Grand Malamba et le tonneau

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Histoire africaine de tonneau par Jacques Chevessand

Hommage à Diogène

Grand Malamba et le tonneau

Le Grand Malamba sillonne aujourd’hui, comme chaque mois, l’immense marché de sa capitale qui s’étend parfois jusqu’aux marches de son palais, non pour y faire ses emplettes comme tout un chacun, avec un grand boubou et un vaste sac de jute, mais pour aller à la rencontre de ‘son peuple’ –c’est ainsi qu’il désigne ses concitoyens- apporter son onction pateline, transmettre sa chaleur communicative de ‘petit père du peuple’. Petit, non par la taille mais par un souci d’humilité, d’être plus près des gens et de leurs préoccupations. De toute façon, ici personne ne connaît ni Lénine ni Staline ! Le grand homme a effectivement la carrure de l’emploi, grande envergure, et grande gueule ; chez lui, tout est grand et c’est pour ça qu’il est un grand homme.

Ici on dit souvent ‘Grantom’ et on l’appelle Tom-Tom ou même Dom-Tom, mais c’est de l’humour africain. Si vous ne connaissez pas l’humour africain, allez donc faire vos courses du côté de Barbès, y’a pas besoin de tour-opérateur. Une façon pour le peuple de railler les tendances extrêmes de leur ‘guide suprême’ qui se livre parfois à quelques excès dont il sait qu’ils le desservent, mais c’est plus fort que lui, il faut qu’il se fasse remarquer, qu’on sache qu’il existe, partout dans le monde si possible. Le peuple, c’est sa façon de se venger de sa condition, de contester comme il peut le pouvoir de ‘Papa Malamba’. Mais il n’apprécie guère ce genre d’ironie, cette forme d’humour n’étant pas vraiment son fort. Mais ceci n’est qu’un échantillon, l’humour noir africain peut être autrement dévastateur.

C’est donc le jour où le Grand Malamba fait son tour de piste dans le grand marché, arpentant les allées, serrant maintes mains et donnant moult accolades, faisant le compliment et hélant qui ici ou là selon son humeur et l’importance de l’attroupement. Chacun répondait avec déférence aux sollicitations du grand chef, n’ayant garde par une réplique malvenue ou une moue inopportune, de l’indisposer et d’hypothéquer ainsi son avenir. En Afrique aussi –peut-être plus qu’ailleurs, prudence est mère de sûreté. Et puis, un sourire, une poignée de main, ça ne coûte rie, enfin pas grand-chose, juste une once d’amour-propre, mais qu’est-ce qu’un petit pincement de cœur quand on ne mange pas forcément à sa faim chaque jour que font Dieu le Grand Malamba. Lui jubile, c’est sa sortie cette séance de ‘serrage de mains’ mensuelle, un bain de foule comme ses collègues sur les marchés des villages millénaires de la France profonde. Lui aussi veut montrer qu’il peut se promener librement dans sa capitale sans craindre pour sa personne, que les opposants peuvent librement s’exprimer à condition d’être de son avis.

- Alors Mamadou, lance-t-il à un marchand de thé, comment vas-tu ? Et la famille ?
- Ô Grand Malamba, les affaires sont difficiles en ce moment. Les temps sont durs pour un pauvre homme comme moi et sa famille.

Chaque commerçant met un point d’honneur à se plaindre de tout -sauf du Grand Malamba évidemment- de la conjoncture, joli mot fourre-tout qui fait l’unanimité, du temps qui n’est jamais ce qu’il devrait être, des compagnies étrangères qui étrangles le commerce local –là c’est peut-être plus conforme à la vérité, mais nul n’y peut rien, elles sont trop fortes et dominent les marchés. Les marchés internationaux, ceux qui fixent le cours de la banane ou du cacao, pas le marché où sa pavane en ce moment le Grand Malamba. Mais une chose est sûre : ce n’est jamais la faute des impôts trop lourds ou de fonctionnaires corrompus. Au royaume du bon Malamba, ça ne peut exister, seulement y penser est un délit. Jamais en veine de compliments, il poursuit allègrement sa tournée :

- Tiens voilà Mamba, le grand spécialiste du maffé et de la sauce aux légumes saka-saka. La récolte s’annonce-t-elle sous de bons auspices cette année ?
- Une année bonne, une autre non, c’est le lot des paysans, répond Mamba en ouvrant ses larges mains pour représenter la fatalité. Mais je sais que je peux compter sur toi Grand Marabout.

