant ses parents et le long cortège de ses ancêtres. Lui, le militaire garant de la cohésion de la nation, un peu puritain diraient certains, ne pouvait l’admettre. Jamais.

Belle profession de foi, d’autant plus surprenante chez ce « "chevalier d’industrie" » que ces gens-là préfèrent d’ordinaire un douillet anonymat de bon aloi. Ce cynisme détaché n’est donc pas le privilège de dictateurs livrés à eux-mêmes et à leurs fantasmes ; quel aveu ! Une phrase si vénielle aux yeux d’Henri Ford mais qui le condamnait, les séparait à jamais, lui sans doute ouvert sur le monde mais sans scrupules, d’un cynisme inquiétant, et moi le petit gars du Kansas, défenseur des valeurs de l’Amérique, un peu rigide sur la défense des grands principes, défenseur de la Constitution. Il se sentait ainsi désormais le produit de deux expériences contradictoires et devrait s’en arranger. Orphelin de ses certitudes passées. De son propre aveu, il devint alors plus solitaire, moins ouvert au point que son ami Fréderik Conoly s’en inquiéta vraiment.

« Cher Frederik » ! écrit-il. Sa présence à ce tournant de sa vie fut la plus précieuse des amitiés et l’aida beaucoup à reprendre confiance en lui. Lui était d’un autre milieu, issu du centre grouillant de Boston où, mieux préparé que John à subir les courants contradictoires qui le traversaient et à les intégrer dans son évolution personnelle. Il se plongea pendant des jours et des jours dans les discours de ce beau monsieur qui fleurait bon le mécénat et les belles Fondations, la bonne tradition américaine de l’aide aux plus démunis, ses écrits troussés avec art pour satisfaire à l’air du moment, une langue adaptée au cénacle visé, une langue consensuelle pour « une société libérée et un monde apaisé. »
Tout était dit.

Une enquête au long cours

Berlin, automne 1948

A la frontière interzone, je suis conduit au poste de police pour vérification d’identité. Routine. Le militaire me jette un regard sans conviction pour vérifier que ma trombine corresponde bien à mes papiers puis me fait signe de repartir. Dialogue muet, aucun mot na été échangé. Je repars guidé par un interprète de la base militaire attaché au secteur américain de Berlin. Dans la ville, tout semble à l’abandon, d’immenses graffitis colonisent des murs grisâtres encore debout, les "chicos" d’immeubles laissés à l’abandon. Sur une place au parterre défoncé, des femmes vêtues de gris répertorient les restes d’un vaste bâtiment,, une église peut-être. En cet automne 1948, les Berlinois en sont là : compter leurs abattis et sauver ce qui peut l’être.

La voiture passe trop vite pour que je puisse distinguer dans cet entassement hétéroclite autre chose qu’une masse informe de matériaux, bâtisses éventrées, fenêtres noircies, panneaux blanchis par la violence des flammes. La ville a encore un air de guerre, elle sévit lourdement dans les esprits, elle rayonne dans ses stigmates qui signent sa démesure, cette transformation d’une cité florissante en ruines antiques, victime d’un cataclysme. Dans ce désert lugubre, la vie reprend un peu, quelques personnes résignées, sans âge, attendent autour d’un arrêt de tramway.

Plus loin, la voiture est de nouveau arrêtée, par un barrage de rue cette fois, des chevaux de frise jetés en travers de la rue. Je ne cherche même pas à savoir de quoi il s’agit, tendant mes papiers à un flic rondouillard qui les regarda à peine, tandis que son collègue vérifiait tout d’un air soupçonneux en faisant le tour du véhicule. Sur le trottoir, un blockhaus abandonné devait servir de resserre à la police, plus loin le pan d’un immeuble effondré laissant béant des lambeaux de d’appartements, des galandages rosâtres, des coulures d’un rouge pisseux comme un rappel de ces fleuves de sang qui avaient englué l’Europe pendant ces années de sanies.

Les barrages se succédaient dans les restes d’une ville dépecée par les vainqueurs et je contemplais mon laisser-passer, papier vital que j’exhibais à chaque contrôle, pensant à ce que devait être Berlin au bon temps de sa splendeur.

A travers ses souvenirs d’un Berlin bientôt coupé en deux parties irréductibles, il repensait à l’attitude d’Henri Ford, à cette responsabilité qui ne l’avait jamais effleuré, ses discours ronflants et vides de sens, si perfides si l’on grattait un peu, une vérité pour les administrateurs et une autre pour les syndicats, une vérité pour ses pairs et une autre pour le peuple… peut-être en gardait-il aussi une autre pour sa femme de ménage ou son chauffeur… Sous le regard inquiet de Frederik, il traquait jusqu’à l’écœurement cette vérité adaptable et évanescente.

Dans ses moments de grands doutes, il se reprochait un tel entêtement, une phrase calamiteuse certes, et que son auteur avait apparemment oubliée depuis longtemps. Phrase si révélatrice cependant de son état d’esprit, de cette duplicité qu’il avait l’air de trouver si naturelle. Et ses lectures confirmaient sa vision que sous la phrase révélatrice se lovaient d’autres phrases plus ambiguës et des pratiques ô combien plus redoutables. Ses yeux se décillèrent ainsi en approchant d’une vérité que cachaient les phrases ronflantes des discours qu’il avait appris à décoder.

Désormais en tout cas, il savait. Aucun retour en arrière, nul doute possible aussi sur la duplicité des grands chevaliers d’industrie donneurs de conseils, comme si le pouvoir ne pouvait vivre sans vilenie, campé sur la devise d’un « struggle for live » sans morale. Il apprit ainsi la relativité des mots, leur connotation, leur polysémie insidieuse génératrice de tant d’interprétations. Frederik disait sans rire que c’était sa façon à lui de devenir adulte et il est vrai que, jusqu’à la guerre, il ne connaissait rien des turpitudes du monde, des doutes sur ses propres valeurs. Il était passé du Kansas à l’armée, d’une famille à une autre mais sans grand changement de mentalité. Pour lui, c’était si simple : s’engager pour défendre la liberté de sa civilisation contre la barbarie des ennemis de la nation.

Et il devait en être de même pour tout bon américain. Ceux qu’on soupçonnait d’être des ennemis, les résidents japonais par exemple, avaient été parqués pendant la guerre dans des centres pour mieux les surveiller et les neutraliser. Pas de cinquième colonne et les murs n’auront pas d’oreilles. C’était oublier Henri Ford et consorts, jouant un jeu si dangereux qu’il ne pouvait que finir par leur échapper, traîtres sans même en avoir conscience, sans repentir ni états d’âme. Terrible interrogation à laquelle il fallut bien répondre.

La réponse se dégagea peu à peu de la gangue des informations glanées dans les dossiers, documents d’autant plus arides qu’ils se révèlent intéressants. Prenons le cas de General Motors qui en 1929 rachète la firme allemande Opel, une entreprise qui fabrique des camions très performants pour l'armée allemande. Le chancelier Hitler est si content de lui qu'il lui décerne lui-même en 1938 "l'aigle de première classe", c’est autre chose que la francisque française. Puis General Motors reconvertit les usines Rüsselsheim pour fabriquer le Junker 88, considéré comme le meilleur bombardier de toute la guerre. Avion performant et sophistiqué s'il en est qui, comme de bien entendu, tua et estropia nombre de soldats alliés et civils et de 'compatriotes américains'. Combien de morts doit-on au savoir-faire industriel de General Motors ?

Berlin, mars 1992

Mars 1992, voyage dans un Berlin réunifié ; retour vers le passé. Pas vraiment au voyage d’agrément, le tourisme n’est pas d’actualité quoique j’appréciais les ballades le long de l’avenue Unter den Linden, la "belle avenue sous les tilleuls", bordée par la cathédrale Sainte-Hedwige, le Staatsoper, en passant par la Bibliothèque centrale où je furetais, gourmant, parmi les salles majestueuses qui m’intimidaient par leurs volumes et le silence qui y régnait. J’allais rôder autour de la Porte de Brandebourg à la recherche de quelque chose, hypothétiques vestiges, simple atmosphère qui rappelle les temps récents et déjà oubliés du Mur, remontant l’esprit ailleurs jusqu’à l’Alexander Platz apparaissant de loin avec sa Fernsehturn, la tour de télévision, poussant parfois jusqu’au parc du Tiengarten', juste une escapade autour de la Siegessäule, la colonne de la victoire.

Mais rien ne subsistait de ce que j’avais connu aux lendemains de la guerre, cette capitale lunaire dont j’avais gardé malgré moi quelques images, rien non plus de cette ville figée découverte avec surprise lors d’un voyage éclair dans l’ancienne capitale du Reich au début des années soixante. A se demander si le Berlin de 1945 n’avait jamais existé, si l’Histoire n’était pas qu’une énorme mystification qui enfouissait ses décombres pour mieux renaître. Seul vestige de ces années d’effervescence où les Berlinois avaient méthodiquement grignoté leur Mur : quelques bouts préservés de Mur, ici ou là, qu’on proposait aux touristes avides de ce passé interlope, ou des boutiques alentour, posters de tous formats parfois ornés de la photo emblématique de Rostropovitch et de son violoncelle, jouant devant un Mur déjà tagué, déjà entamé. Avalé par la marche triomphale de la démocratie. Ne restaient comme vigie que les marchands du temps. Pour échapper à cette impression, j’allais humer l’air du "Nouveau Berlin" autour de la Postdamer platz. Hyper moderne et clinquant. Dépaysant.

Je n’avais pas non plus traversé l’Atlantique pour nourrir ma nostalgie, même si elle me prenait comme ça au débotté au détour d’une rue, mais pour profiter de l’ouverture des archives est-allemandes. Une aubaine bienvenue pour compléter le puzzle bâti à travers les archives de Washington qui m’étaient familières et d’autres centres occidentaux que j’avais pu consulter après bien des démarches. Rien de tel que les communistes pour tenir des archives de cette qualité et les gérer avec une conscience et un sérieux bureaucratiques dont ils étaient seuls capables.

Avec un brin de fatalisme et en soupirant par avance de fatigue devant la masse de documents de toutes sortes à consulter, je me mis au travail, butinant dans les piles de carton dûment étiquetés, les fiches signalétiques, les dossiers multicolores (dont certains n’avaient encore jamais été ouverts), notant par écrit ou à l’aide d’un dictaphone tout ce que je relevais sur les relations économiques qui s’étaient prolongées malgré la guerre, relations, tractations qui m’intriguaient et me révoltaient aussi en raison même de leur existence, l’idée aussi d’être un témoin, au-dessus de ce contexte, espèce de citoyen du monde alors que j’étais viscéralement un Américain fier de son pays.

Pour le moment, trop concentré sur ma tâche, ces considérations me passaient par-dessus la tête et je restais admiratif devant cette somme de pépites patiemment accumulées et répertoriées, suant l’austérité du réalisme communiste bonifiée par le temps. J’avançais lentement, sachant qu’on ne revient pas en arrière, que l’information est chose évanescente qu’il faut traquer avec méthode ; trente ans d’expérience, ça rend prudent et suspicieux. Á la Bibliothèque centrale, je plongeai dans les archives comme dans un coffre à jouets, m’y installant pour plusieurs jours et je finis par déterrer quelques pièces intéressantes qui collaient avec mes propres recherches.

Un peu avant le début de la guerre General Motors reconvertit les usines Rüsselsheim pour fabriquer le Junker 88, considéré comme le meilleur bombardier de toute la guerre. Avion performant et sophistiqué s'il en est qui, comme de bien entendu, tua et estropia nombre de soldats alliés et civils et de 'compatriotes américains'. Oserais-je poser cette question iconoclaste : Combien de morts et d’estropiés doit-on au savoir-faire industriel de General Motors ?br> Question taboue. J’allais en rencontrer d’autres.

De General Motors, on passe aux usines Ford. John Dupped donne peu de détails, seulement un résumé de ces recherches et quelques annotations sur ses difficultés et ses tâtonnements.

À la même époque, pour ne pas être en reste sans doute, Ford ouvre dans la banlieue de Berlin une usine de transport de troupes pour la Wehrmacht. Décidément, la guerre excite bien des convoitises et les grandes entreprises américaines anticipent, alléchées par les bénéfices énormes escomptés. Elles ne seront pas déçues ; leurs actionnaires non plus. Que ce soit sous la férule d'un dictateur mégalomane qui a déjà depuis 1933 ouvert ses premiers camps de concentration à usage interne ne les dérange aucunement.

Pendant ce temps, jeune ado qui se cherche, je glandais sur les bancs de mon école, ni bon ni mauvais, bien au chaud dans le cocon de la moyenne, m’intéressant surtout aux filles et au base-ball. Pour moi, l’Europe était une autre planète, un vieux monde perclus dans son passé, faite de petits états belliqueux qui, vus de Wichita, Kansas, s’embrassent régulièrement pour des motifs futiles, les inconséquences d’une dépêche qui déplaît, d’un corridor obscur de Poméranie ou d’un archiduc tout aussi obscur.

« "Organisation multinationale" » avait précisé Henri Ford dans un moment d'égarement ou de lucidité, en tout cas pour une postérité qu’il aurait fuie. General Motors fabrique le Mustang P510 pour l'armée américaine et les moteurs du Messerschmitt 262 pour l'aviation allemande, la Luftwaffe. Avec l'effet boomerang, ils gagnent sur tous les tableaux : après la guerre, il faut bien reconstruire, on peut même se retourner contre son ancien allié qu'on a armé pour le détruire. Un exemple plus récent montre les américains armant l'Irak dans sa guerre contre les Iraniens (y compris leur procurant des armes chimiques) pour être contraints plus tard d'envahir le pays pour détruire son armée. Á jouer avec le feu, on déclenche aussi parfois un effet boomerang.

Une chance pour les recherches de John Dupped : Sur ces quelques années, les données grappillées ont tendance à s’emboîter, à se faire écho dans les comptes-rendus de négociations qui prouvaient déjà que des parties belligérantes continuaient à négocier des accords industriels et financiers. La version est-allemande donnait des faits bruts, mise en fiches systématiques des archives de Weimar et du Reich récupérées dans les fourgons de la guerre, avec bien sûr des manques, des béances que comblaient parfois les apports américains et traçaient aussi un impressionnant tableau d’ensemble comme de pauvres vestiges antiques qui donnent l’image reconstituée d’un site improbable.

La fastidieuse compilation qu’entreprit John Dupped donnait une autre vision de ces masses documentaires arides et indigestes sur le double jeu létal joué à partir des années trente –et surtout pendant la guerre- par des entreprises comme la General Motors, Ford ou IBM. Les usines Renault, nationalisées pour faits de collaboration en 1945 font pâle figure devant les grandes manœuvres des firmes américaines et leur appétit de pouvoir. Les fiches que collectionne John Dupped et qui s’articulent en autant de preuves, en donnent une idée.

De façon totalement illégale, Alfred Sloan et son staff siégeront au conseil d'administration de General Motors-Opel pendant la guerre. Ses filiales construiront les 3/4 des half-tracks de 3 tonnes et les camions de tonnage moyen équipant les armées du Reich. IBM aussi a constitué une aide efficace pour les nazis. Thomas Watson son fondateur, avec beaucoup d'à-propos (ou de culot) joue sue les deux tableaux : sous couvert d'une holding installée à Genève, il travaille pour l'Allemagne nazie tout en fabriquant aux États-Unis des canons et des pièces pour moteurs d'avion (qui lui rapporteront au moins 200 millions de dollars). Il a même trouvé une filière pour rapatrier ses bénéfices sans payer d'impôts en passant par l'ambassade des États-Unis auprès de Vichy. Même si leur rôle est exemplaire, ces trois firmes ne furent pas les seules à s'être beaucoup enrichies pendant la guerre, engrangeant sans scrupules d'énormes bénéfices.

Parmi cette excellente compagnie, on rencontre aussi le patriarche de la famille Bush Prescottdont les investissements en Allemagne pendant cette période se révéleront hautement profitables. C’est un financier qui baigne dans le pétrole d'un sud en pleine expansion, attiré par les mirifiques gains que génère tout conflit. Il aurait été de la même façon fourrier ou fournisseur d’armes de la Grande armée de Napoléon. Transparent au temps et à l’espace, transfrontière. Plus le conflit est long et meurtrier, plus les profits sont importants. Loi exponentielle des profits, loi essentielle du système libéral ; adepte du "toujours plus". Quitte à jouer les grands seigneurs à la tête d’une de ces fondations dont les Américains ont le secret.

John Dupped reconstitua pied à pied la belle envolée des affaires de Prescott Bush à l’aide de diagrammes colorés qui s’étalaient sur les murs de son bureau comme des peintures d’abstraction géométrique. Homme doué pour les affaires, il n’a pas son pareil pour dissimuler, ventiler ses énormes bénéfices dans des paradis fiscaux, bonneteau international où se sont toujours les mêmes qui gagnent. Et au bonneteau de la guerre, les perdants sont connus d’avance. Á travers les tractations si bien ficelées de Prescott Bush, John Dupped met en lumière les mécanismes utilisés, les dérives financières si prévisibles pour qui pénètre la mentalité de ce milieu.

L’inconscience, cette bonne foi inébranlable des certitudes bourgeoises, s’illustre par une succulente provocation, l'extraordinaire culot ou l’incroyable inconscience de ces dirigeants qui ont osé réclamer après la guerre des indemnités pour dommage de guerre, du fait de la destruction de leurs usines allemandes. Que croyez-vous qu'il advint ? Ces impudents personnages furent-ils déboutés, remis à leur place, détenus pour collusion avec l'ennemi ? Nenni, point du tout, bien au contraire. Toute honte bue, ils prouvèrent leur préjudice et furent largement indemnisés par l'état américain : General Motors obtiendra 33 millions de dollars d'indemnités et Ford, le pauvre, seulement un petit million de dollars. Une aumône!