Le Grand Malamba n’est pas plus marabout que vous et moi mais il aimerait le faire croire et il est toujours ravi de se l’entendre dire. Mamba le sait bien qui le fournit en plats locaux, étant devenu ainsi un commerçant reconnu dans la capitale.

Devant l’interminable étal pleins d’épices multicolores aux exhalaisons entêtantes qui se répandent jusqu’à l’entrée de la vieille ville, trône un énorme tonneau en ferraille rouillée. Au moment où le Grand Malamba passe suivi de ses gardes du corps et d’un grand échalas dégingandé qui le protège du soleil dardant d’une large ombrelle, une tête hirsute en sort brusquement en regardant le Grand Malamba d’un air narquois.

D’abord interloqué et reculant d’un pas devant l’algarade, cette incongruité surprenante, son excellence se rapproche en fronçant les sourcils, interpelant l’intrus :

- Que fais-tu donc ici, vermisseau, dans cette infecte carapace ?
- Je ne fais rien, votre grandeur, sinon me mettre à l’ombre au fond de ma demeure.
- Rien dis-tu, tu ne fais rien de tout le jour, tu n’es donc qu’un parasite vivant sur le dos des autres, sans aucune utilité pour personne.
- Qu’en sais-tu donc, toi qui juges de tout et semble tout savoir, que vois-tu de si loin, du haut de ton pouvoir ?

Devant tant d’impudence, le Grand Malambo ouvrit de grands yeux blancs tout ronds, sans voix pour une fois face à cet humanoïde à carapace qui le provoquait. Il aurait pu faire un petit signe à ses gardes du corps, moucher l’avorton d’une pichenette ou, d’un simple coup de reins, soulever le tonneau et son occupant pour les jeter tous deux dans un cul-de-basse-fosse ou au diable vauvert. Et effectivement, Ma Diogénus le Marabout entrait et sortait de sa boîte tel un diable avec un rire démoniaque quand un passant lui déplaisait ou qu’un malappris glissait un œil insolent dans son modeste gîte.

Aujourd’hui, il était bien décidé à en découdre avec ce présomptueux de Malambo.

- Tu es là à plastronner, Grandeur terrestre, mais souviens-toi que même le bronze subit le vieillissement du temps et que, si haut placé que tu sois, tu ne reposes jamais que sur ton fondement.
- Qu’en sais-tu avorton, moi je protège mes sujets contre les mauvais sorts et les sortilèges diaboliques. Je désenvoûte, je 'maraboutise'…
- Ta condition d’homme fait que tu n’y peux rien changer, malgré tout ton pouvoir et tout ton or. Alexandre lui-même, celui que l’on appelle Le Grand, est mort de malaria dans des marécages irakiens. Mort bien misérable pour un Grand de ce monde. Souviens-toi, bavard impénitent, qu’il commença par perdre l’usage de la parole avant de succomber.
- Alexandre n’était qu’un piètre sorcier à côté de moi.
- Alexandre n’était qu’un fou, un ambitieux vendu aux dieux de la guerre.
- Tu méprises beaucoup Ma Diogénus pour être un sage. Sais-tu que je pourrais te faire couper la langue pour tes propos outrageants et ton impertinence à mon égard. En m’insultant, moi le guide suprême qui a reçu l’onction du conseil des anciens, c’est tout mon peuple que tu insultes.
- Ton prétendu peuple n’est pas plus à toi qu’à quiconque sur cette terre.
- Toi qui n’a besoin de rien, que veux-tu donc ?
- Pour moi, peu de choses, que tu te déplaces légèrement pour suivre le cours du soleil et que je puisse ainsi rester constamment à l’ombre.


Jacques Chevessand

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Voir aussi : Les Chevessand, Les Chevessand (suite), Roman et réalité, Théorie du roman, Gatti, Variations Godot

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