La troisième rupture naît de ce constat, révélation de la duplicité des multinationales de son propre pays, capables de trahir pour assouvir leur soif d’argent et de pouvoir. Vision d’un monde qu’il rejette de toutes ses fibres, antinomie de ses intimes convictions. D’une certaine façon, ce fut la plus douloureuse, même s’il reste pudique dans ses réactions, puisqu’elle impliquait le rejet des valeurs qui avaient fait sa vie depuis sa plus tendre enfance. On le constate à la lecture de son manuscrit où, dans ce chapitre, l’écriture devient nerveuse, les ratures et notes en marge s’accumulent, son texte devient moins lisible. Signe révélateur du trouble qui l’habite alors, il raye, colle des modifications sur le texte initial comme s’il voulait occulter les versions précédentes, comme s’il tentait de retenir ses mots, de censurer sa pensée, de rejeter ce qu’il y a de permanent dans l’écrit. Il n’en reste que ces quelques phrases occultées qui ont du mal à cacher sa colère rentrée.

Fritz Thyssen, le grand maître de forges allemand, était plus clair. Celui qu'on appelait « le banquier privé de commune avec Hitler, » reconnaissait avoir aidé le parti nazi dès octobre 1923 dans son livre "J'ai financé Hitler. Un titre sans ambiguïté. Ce dont il ne parle pas, c'est de la création d'une structure commune avec le multimillionnaire américain Harriman, l'Union Banking Corporation pour des financements croisés générateurs de combinaisons financières très fructueuses permettant par exemple de jouer sur les taux de change ou d'organiser des évasions fiscales par le biais de filiales. Voilà l'une des faces cachées de l'empire Thyssen aussi bien gardée que le secret défense. Il faut savoir parfois beaucoup parler (ou écrire) pour cacher l'essentiel et utiliser les médias pour ce qu'ils sont : de formidables caisses de résonance pour diffuser la bonne parole au bon peuple.

A partir de là, John Dupped va poursuivre avec la volonté têtue qu’il mettait en toute chose ses investigations et rencontrer en chemin la famille Bush. Son nouvel emploi au sein de la NARA, La « National Archives and Records Administration », lui ouvre les portes de la documentation classée « "secret défense" » à Washington ainsi qu’au Pentagone, ce temple des secrets militaires. La troisième rupture, c’est ce carnet qu’il m’a transmis, où il admet la rage au cœur sa crédulité, son aveuglement, que sa chère société américaine qu’il avait jadis portée aux nues, cette patrie qu’il défendit au péril de sa vie, était malade. Ceci, il ne l’écrira pas –vérité trop intime pour être formulée- mais cette évidence sourd dans ses propos, s’échappe malgré lui dans la scansion de ses phrases.

Fin de la guerre et début d'une autre histoire. Les grands managers internationaux vont poursuivre leurs pratiques dans d'autres guerres et mettre leurs compétences au service d'autres conflits qui ne manqueront pas d'éclater. C'est bien le diable s'il n'y a pas quelque part sur terre à un moment donné une petite guerre entre deux potentats, qui ne demande qu'à grandir. La décolonisation, la guerre froide qui ne demande qu'à se réchauffer, les guerres civiles pour la maîtrise du pouvoir, sont de véritables mines d'or, de nouvelles raisons de vendre des armes -souvent financées par des trafics ou par la drogue- des armes aux belligérants pour transformer les peuples en victimes, en morts ou en éclopés... et de participer ensuite à la reconstruction de pays qu'ils ont largement aidé à détruire.
Ainsi va la vie et la mort dans ce monde-là et avec ces gens-là. Ce carnet fut sa façon de soigner la maladie. Sa prescription. En me le confiant, il savait ce que j’en ferais.

Les affaires sont les affaires

Une saga américaine

John Dupped avait conscience d’avoir ouvert une porte qu’il eut aussitôt envie de refermer. Ce va-et-vient concerté entre la politique et les affaires lui faisait l’effet d’un péché irréductible à la politique qui ne serait qu’un simple instrument entre les griffes des rapaces de la finance. Le côté rigide, intransigeant qui, il ne le savait que trop, constituait le fond de sa personnalité. De sa jeunesse à Wichita, de ses vacances en famille à Everett dans le nord-ouest du pays, du côté de Seattle, il lui restait cette part du passé, elle aussi irréductible à toute évolution, à tout traumatisme comme celui qu’il avait subi dans ces camps maudits où il avait vu l’incroyable, frôlé des zones où l’esprit chavire.

Avec une émotion retenue, il pensait à son frère Edward, resté au pays pour reprendre l’exploitation familiale, qui lui en voulait de sa liberté, de savoir tenir tête au père, d’être capable d’engager sa vie sur un coup de tête –tout ce qu’il n’avait pas connu en somme. Il pensait à leurs querelles où chacun venait avec sa partition, persuadé d’avoir raison, refusant d’entendre la petite musique de l’autre. Comme il trouvait maintenant vaines les piques qu’ils se lançaient, ces bouderies qui leur laissaient un goût amer dans la bouche. Finalement, c’était mieux que le silence têtu des années qui avaient suivi. Retour du passé comme un retour de manivelle.

Il savait bien que la petite poussière qu’il soulevait de sa petite écriture contournée retomberait bien vite et qu’une autre poussière, celle du temps, finirait par recourir ce qui lui paraissait si important et qu’il s’était juré de mener à bien. Les vagues médiatiques de l’immédiat retombent d’elles-mêmes quand le présent commande et qu’il chasse un événement pour un autre. Les sédiments de l’actualité se chargent de recouvrir d’un silence pudique les ultimes clameurs d’indignation.
Comme l’indignation de John Dupped perce dans ses propos.

On l'a vu, Prescott Bush, père et grand-père de futurs présidents des États-Unis, avait commencé ainsi comme profiteur de guerre. Il réussit à s'implanter en Allemagne et utilisa lui aussi les financements croisés avec le groupe Thyssen. Mais le 20 octobre 1942, catastrophe, L'Union Banking Corporation dont Prescott Bush est le directeur, est l'objet d'une saisie par l'administration américaine pour "commerce avec l'ennemi". Même chose huit jours plus tard pour deux autres entreprises que dirige Prescott Bush, la Silesian American Corporation en particulier avec ses mines de charbon exploitées avec des déportés de camps de concentration qui ont, selon un rapport américain, « sans doute fourni au gouvernement allemand une aide considérable dans son effort de guerre. » Autrement dit, on lui reproche à mots couverts (on est entre gens 'bien', tout de même) d'avoir trahi son pays en guerre en aidant ses ennemis. Toujours pour ses affaires allemandes, Bush est en relations avec des gens aussi recommandables que le banquier Kurt von Schroeder, général SS et banquier de Himmler et Friedrich Flick condamné en 1945 par le tribunal de Nuremberg mais qui mourut (dans son lit) milliardaire et respecté en 1975. Décidément, comme aurait pu dire Octave Mirbeau qui écrivit sa pièce en 1903: « "Les affaires sont les affaires". »

Prescott Bush, fortune faite pendant la guerre sur le dos des prolétaires de tous les pays, fut élu sénateur en 1952. Une position politique n'est pas à dédaigner et vaut bien un ruban à la boutonnière. Ainsi il apprit à ses descendants cette devise qui lui avait si bien réussie et dont il fit son credo : « Avant de vous lancer dans la politique, commencez par réussir dans les affaires. » Autrement dit, suivez mon exemple. Il est vrai que la démocratie coûte cher; surtout aux États-Unis. Il rajoutait volontiers, sans rire et l'air sentencieux : « "Vos futurs électeurs seront alors convaincus que vous êtes compétents et désintéressés, attachés à l'intérêt général". »

Selon lui, il n'y a donc que les riches qui puissent être désintéressés, tous les autres étant de fieffés gredins lorgnant sur cet énorme gâteau que constitue le budget de l'état. Il serinait ainsi ses devises comme des sentences définitives, surpris de sa réussite sociale et néanmoins imbu de sa place dans la hiérarchie sociale. N'empêche, il se planta totalement sur la carrière de on petit-fils George W Bush qui, selon la formule d'un journaliste américain, « "perdit autant de millions de dollars dans l'industrie pétrolière que son père en avait gagnés"... »

Prescott Bush croit en son rôle et en son personnage. Le genre d’homme qui prend la vie à bras de corps et qui ne doute de rien. John Dupped l’a bien étudié : il a vu –et parfois admiré- ce jeu de miroirs qu’il manie à la perfection, l’adret, le côté lumineux de la politique, les discours et les grands meetings quand monte l’adrénaline et cette communion incomparable que donne la ferveur collective, et l’autre versant, l’ubac, le côté sombre réservé aux affaires, les tractations, les clauses secrètes, un monde souterrain où la clarté est proscrite, un monde couleur passe-partout des anonymes, qui craint par-dessus tout la publicité et la lumière des projecteurs.

Son fils George Bush s’est glissé autant qu’il a pu dans les traces de son père ; il est toujours difficile d’avoir un père à la forte personnalité qui atteint beaucoup de son rejeton. Il faut se soumettre ou se rebeller, se former en réaction contre la férule paternelle ou se couler dans le moule, et le fils s’est toujours soumis. C’est un laborieux, un besogneux sévère qui grandit dans l’ombre du père.

Il faut trouver sa place dans ce monde qui, dit le père, « "ne fait jamais de cadeaux" », où on vit comme dans la jungle où il faut manger ou être mangé. Charmant programme pour qui n’a pas grand appétit. Même si parfois l’appétit vient en mangeant, celui de Prescott avait toujours été énorme et il ne comprenait pas qu’il pût en être différemment chez les autres. Un ogre.

Le fils cherchait sans doute un dosage à l’aune du père mais comment savoir chez cet homme qui se dissimulait, qui était plus ombre que lumière. Difficile à comprendre pour un futur président. Son premier grand succès, être placé à la tête de la CIA, il le doit non à ses qualité naturelle mais à la puissance du clan qui avance patiemment ses pions dans les allées du pouvoir, la domination de groupes, de personnalités influences qui savent que l’union fait la force et que rien ne vaut une coalition basée sur des intérêts bien compris, qui ont compris depuis longtemps ce que signifie être « "gagnant-gagnant" ».

Pour George Bush, le futur président, l'année 1976 est une année faste. C'est un laborieux qui a connu beaucoup de déboires au début de sa carrière. Mais les choses ont évolué depuis l'affaire du Watergate. Et après, ce fut au tour de la CIA d'être placée sur la sellette : le film « Ennemi d'état » la montre sous un jour très défavorable. Il fallait nommer un nouveau directeur de la CIA mais George Bush apparaissait mal placé dans la liste des candidats potentiels qu'avaient dressée les "faucons" Donald Rumsfield et Dick Cheney. Pour gagner, il emploie la méthode qui lui a si bien réussi en affaires : battre le rappel de tous ses amis du monde des affaires et de la finance, tous gens d'influence et gros bailleurs de fonds du Parti républicain alors au pouvoir. De quoi faire réfléchir tous ceux qui méconnaissent son pouvoir, leur montrer qu'il a vraiment le bras long et les amener ainsi à plus d'aménité à son égard.

Et effectivement, George Bush fut nommé à la tête de la CIA. Par reconnaissance de ses capacités, bien entendu. C'est effectif en janvier 1976 avec même des pouvoirs accrus par rapport à ses prédécesseurs. C'est dire le pouvoir de cet homme qui place des amis aux endroits importants, aux postes stratégiques, amis qui bien sûr le soutiennent le moment venu. Ainsi s'enclenche le mécanisme de prise de pouvoir sur le Parti républicain d'un petit groupe qui truste les postes clés de cette grosse machine politique. Fait anodin qui passe inaperçu sur le moment : une simple cession d'avions à la société Skyways Aircraft Leasing, domiciliée aux îles Caïmans et contrôlée par des saoudiens. C'est le premier maillon visible de la collusion entre des saoudiens et George Bush, entre la famille Bush et la famille Bin Laden. Cette société est dominée par un certain Khalid bin Mahfouz et selon son successeur, la sœur de ce personnage interlope qui dirigea des sociétés redirigeant des fonds vers le terrorisme et mis en quarantaine dans son propre pays, était l'une des épouses de Ousama bin Laden.

Au-delà du cas George Bush, fort peu intéressant en soi finalement, John Dupped vise une certaine élite américaine dont il découvre l’avers pas très ragoûtant derrière les discours de circonstance et une mise en scène brillante. Il semble s’apercevoir, les yeux décillés par son enquête, que domine une nouvelle façon d’exercer le pouvoir, que l’on passé à l’ère des apparences. Il pointe toute la hargne qu’elle met à se reproduire, à perpétuer sa caste et son mode de vie, tout en mettant en valeur la geste romantique du « self-made-man » et de l’épopée des pionniers, chacun pouvant partir à la conquête du pouvoir comme leurs aïeux étaient allés à la conquête de l’ouest en surmontant tous les obstacles.

Au-delà de la dénonciation, il veut une démonstration rigoureuse, le texte implacable, documenté, argumenté du procureur qui prononce l’acte d’accusation, il veut savoir comment des hommes médiocres poussés par "l’establishment". Il veut pousser plus avant son analyse sur le mode de fonctionnement de cette élite si imbue d’elle-même, pleine de certitudes, qu’elle est sûre d’être indispensable au salut de l’Amérique.

Affaires et politique font bon ménage chez les Bush, particulièrement avec le fils George W Bush sauvé plusieurs fois de la faillite par des financiers proches de sa famille. La défaite aux élections présidentielles avec le triomphe de leurs adversaires démocrates et le mandat de Jimmy Carter vont plonger le Parti républicain dans un profond désarroi, une crise de leadership dont George Bush va profiter. Ainsi se font -et parfois se défont- les destins. La victoire de George Bush va se dessiner sur la défaite de son parti en quête d'un leader et aussi dûment travaillé par le clan Bush, son argent, ses amis, ses alliés et ses obligés, qui utilise tous les moyens pour propulser son chef jusqu'au perron de la Maison Blanche.

Le bon fils

Dans l’évangile selon George Bush, la victoire personnelle se forge sur la défaite des siens. Il a rebondi sur la défaite électorale de son parti, sur les scandales du Watergate, il est de ces hommes qui n’arrivent que sur les décombres des autres et de leurs illusions. Encore eut-il fallu qu’il possédât ce quelque chose qui explique un engagement, une façon de concevoir la vie, cet idéal qui fait accepter les erreurs et les petitesses, et rachète parfois les zones d’ombre.

Rien de tel chez le fils mais la ferme conviction que son salut résidait dans le groupe et son avenir dans sa capacité de se fondre dans le clan. Pensée lancinante puis obsédante d’être à la hauteur d’un père qui avait mis la barre bien haute, de ne pas décevoir ses attentes et pour cela de se hisser patiemment dans le cénacle en jouant des coudes. D’être un bon fils.

John connaissait bien cette mentalité, ce genre de démission, la volupté de se fondre dans la masse, de s’oublier dans la totalité. Lui aussi avait recherché cette approbation du père, saine émulation de l’adoubement paternel avec son frère Edward, avant de rompre brutalement –il y a des décisions mûrement réfléchies qui deviennent des urgences- et de s’engager dans l’armée ; une façon de prendre ses distances et de s’affirmer. L’armée comme libération, quel beau paradoxe.

Rompre avec le père, c’était aussi pour John une manière de rompre avec une certaine vision de l’Amérique, celle que diffusent les classes dirigeantes, pas seulement par leur puissance, leur capacité de domination, mais aussi par ce jeu de capillarité qui irrigue le corps social, qui s’y répand peu à peu jusqu’aux plus pauvres, à travers cette porosité inhérente à toute société. Et les Bush ont su en profiter et largement exploité ce filon.

Les nombreux exemples, les anecdotes dont John Dupped émaille son récit montrent que George Bush avait retenu au moins une leçon essentielle des pratiques paternelles : apprendre la patience comme un félin traque, débusque sa proie, savoir peu à peu, pas à pas tisser sa toile d’araignée dans le réseau serré des possédants, le maillage élaboré du système décisionnel américain. Distiller les pouvoirs, les postes et les prébendes pour sa propre gloire, c’est savoir placer des hommes-liges aux postes-clés des centres névralgiques de la vie économique et politique du pays, savoir obliger ses pairs, susciter les interdépendances et la reconnaissance émue des élus.
Rude épreuve pour qui n’est pas du sérail.

Mais pour George Bush, c’était différent. Il avait tant vu opérer son père que l’imiter était devenu une seconde nature. Sa patience infinie, son tempérament effacé et fuyant finit par le servir en politique, attendant son heure, se présentant souvent comme un recours ou un pis-aller.

Les mécomptes de George Bush président montrent bien qu'il est resté un homme d'appareil tenant bien en mains le Parti républicain mais manquant par trop d'expérience politique. En matière de politique étrangère par exemple, George Bush manque des connaissances élémentaires et ne s'y intéressait pas avant son investiture. Il est même d'une rare incompétence, qu'on en juge à travers ces deux réflexions que rapportèrent des journalistes qui l'interrogeaient : ils se rendirent compte qu'il ne connaissait même pas le nom du premier ministre pakistanais, « Je pense qu'il s'appelle "Général"  » répondit-il sans se rendre compte de sa bourde. IL s'adresse au présent brésilien en lui demandant « s'il y avait beaucoup de Noirs dans son pays », ce qui fit tiquer les brésiliens présents et laissa tous les officiels dans le plus grand embarras. Comment ensuite penser que la politique étrangère américaine puisse être prise au sérieux ?

George Bush n’était pas taillé pour ce rôle de président, les costume lui allait mal, un peu à étroit dans les idées générales et la stratégie internationale, mais peu importait au fond pour sa caste qui l’avait choisi, il était son représentant, une vitrine de sérieux à exhiber comme un prince consort.

Tant pis si ses réparties ont parfois confiné au ridicule et fait la joie des gazettes, dérivatifs qui ne prêtent pas à conséquence et ne touchent guère l’Amérique profonde du Texas, du Kansas, des confins mexicains ou canadiens.

Tant pis s’il saisissait mal les évolutions de son époque, s’il voyait encore le rôle de l’armée comme au temps de la guerre froide. Un homme du passé en somme, un président marchant à reculons en regardant l’avenir dans un rétroviseur.

Tant pis aussi si la politique et les affaires n’avaient jamais été aussi prégnantes, mélangées que pendant son mandat, cette arrogance de l’argent que John Dupped avait longtemps tenue pour une donnée naturelle du jeu social mais dont il a pu ensuite constater l’effet pernicieux, la nocivité sur la cohésions du corps social et l’évolution de sa mentalité.

Il serina au monde entier le slogan des armes de destruction massive, largement reprise par ses principaux collaborateurs, sans connaître la réalité irakienne, ses difficultés internes, produit d'un pays épuisé par les années d'une guerre terrible contre le voisin iranien suivie de l'épisode koweitien et de la guerre tempête du désert. Comme son ministre de la défense Donald Rumsfield, George Bush n'avait aucune idée des mutations technologiques intervenues en matière militaire. Il continue donc à financer des projets grandioses datant de l'époque de la guerre froide alors que l'armée aurait besoin de matériels plus légers mais réactifs et télécommandés (de type obus ou drones téléguidés) pour lutter contre les guerillas ou les guerres d'usure auxquelles les États-Unis sont soumis en Irak, en Afghanistan ou ailleurs.

Comment, dans ces conditions, s'étonner encore des ratés de la diplomatie américaine et du manque de cohérence de sa politique extérieure.

George W Bush ou le retour à l’ère Reagan

Collusion et secret

John s’intéressa aussi longuement au dernier rejeton de la famille, George W Bush qui s’était longtemps consolé dans l’alcool d’être une espèce de "fin de race" sans intérêt, miné par l’ennui et la viduité de sa vie. S’attachant à ses pas, il chercha à comprendre ce qui permit à ce minable d’atteindre la Maison blanche. C’est sans doute ce parcours improbable qui choqua le plus le sévère et rigoureux John Dupped, que les marches du pouvoir soient aussi accueillantes et puissent servir de tremplin à de tels personnages qui ne font pas honneur à la fonction présidentielle.

Pour lui, les hommes de conviction et de tempérament, les grands prédécesseurs comme Abraham Lincoln, Woodrew Wilson ou plus récemment Franklin D. Roosvelt étaient devenus des figures du passé, des symboles dont seules les ombres tutélaires rappelaient encore une grandeur aujourd’hui bien ternie.

John Dupped était épouvanté par le climat qui se dégageait du clan Bush et de la nébuleuse qui gravitait autour de ses leaders. George W Bush multipliait impunément les erreurs de gestion mais les investisseurs s’arrangeaient toujours pour transformer le plomb en or et les faillites de Bush en profits et gains substantiels. Pas pour le salariés bien entendu. John se passionne à mettre à jour les mécanismes, les manipulations financières qui permettent de parvenir à cette situation paradoxale en apparence de dégager des profits considérables : liquidation des actifs, primes exceptionnelles, financements croisés, agiotage, jeu des taux de change… la liste est longue pour qui ne manque pas d’imagination. Le comte de Mirabeau donne une définition savoureuse –et toujours d’actualité- de la spéculation qui est « l’étude et l’emploi de manœuvres les moins délicates pour produire des variations inattendues dans le prix des effets publics et tourner à son profit les dépouilles de ceux qu’on a trompés. » Belle phrase intemporelle de la part d’un homme qui s’y connaissait en filouterie !

Finalement, les recettes sont assez simples mais il faut presser le citron avec assez de dextérité et de maestria pour ne pas attirer l’attention. Le plus tard possible en tout cas, l’opacité organisée étant la meilleure des conditions de réussite.

John Dupped y voyait la mainmise de plus en plus active du pouvoir financier et des interactions de plus en plus étroites des groupes dirigeants au croisement du politique, de l’économique et du financier. De quoi mettre à mal les mécanismes démocratiques. Ils font désormais la pluie et le beau temps dans ce beau pays d’Amérique où le citoyen est très loin de tout ça –ceux qui savent ne diront rien- les signes avant-coureurs sont à peine perceptibles pour qui est un béotien, un citoyen qui ne soupçonne rien de ce pouvoir souterrain qui œuvre selon sa stratégie et ses intérêts.

George W Bush commence sa carrière politique par une cuisante défaite lors des élections au Congrès qui se déroulent en 1978, malgré l'appui financier de Jim Bath, associé à la famille Bin Laden et à Bin Mahfouz, le fameux financier qui sous couvert de mouvements de fonds, finançait des groupes islamistes extrémistes. Peu de temps après, il crée sa propre société pétrolière Arbusto Energy. Il aimerait bien agir comme son père, imiter la façon dont il a réussi, mais ses résultats seront à l'opposé, catastrophiques. George W Bush se révèle un velléitaire qui traîne son ennui dans les boîtes de nuit et dans l'alcool, il n'a pas hérité des qualités d'opportunisme de son père et de son grand-père. Sa société sera très vite en grandes difficultés et sauvée d'une faillite inévitable par l'appui attentif de ses proches et les hautes relations financières du clan Bush. Les appuis financiers d'amis riches et puissants ne lui feront jamais défaut et, bien mieux, ses nombreux échecs se transformeront toujours pour lui en opérations fort rentables. Ce n'est pas parce qu'une entreprise est en grande difficulté que son directeur ou ses actionnaires n'empochent pas des revenus ou des primes considérables.

Cette technique à la limite de la légalité mais en tout état de cause immorale, a été depuis largement utilisée par des nombreux patrons d'entreprises multinationales qui ne socialisent que les pertes et ne sont pas soumis à une obligation de résultats, pas même à rendre des comptes. Forme pernicieuse de démocratisation du capitalisme. Dans Arbusto Energy, on trouve des capitaux provenant de la famille (3 millions de dollars de sa grand-mère par exemple), le financier William Draper, le président d'une chaîne de drogstores et l'ami Jim Bath qui détient 5% du capital et sert aussi de prête-nom à la famille Bin Laden.

Ces financiers, gens avisés en temps ordinaire, semblent investir à fonds perdus dans cette affaire dirigée par un novice qui, de surplus, ne possède aucun titre ni aucune compétence. Et ce n'est pas le changement du nom de la société, passant d'Arbusto Énergy à Bush Exploration Oil Co qui changera quelque chose. Comme l'écrit un journaliste : « Le placement est financièrement désastreux mais politiquement fructueux. » Et coïncidence fort opportune et heureuse : George Bush père est devenu entre-temps le vice-président de Reagan. Philip Uzielli, financier encore plus complaisant, achète pour un million de dollars 10% des actions de cette société agonisante qui ne les vaut même pas. Opération financière ou mécénat ? Cet homme a fait fortune au panama au temps de la vice-présidence de son ami George Bush dans un pays dominé et à la solde des États-Unis. Mais la situation de cette société ne s'améliore pas pour autant. George W Bush trouve de nouveaux sauveurs et fusionne avec Spectrum 7, petite société pétrolière de l'Ohio. Opération particulièrement intéressante pour un homme près de la faillite : il cumule les fonctions de PDG et de président du conseil d'administration et reçoit en sus 13,6% de l'ensemble des actions. Fabuleux cadeau; plus la société périclite et plus son PDG s'enrichit.

Pouvoirs et contre-pouvoirs

Ce qui désola le plus John Dupped, au fur et à mesure que son enquête avançait, fut que décidément, rien ne prédisposait cette espèce de dilettante cynique et complexé à devenir président, surtout que rien ne l’y préparait et qu’il traînerait ainsi dans les allées du pouvoir ses problèmes personnels et son incapacité à s’imposer. Il resterait une marionnette aux mains de "l’establishment politico-financier" qui l’avait porté au pouvoir suprême et à qui il devait tout, devenant ainsi leur obligé.

Des journalistes d’investigation comme Moly Ivins avaient largement dénoncé ce scandale, secoué le cocotier mais l’effet médiatique fut de courte durée ; volatilité de l’actualité ou intervention de bénéficiaires du système, la campagne fit long feu et l’indignation initiale retomba rapidement. Quelques journalistes du Washington post tentèrent bien une relance de l’affaire par des articles de fond, un feuilleton politico-financier bien troussé, on assista même à des prolongements judiciaires, mais rien n’y fit.

L’opinion publique se lasse vite, un scandale chasse l’autre, les centres d’intérêt se portent sur d’autres révélations, il suffit d’un fait divers finement ciblé pour envoyer aux archives des semaines d’enquête. Les stratèges en communication le savent bien qui ont dans leur besace tous les moyens pour tirer les ficelles de l’information. Et John mesurait à cette aune du pouvoir limité de la presse combien la démocratie peut être fragile entre les mains de puissances qui n’ont de cesse que de nier l’existence des contre-pouvoirs et de les combattre pour qu’il ne puissent plus jouer leur rôle.

Il a réussi à lever quelques voiles sur les pratiques douteuses –parfois frauduleuses- des magnas de la finance. Il a fait ce qu’il s’était promis de faire pour avoir la conscience en paix : avoir le cœur tranquille, se sentir en règle avec lui-même dans la réalisation de ce contrat moral qu’il s’était imposé. Avoir accompli sa tâche, sereinement et sans grande illusion.

En fait, tous ces petits malins de financiers comptent sur l'intervention, sur l'amitié bien comprise du vice-président pour trouver une solution acceptable et éviter la faillite du fils du vice-président qui ferait tâche dans sa carrière politique et dans le curriculum vitae de son rejeton, qui n'est déjà pas si engageant. Ils espèrent bien que George Bush reçoive l'investiture du Parti républicain et puisse succéder à Ronald Reagan en devenant le nouveau président en 1988. Un coup de ponce du destin politique en quelque sorte, un formidable retour sur investissement. Mais pour le moment, Georges W Bush est toujours aussi incompétent et Spectrum 7 perd 400.000 dollars par semestre. La journaliste Moly Ivins, qui suit le parcours de Bush junior, résume ainsi son parcours : « "Il est arrivé à Midland dans la banlieue de Houston en 1977, a créé une première compagnie, perdu en 1978 une élection au Congrès, relancé une nouvelle compagnie, perdu plus de deux millions de dollars appartenant à ses partenaires pendant que lui-même repartait de Midland avec 840.000 dollars en poche." » Pendant que ses partenaires perdent leur mise, lui s'enrichit à chaque nouvel échec.

Puisque le système fonctionne si bien, le scénario va se reproduire en 1986 où la société Harken Corporation absorbe Spectrum 7, lui évitant une nouvelle fois la faillite, une société que Time Magazine présente comme « "une des plus mystérieuses et déroutantes créations de l'univers de l'exploitation pétrolière." » C'est dire son goût pour le secret et leurs combinaisons financières opaques. Lors de cette transaction, George W Bush est nommé au conseil de direction, reçoit 600.000 dollars plus 120.000 dollars par an comme consultant. Fabuleux jackpot. De toute façon, un consultant non consulté est quand même payé. Décidément, les sociétés de George W Bush ressemblent à un tonneau de Danaïdes qui se vide à mesure qu'on le remplit -et à son seul profit.

L’intronisation de Bush junior

Au début des années 1990, à l’époque où George W Bush s’engage en politique, John Dupped traverse une période des plus difficiles. Il sait qu’il restera un home de dossiers, l’un de ces hommes de l’ombre qui, même s’ils ont du pouvoir, restent des anonymes, craints et respectés certes, mais comme il en raille lui-même d’un air grinçant en songeant au principe de Peter, « "a dû atteindre son niveau d’incompétence". » Une belle carrière sans doute, le respect des gens de Wichita lors de ses rares apparitions dans sa ville natale, en atteste, mais sans perspectives à l’heure des bilans. Mais il n’était pas homme à mariner dans des ambitions professionnelles ou des angoisses métaphysiques et il lui restait ce but qu’il s’était fixé, son enquête pour faire la lumière, établir la vérité, rien que cette fichue vérité assez bonne à dire pour qu’il confie ses recherches et ses réflexions à son carnet.

D’instinct, il était revenu dans le New-York de sa jeunesse, les années de bonheur au début de son mariage avec Patty, cette grande fille blonde si douce, aux yeux clairs et mélancoliques qui l’avaient séduit au temps de leurs études universitaires, dans cet amphithéâtre écrasant où un docte professeur, du haut de sa chaire, daignait les éclairer de sa science non moins écrasante.

C’est à Greenwich village, le quartier de sa jeunesse, que je l’ai rencontré. A la terrasse du Bistrot, je le regardais se perdre dans ses souvenirs. A cette évocation, son visage s’éclaira et il poursuivit son récit, à la recherche du temps insouciant du jeune étudiant venant de son Kansas natal. Il m’a d’abord emmené déjeuner du côté de Manhattan, au nord de Greenwich village, à l’angle de University place et de la 14ème rue, dans un de ces "diners" où l’on sert des omelettes, des "pancakes" et des gaufres dans un décor rétro sympathique.

Il occupait alors l’une de ces petites maisons à la façade "terracotta" dans une ruelle sinueuse propre à Greenwich village, tracée sur un ancien chemin pastoral. Une autre vie pour lui, un environnement qui tranchait avec les tracés rectilignes des autres quartiers new-yorkais. Après son mariage avec Patty, il préféra rester dans ce quartier, emménageant dans une maison plus spacieuse, une élégante "brownstone" à la façade de petite briques rouges égayée d’un large perron de pierres blondes. Mais après son divorce et sa nomination au NARA, le National Archives and Records Administration, il préféra quitter son New-York sans gratte-ciel pour se rapprocher de son travail à Washington.

Rupture spatiale dans cet appartement cossu et fonctionnel pour cades supérieurs. Rupture des souvenirs aussi, ceux qu’il avait laissés à Greenwich village, comme tout ce qu’il avait laissé à Patty ou abandonné dans la maison. On se débarrasse plus aisément des objets que des souvenirs. « J’ai l’impression de rentrer dans le rang », note-t-il dans son carnet. Il reprit contact avec son ami Frederik Conoly qu’il avait eu tendance à délaisser du temps de son mariage, allant même passer une semaine chez lui dans le Connecticut avant de rejoindre son nouveau poste à Washington. Puis il reprit son enquête avec encore plus de pugnacité qu’auparavant.

Les choses allant en empirant -mais le contraire eût été surprenant- il fallut trouver une nouvelle solution. Cette fois, c'est l'Union des Banques Suisses (l'USB) qui apporte 25 millions de dollars avec la filiale suisse de la BCCI. Cette banque que le financier Bin Mahfouz contrôle à 20%, était déjà intervenue dans une vente d'avions faite par Bush, alors directeur de la CIA. Si des financiers saoudiens renflouent la société du fils Bush, s'ils investissent aussi massivement dans l'état du Texas, ce n'est pas sans contreparties espérées.

Ils veulent faire des Bush des gens puissants certes, mais qui leur sont redevables, leurs obligés. Pour revenir au Texas, Khalid Bin Mahfouz rachètera en 1985 la Tower Bank contrôlée par James Baker, l'ami intime de George Bush, qui deviendra son secrétaire d'état. La BCCI, cette banque tentaculaire à capitaux saoudiens dont on saura plus tard qu'elle drainait beaucoup d'argent vers les réseaux terroristes et qu'un enquêteur américain n'hésitera pas à appeler un « véritable syndicat du crime, » était décidément bien proche de la famille Bush. Trop proche diront certains.

On allait en avoir une nouvelle preuve en janvier 1990 avec la société pétrolière du fils Bush qui s'appelle désormais Harken Energy. À cette date, quelque deux ans après l'élection de George Bush à la présidence, une information si surprenante circule qu'elle stupéfie le milieu pétrolier -qui pourtant en a vu d'autres : L'émirat de Bahreïn confie à la petite société Harken Energy -qui n'a aucune expérience en matière d'extraction offshore- une magnifique exploitation au large de ses côtes. A priori, une décision incompréhensible... qui fait beaucoup d'envieux. C'est ainsi que l'on retrouve une nouvelle fois la fameuse banque BCCI, la Banque de Crédit et de Commerce International.

L’argent du pétrole

John Dupped a été très intrigué par les liens étroits tissés entre le clan Bush et les émirats arabes dans ce golfe persique qui regorge de ce précieux or noir, gage de développement et d’essor économique. De quoi faire tourner bien des têtes.

Il y voit comme un parfum de scandale, convergences d’intérêts qu’il assimile à une collusion, échanges de services rendus contre apports de capitaux. Même les plus puissants ménagent ces richissimes émirs dont les capitaux flottants sont perçus comme une menace d’invasion d’une galaxie venue d’un film de science-fiction. Ils fascinent par le naturel avec lequel ils peuvent faire valser leurs énormes masses monétaires pouvant déstabiliser n’importe quel système financier, par cette morgue qu’ils affichent devant ce pouvoir démesuré que rien ne justifie.

Ceci n’inquiéta nullement le clan Bush qui se bouscula pour obtenir leurs faveurs, activer des réseaux anciens ayant survécu à toutes les crises. Et leurs financements occultes, dont ont bénéficié parfois des groupes intégristes foncièrement anti-américains, n’ont pas davantage troublé leur conscience et modifié leur stratégie. Finalement, pensait John, cette duplicité est de même nature que la connivence entre l’aïeul Prescott Bush et l’allemand Fritz Thyssen pendant la guerre, la mondialisation a remplacé la guerre dans le concert des intérêts privé bien compris dont ils connaissent par cœur la partition.

Pour nombre de journalistes, il était évident qu'on voulait avant tout faire plaisir à la famille Bush. Mais la réalité est plus complexe. Le Premier ministre du Barheïn Shekh Khalifa, actionnaire de la BCCI et Charles Holster l'ambassadeur américain, bailleur de fonds de George Bush, ont largement pesé sur la décision. De son côté, Bin Mahfouz a joué de ses relations auprès du roi Fahd pour faire favoriser Harken Energy. George W Bush ne sera même pas reconnaissant de la sollicitude bienveillante et si efficace de ses puissants amis. Profitant de la flambée du cours de l'action, George W Bush revend le 20 juin 1990 les 2/3 de son stock d'actions, réalisant une superbe plus-value de 848.560 dollars. Une semaine plus tard, Harken Energy reconnaît une perte de 23 millions de dollars et l'action perd les 3/4 de sa valeur. Personne n'a osé évoquer un quelconque délit d'initié.

La famille Bush n'en est d'ailleurs pas à son coup d'essai dans ce domaine. Dans les années soixante, un soutien providentiel évita à Zapata, la société de Bush père, de grosses difficultés financières en lui permettant d'empocher un marché fort lucratif pour une exploitation offshore au Koweit. Circonstances identiques et mêmes mécanismes quelque vingt ans après. Zapata et Harken Energy, même combat. Qui a dit que l'histoire se répétait ? La petite histoire avec ses gros bénéfices, ses financements occultes et croisés, ses alliances politico-financières, plus sûrement que les lois pour empêcher de telles dérives.

La réussite par le sport

Du bon usage de la démocratie

Son expérience du base-ball et de dirigeant-supporter des Texas Rangers avait au moins montré à Bush la fascination du bon peuple pour les plaisirs simples, menus plaisirs du sport et du spectacle… et des avantages qu’il pouvait en tirer.

Ce n’était somme toute que la version moderne de la formule de Juvénal « panem et circenses » -(du pain et des jeux- nourrir et amuser le bon peuple pour obtenir ses faveurs et avoir les mains libres, formule reprise ensuite par l’empereur Domitien qui, des jeux capitolins aux jeux séculaires, a bien compris les avantages qu’il pouvait en tirer. Dictature césarienne dé démocratie, même combat.

Méthode plus rentable que de passer son temps à serrer des mains ou à hanter les comices agricoles. Et nul besoin de pratiquer un sport pour en faire l’apologie ou en devenir son "fan" le plus assidu. Bush en tout cas avait trouvé la voie royale qui le mènerait au Congrès et jusqu’au sommet de l’état, à partir d’un populisme de bon aloi mêlant bons sentiments, chaleur du groupe, troisième mi-temps, exploits sportifs et bonnes œuvres.
Du bon usage de la démocratie à ses propres fins.

L'entrée en politique de George W Bush, que certains observateurs pensent liés à une réaction contre frasques de Bill Clinton, est surtout le fait d'un populisme à l'américaine qui prouve d'une façon assez ironique que le sport peut être vecteur de réussite. C'est en effet par le sport que le jeune dandy qui traîne son ennui sans bien savoir ce qu'il veut, va se faire remarquer. Mais pas en jouant, en mouillant le maillot, non, simplement en encourageant les joueurs, en apparaissant comme leur premier supporter.

Deux mois après l'élection de George Bush à la Maison Blanche, Eddie Chiles, l'un de ses amis, décide de vendre son club de base-ball, les Texas Rangers, ce qui intéresse beaucoup George W Bush, l'un de ses plis fervents supporters. Avec de puissants appuis, il n'éprouve guère de peine à réunir les fonds nécessaires pour acquérir 2% du capital. Une participation modeste certes, mais il adore son nouveau jouet, signait des autographes, se mettait en valeur, en profitant ainsi pour faire sa propre promotion et devenir populaire dans tout le Texas. Il se comporte comme la vraie vedette de l'équipe, se rêve populaire et populiste, un bonimenteur à la Reagan qui devait séduire les salariés de la General Electric pour entretenir leur moral. Le clan Bush flaire l'ouverture et va transformer le club de base-ball des Texas Rangers en une entreprise de relations publiques au service du fils Bush et en une opération financière fort rentable.

Mystérieux Texas

John Dupped ne connaissait pas cette partie des Etats-Unis, cet état du Texas immense et arrogant –enfin, c’est ainsi qu’il le voyait- dont les villes aux buildings imposants semblaient vouloir rivaliser avec New-York et les grandes villes de l’Est.

Assez étonnant en apparence, le Texas n’étant pas si éloigné du Kansas, en fait juste séparé par l’état de l’Oklahoma. Mais à Wichita, on se méfiait des Texans et de leur mentalité de sudistes revanchards qui n’avaient jamais vraiment admis leur défaite pendant la guerre civile, on avait pris l’habitude de regarder vers le Nord, le cœur historique des Etats-Unis, le centre économique et politique du pays, et vers le Nord pacifique aussi, lorgnant vers l’extraordinaire essor de l’aéronautique à Seatle dont Wichita se sentait la petite sœur. Cette contrée de l’état de Washington exerçait un grand magnétisme, attirant souvent des gens de Wichita comme son cousin Bobby qui s’y installa et y fit sa vie après son apprentissage de mécanicien d’aviation, malgré le rude climat d’un état situé à la frontière canadienne, à peine tempéré par l’océan pacifique.

Sous les dehors avenants de sa devise « "Friendship" » (l’amitié), « "l’état de l’étoile solaire" » (lone star state) comme on l’appelait parfois, rêvait de faire briller son étoile sur toute l’Amérique et de river leur clou à l’Ouest californien et à ce Nord-est qui s’était toujours considéré comme le nombril du pays.

Le 8 novembre 1993, George W Bush, fort de l'appui de son père se présente au poste de gouverneur du Texas. Bien briffé par l'équipe paternelle, il martèle son unique slogan à cet électorat farouchement individualiste : soyez responsables, assumez-vous plutôt que de dépendre du gouvernement. Lui qui incarne si peu ce principe, il est élu avec 53% des voix. Ce qui est bon pour les autres n'est pas bon lui mais il a appris à cette occasion le pouvoir de la démagogie. Il va s'en souvenir. Peu de temps après son élection, un richissime original Thomas D Hicks le rencontre et devient rapidement son ami, servant sa carrière et son compte en banque. S'il est difficile de s'y retrouver dans les embrouilles financières du gouverneur George W Bush, disons qu'avec son ami Thomas D Hicks, ils se envoient la balle. Bush lui offre un superbe stade pour son équipe de Hockey sur glace les Dallas Stars, qui favorise à son tour un associé, le milliardaire Rainwater qui reçut une commission de dix millions de dollars après la construction du stade.

En 1998, un an plus tard, l'ami Thomas D Hicks rachète le club de Bush les Texas Rangers pour 250 millions de dollars, soit 3 fois le prix payé en 1989. D'après des indiscrétions, lors de la signature de l'accord qui lui laissait 15 millions de dollars net, le gouverneur George W Bush se serait écrié : « 'J'ai plus d'argent que j'en aie jamais rêvé ! '» C'est là toute l'ambition de monsieur le gouverneur. Fort des protections de son père et du parti républicain, George W Bush "oublie" de geler ses avoirs sur un compte spécial appelé un blind trust comme la loi l'y oblige, comme il oubliera aussi de déclarer ses revenus de la société Caterair reçus pour le poste de conseil de direction qu'il occupa entre 1989 et 1994.

Du Connecticut au Texas

Houston, où il avait passé la journée, flânant dans un "downtown" sans grand cachet ni grand intérêt, représentait bien cet étalage de réussite, ouvert à la fois sur l’arrière pays et sur le golfe du Mexique à travers le canal qui la relie à la baie de Galveston. Oui, elle représentait bien ce défi à une certaine vision de l’Amérique, celle d’un Nord dominateur et celle d’un Ouest dilettante et multiforme, une volonté affichée d’affirmer sa différence et sa puissance. Peut-être une revanche depuis la guerre de sécession, cette opposition Nord-Sud qui longtemps avait nourri un sentiment d’infériorité.

Curieux de découvrir plus avant ces contrées pour mieux en prendre le pouls, il remonta une longue plaine monotone jusqu’à Dallas. Route sans charme dans ce plat pays où l’expansion est à la mesure de ses villes-champignons. Dallas, qui débordait sur Fort Worth et Arlington où il irait le lendemain, construisait des buildings au même rythme que Houston. Émulation à fleuret moucheté entre la capitale et la plus grande ville du Texas.

La ville arborait fièrement ses tours, de la plus ancienne, le Magnolia Hôtel des années vingt à en croire son architecture, une multitude de petites fenêtres qui égayaient ses formes sévères, jusqu’à la Renaissance tower sur Elm street, dans son châssis de verre réfléchissant et déformant les images selon la lumière reçue. Il poussa jusqu’à l’angle de la Dealey plaza, devenue célèbre depuis l’assassinat de John Kennedy, plutôt déçu par son aspect triste et banal.

Contraste, pensait-il, entre ces deux hommes, l’aura, le panache de John Kennedy, l’image du renouveau qu’il incarnait et a longtemps conservée, et cette image de roi de la gaffe qui a collé aux basques de George W Bush. Malgré ce déficit d’image, il collait parfaitement à cette terre d’adoption qu’était pour lui le Texas, revanche du Connecticut, berceau de la famille, un état plutôt démocrate et progressiste qui ne convenait guère au conservatisme des Bush. Et c’est au Texas qu’ils se sentiront à l’aise parmi ces petits blancs campés sur leurs positions ancestrales, avides de reconnaissance, à qui le pétrole et l’essor économique avaient donné de nouvelles ambitions.

John Dupped constatait avec un certain agacement que la mentalité du Texas était assez proche de son Kansas natal et qu’il ne se reconnaissait plus guère dans les valeurs hérites de l’enfance. C’était sans doute ceci la quatrième rupture de sa vie, cet arrachement aux valeurs de ses ancêtres qu’il avait cru longtemps ancrées en lui pur toujours, comme une partie de lui-même qui ne pourrait disparaître qu’avec sa propre disparition.

Même la mort de son père ne l’avait pas marqué autant qu’il l’eût voulu. L’éloignement s’était mué en séparation, sans l’avoir voulu, sans qu’ils ne prennent garde à ces liens distendus que l’absence avait finis par déliter plus sûrement qu’une rupture. Il caressa l’idée qu’il était venu au Texas, qu’il avait effectué ce voyage pour prendre conscience de cette rupture, pour en évaluer les conséquences. La lucidité, c’était digérer une succession d’événements qui n’avaient en soi que peu d’intérêt, pris séparément, mais qui mis en perspective, prenaient une certaine coloration, donnait tout son sens à sa quête.

Pendant ses deux mandats de gouverneur du Texas, un système opaque d'intérêts croisés s'organise autour de George W Bush. D'après plusieurs enquêtes menées par le Dallas Morning Post et un organisme public Le Centre pour l'intégrité publique de Peter Einner, repose sur un mécanisme assez simple de relations -pour ne pas dire de collusions- entre intérêts privés et puissance publique. Deux hommes vont essentiellement présider au fonctionnement de ce système. D'abord son ami Richard Rainwater : la privatisation des hôpitaux psychiatriques voulue par Bush bénéficiera surtout, selon le Houston Chronicle, à Rainwater par l'intermédiaire de l'une de ses entreprises la Magellan Health Services Inc.

Quant à son ami Thomas D Hicks, il sera nommé président d'un fonds de placements qui assure la gestion des actifs détenus par l'université du Texas, l'University of Texas Investment Management Co. Un vrai pactole : 13 milliards de dollars d'actifs. Un audit révélera une gestion plus que douteuse de Hicks avec un taux de profit nettement inférieur à la moyenne et des prises de participation discutables dans le fonds d'investissements Carlyle qui se présente lui-même comme une firme « "menant une stratégie d'investissements à l'intersection du gouvernement et du monde des affaires". » On ne saurait dire mieux pour présenter les lobbies et expliquer le système Bush.

Comme l'écrit un journaliste : « "Carlyle était un véritable réseau d'hommes de pouvoir de premier plan, ayant leurs entrées auprès de tous les décideurs politiques, économiques et financiers, et capables d'influer sur leurs décisions". » D'après Larry Klayman, le président de l'organisation juridique Judicial Watch, la présence de George Bush père à la direction de Carlyle constitue « "un conflit d'intérêts évident". » Déjà, des journalistes avaient trouvé vraiment étonnant qu'un PDG d'un fonds d'investissements négocie avec le ministre de la défense d'un président qui fut salarié de ce fonds. Le fils Bush avait de qui tenir.

C’était dans les rues de Dallas et dans le stade d’Arlington qu’il pourrait trouver, au-delà de la saga des Bush, son propre cheminement vers sa vérité profonde, s’il en avait une.

Les vertus politiques du base-ball

John Dupped se demandait si le sport, et le base-ball en l’occurrence, possédait un impact tel qu’il pouvait servir de tremplin et propulser un homme aussi obscur que George W Bush jusqu’aux plus hautes marches du pouvoir, jusqu’aux salons de la Maison blanche. Il y avait quelques précédents bien sûr, un arbitre connu siégeant au Congrès, quelques saltimbanques du cinéma devenus sénateurs et gouverneurs d’État, et même déjà président, fâcheux précédent, mais un type aussi insignifiant que ce fils d’un ancien président pouvait-il vraiment donner au monde autre chose que l’image d’une Amérique en déclin ?

Oh ! Pas n’importe quel type bien sûr, un produit de la classe dirigeante, maquillé, bichonné, formaté pour au moins donner le change, mis sur orbite pour servir le groupe. Ces gens de l’élite ont un tel esprit grégaire que se fondre dans le groupe, devenir un rouage du clan, tisser des réseaux d’appartenance et d’affiliés –pour ne pas dire d’affidés- est pour eux une seconde nature. Préserver à tout prix le groupe, le reste n’étant que dans l’ordre du discours. Fils de président, frère de gouverneur, petit-fils de… un vrai pédigrée de chien de concours, manucuré et récuré de la même façon.

Le stade d’Arlington était à l’image de la ville : opulent et grandiose, un bel ovale allant en s’étageant vers de larges gradins, s’ouvrant sur une pelouse parfaite, mieux tenue que les squares de New-York. On y respirait l’odeur champêtre du gazon fraîchement coupé, on y sentait l’étalage de la perfection dans ce fleuron de la ville offert au ravissement de spectateurs bruyants, qui se voulaient aussi acteurs, encadré par l’œil fouisseur des caméras de télévision et les panneaux racoleurs de la publicité.

L’ambiance était à la hauteur du lieu : girls défilant en bottes blanches, short rose et caraco bleu, lançant leurs longues jambes vers leur tête dans un balancement singulier des hanches, tournoyant d’une pirouette pour, dans la foulée, reprendre leur marche chaloupée jusqu’à la prochaine figure, au son d’une fanfare tonitruante qui se devait de chauffer la foule avant la confrontation musclée avec l’équipe adverse. Les supporters entonnèrent à leur tour des chants musclés repris par tout le stade, se propageant comme par contagion jusqu’aux gradins les plus reculés, en un hymne à la gloire du sport et de leurs idoles. Des gens qui, John le reconnaissait volontiers, avaient le sens de la fête. Dans un vacarme indescriptible, les eux équipes firent leur entrée en gesticulant dans leur harnachement de guerriers et entonnèrent à leur tour un chant en l’honneur du sport et de l’Amérique.
Le match pouvait commencer.

Sa politique irakienne révèle sa manie du secret, sa curieuse conception de la démocratie que cette pratique qui consiste à prendre des décisions sous forme de 'directives secrètes' : c'est ainsi que début 2002, Georges W Bush autorise la CIA (que son père connaît si bien pour en avoir été directeur) à utiliser tous les moyens pour renverser Saddam Hussein, y compris par la force pour le capturer ou même le cas échéant pour le faire disparaître. C'est bien sûr Dick Cheney qui supervise et finance toute l'opération montée par la CIA. Il pensait à l'époque qu'on pouvait noyauter le régime irakien, engageant des dizaines de millions de dollars pour saper le régime de l'intérieur, circonvenir, acheter des gens importants capables de renverser Saddam Hussein ou de le liquider. Il entretient à grands frais des opposants sans pouvoir -comme l'INC, le "Congrès National Irakien"- des gens qui passaient une bonne partie de leur temps à s'entre déchirer.

Le parcours de George W Bush éclaire ainsi d'un jour particulier les tendances de celui qui allait devenir président des États-Unis. Sur sa personnalité nous possédons quelques témoignages qui pour être sans aménité ne s'en recoupent pas moins.

- Selon Marilyn Quayle, la femme du vice-président Dan Quayle colistier du père Bush, qui a son franc-parler -peut-être parce que son mari ne peut se le permettre- George W était « "un type qui n'avait jamais rien accompli et tout ce qu'il avait obtenu, il le devait à Daddy". » Philipps rajoutait que « "pour la première fois dans l'histoire américaine, les qualifications d'un candidat à la Présidence ressemblaient à celles du prince de Galles : l'hérédité et la naissance". »

- De son côté, le Washington post du 21 avril 2002 écrit que « "George W Bush est accusé d'indécision et d'incohérence stratégique face à une série de crises internationales : ces dernières semaines, les conservateurs pro-israëliens et les états arables pro-palestiniens ont déclaré que la politique de Bush au Moyen-Orient, bien que de plus en plus active, manquait de conviction, de clarté et de stabilité". » Il est vrai que le Washington post n'a pas l'habitude de mâcher ses mots mais il écrit souvent ce que beaucoup pensent tout bas.

- Gerald Kauffman, l'ancien porte-parole du Parti travailliste anglais, déclare en 2002 que « "Bush est le plus arriéré des présidents américains de toute ma vie politique." » Voilà une phrase qui, si elle n'est pas vraiment diplomatique, a le mérite d'être claire !

John et George

Les derniers avatars du clan Bush semblaient bien loin de l’aïeul Prescott, leur décontraction vestimentaire tranchait avec l’uniforme –costume sombre, cravate noire, chapeau de rigueur- que portait toujours Prescott et ses semblables. Ils s’habillaient en quelque sorte dans l’air du temps ; bon chic bon genre façon 1925 ou années 2000, mais l’écart n’est pas si grand entre les mentalités.

Déjà avant guerre, on voit Prescott Bush photographié en Pologne, s’occupant lui-même d’activités minières. Peu après, on le retrouve directeur du groupe financier UBC, "l’Union Banking Corporation", créé pour gérer les investissements allemand aux États-Unis. Il collectera ainsi des fonds pour l’Allemagne et en particulier pour la German Steel Trust, fournisseur de l’armée allemande en armements. Ses descendants, les deux présidents, vont suivre la même voie et fricoter avec la famille Bin
Belle continuité dans la conception d’un état au service d’intérêts particuliers.

John, le p’tit gars du Kansas, qui ne communiait pas vraiment avec cette culture populaire mâtinée d’idolâtrie où le sportif est déifié comme un héros, descendant de l’Olympe, un rêve qui passe, un miracle prométhéen à produire des demi-dieux du stade. Toute cette dramaturgie n’était pas de son goût mais il voyait, avec une certaine émotion, une communion où il sentait quelque part solidaire. L’orgueil d’un peuple à se démarquer de ses élites, de ne pas se reconnaître dans une production culturelle qu’il juge sans intérêt, une avant-garde qui nie sa réalité et ses aspirations.

C’était la part de ses racines terriennes qui revenait malgré lui, au-delà de ce qu’il était devenu depuis la fin de la guerre et son retour d’Allemagne, cette part de lui-même irréductible au poids de son éducation et à sa nature profonde.

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